Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 158 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Derniers travaux.

 

Ce qui l’occupe le plus sérieusement depuis qu’il en a fini avec Irène, c’est l’Académie. On peut dire qu’il consacra son dernier labeur et ses dernières forces à la tâche essentielle de l’Académie, le Dictionnaire. Il était assidu aux séances et il montra à ses confrères en quoi consistait la tâche de l’illustre compagnie : il la pressa avec une passion qui étonna tout le monde de s’attaquer à la refonte du Dictionnaire. Il montra que notre langue s’appauvrissait faute d’apports neufs. Ce classique si pur, si « conservateur » disait : « Notre langue est une gueuse, il faut lui faire l’aumône malgré elle. » Il incombait donc à l’Académie de choisir les mots nouveaux qui devaient rajeunir la langue. Il donnait en exemple le mot « tragédien » qui n’était pas admis dans le sens d’acteur jouant des tragédies. Il traça le plan d’un travail si considérable que ses confrères en furent épouvantés. Il y avait là de grands seigneurs qui n’envisageaient pas du tout de s’atteler à une besogne qui durerait des années. On ne put s’empêcher d’admirer cet esprit d’entreprise, cette intrépidité, cette ténacité et cette clairvoyance dans un homme de 84 ans qui faisait des projets comme s’il en avait trente. Il ne se contentait pas de projeter. Il prêchait l’exemple : il distribua les tâches. On l’avait d’abord admiré, quand on le vit passer aux actes on fut surpris, puis inquiet. Quand il fixa à chacun sa tâche : on murmura. Il s’attribua d’ailleurs la plus lourde : la lettre A. Le peloton le plus nombreux du Dictionnaire. Chaque mot devait être repris et étudié sous l’angle de l’étymologie et des diverses acceptions avec exemples tirés des bons auteurs. On devait reprendre la conjugaison des verbes irréguliers, c’était le Littré, cent ans avant Littré, c’était le Voltaire. Finalement son ardeur eut raison de la nonchalance de ses confrères, ils adhérèrent à son projet. Quand chacun eut adopté une lettre : « Messieurs, je vous remercie… au nom de l’alphabet », leur dit-il. « Et nous, nous vous remercions au nom des Lettres », lui répondit élégamment le chevalier de Chastellux.

Il rentra épuisé, rue de Beaune : il but cinq tasses de café.

Cela ne l’empêcha pas, deux jours après, d’aller à une séance de l’Académie des Sciences. La nouvelle de sa visite s’était répandue. De belles dames accoururent. Ce fut encore une séance magnifique mais exténuante. Cette visite lui rappela le temps de Cirey lorsqu’il avait brigué un siège de cette Académie en présentant un mémoire sur la Nature du Feu. Un hasard vint donner encore plus d’éclat à cette séance car Franklin y parut également. Les deux vieillards les plus célèbres et les plus « philosophes » de l’époque se jetèrent, une fois de plus, dans les bras l’un de l’autre.

M. d’Alembert prit la parole et fit l’éloge funèbre de Trudaine, ami de Turgot, ami de Voltaire. D’Alembert saisit l’occasion d’associer le nom de Trudaine à celui de Voltaire qui eut sa part d’éloges dans l’éloge du mort. Le public fut transporté. La fin de la séance fut morne : on écouta la lecture d’un mémoire scientifique – si l’on peut dire – sur « la manière de faire avec des raisins verts du vin qui n’ait pas goût de verdeur. » Le public s’assoupit. Voltaire également et rentra, grâce aux raisins verts, assez frais, rue de Beaune.

Le lendemain, il reprit ses visites mondaines. Il se rendit chez la maréchale de Luxembourg. Elle protégeait Jean-Jacques, Voltaire n’en avait nulle amertume. On parla de la guerre avec l’Angleterre. Chacun était inquiet de ces guerres interminables, épuisantes, inutiles. Mais comment en finir ? La maréchale était pour la paix à tout prix. Voltaire sentit sa maigre carcasse frémir de colère et d’un air foudroyant, pointant son doigt vengeur vers l’épée du maréchal de Broglie qui était près de lui : « Madame, voilà la plume avec laquelle il faut signer la paix. »

Lui aussi était contre la guerre, mais il n’était pas pour une paix honteuse. Dans les premiers jours de mai, il ne put se rendre à l’Académie, il ne put se lever. Il s’inquiéta car il se doutait que ses confrères n’avaient accepté son projet que dans un élan passager d’enthousiasme et de courtoisie.