Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 110 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Le maléficieux citoyen de Genève.

 

Sa querelle avec les jésuites d’Ornex, son procès criminel avec l’évêque d’Annecy, ne le privent pas d’une escarmouche avec les Protestants de Genève. Ceux-ci vivaient à ses yeux, en état de péché permanent : le péché contre le théâtre. L’offense qu’ils avaient faite au théâtre des Délices, à celui de Tournay était inoubliable. Pour se venger, il essaya d’implanter aux portes de Genève – mais en territoire savoyard – à Carrouges, une troupe de comédiens français catholiques. Il demanda à l’ambassadrice de France à Turin, Mme de Chauvelin, d’obtenir pour ces comédiens l’autorisation de s’installer à Carrouges. Il réussit et se réjouit : « Nous allons avoir une troupe de bateleurs auprès des Délices, cela fait deux avec la nôtre. »

Pour le Consistoire, cela faisait deux de trop – et celle de Carrouges était une véritable provocation.

En cette année 1761 parut La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques qui eut un succès extraordinaire. C’était plus qu’un livre admirable, c’était la révélation d’un monde déjà entrevu mais qui se découvrait à fond : le monde du Sentiment. Jean-Jacques ne s’y est pas trompé : « Dans le monde, il n’y eut qu’un avis et les femmes surtout s’enivrèrent et du livre et de l’auteur. Au point qu’il y en avait peu, même dans les hauts rangs, dont je n’eusse fait la conquête si je l’avais entrepris. » Et il ajoute : « Il est singulier que ce livre ait mieux réussi en France que dans le reste de l’Europe bien que les Français, hommes et femmes, n’y soient pas fort bien traités. »

On sait que Jean-Jacques et Voltaire avaient déjà échangé quelques coups de plume. Voltaire a pour Rousseau – pour l’homme – une sorte de pitié méprisante. Pour l’écrivain et ses idées, il a surtout de l’incompréhension. Ces deux hommes appartiennent à deux races différentes : ils sont imperméables l’un à l’autre. Tandis que Jean-Jacques écrit : « Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité », Voltaire s’affaire vingt-quatre heures sur vingt-quatre à labourer, assainir, planter, bâtir, commercer sur terre et sur mer, spéculer, donner à dîner à trente personnes, marier une fille, défendre un innocent, punir un brutal, en somme, il s’exténue à créer un monde – le moins chimérique qui soit afin d’y connaître le bonheur le plus positif et le plus humain, ce qui lui a permis, tranquillement, d’affirmer : « Le paradis terrestre est où je suis. » Lorsqu’il s’interroge sur la valeur des nouveautés que le XVIIIe siècle a vu naître et qui ont augmenté le bien-être – en bref, ce qu’on appelle « le progrès » – il écrit : « Font-elles qu’on soit plus heureux ? Je le crois fermement, de bonnes maisons, de bons vêtements, de la bonne chère avec de bonnes lois et de la liberté valent mieux que la disette, l’anarchie, l’esclavage. » Jean-Jacques, au loin, répond par cette phrase inouïe, bouleversante : « Il n’y a rien de si beau que ce qui n’existe pas. »

Le seigneur de Ferney se serait accommodé de cette folie si le fou ne l’avait pas pris à partie. Voltaire a longtemps ménagé Rousseau qu’il prenait pour un dévoyé intellectuel et pour un homme socialement peu fréquentable. Il ne lui paraissait pas de bon ton de trop s’occuper de ce Jean-Jacques qui vivait hors du monde où Voltaire pensait et dépensait, riait et se déguisait, travaillait et agonisait six fois par semaine. « Vous avez daigné accabler ce fou de Jean-Jacques, écrit-il à d’Alembert, pour des raisons et moi, je fais comme celui qui pour toute réponse à des arguments contre le mouvement se mit à marcher. Jean-Jacques démontre que le théâtre à Genève est impossible, j’en bâtis un. » Rien n’est plus mortifiant que ce genre de mépris. Jean-Jacques, le malheureux, était si douloureusement sensible que cette attitude de Voltaire le tenaillait au fer rouge. Et voilà que Rousseau à propos d’une lettre de 1756, sur le Désastre de Lisbonne à laquelle Voltaire n’avait répondu que par Candide, lui écrit le 17 juin 1760 une lettre agressive et sentant la haine : « Je ne vous aime point, Monsieur, vous m’avez fait les maux qui pouvaient m’être les plus sensibles… » Quels sont ces maux ? Voltaire a brouillé les Genevois avec Rousseau. Comment ? En jouant la comédie sur son théâtre, Voltaire a séduit les Genevois, il les a pervertis et ceux-ci se sont fâchés avec le vertueux Rousseau qui voulait les priver de leur plaisir pervers. Ces malheureux ne pouvant plus se passer du poison voltairien, rejettent leur vertueux compatriote : « C’est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, jeté dans une voirie. » Il écrit cela au moment où à Montmorency, choyé par l’aristocratie, Paris lui fait un triomphe ! Suit une kyrielle de « Je vous hais… » qui finit par : « Je vous hais enfin parce que vous l’avez voulu. » C’est faux, en 1760, l’opulent seigneur de Ferney se soucie de Rousseau comme d’une guigne. « Mais je vous hais en homme encore plus digne de vous aimer si vous l’aviez voulu. » Ce galimatias sentimental ne pouvait qu’agacer Voltaire. Cependant, il signifie que Rousseau aurait passionnément tenu à l’approbation de Voltaire, à son amitié. « Si vous l’aviez voulu… », dit-il. Il ne comprend pas que Voltaire n’a rien voulu de lui : ni haine, ni amour – et c’est cette indifférence méprisante qui est le crime capital de Voltaire aux yeux de Rousseau. Tout le reste n’est que prétexte. Cette lettre de Rousseau frise l’hystérie. Ce chien battu montre les dents et larmoie en même temps, une telle attitude plonge dans un malaise indéfinissable et rebutant.

À cette lettre, Voltaire ne répondit pas. Curieuse réaction. Nous savons que chez lui la fureur ne se contient pas. Il n’a donc pas été furieux. C’est d’abord que Rousseau et sa haine larmoyante ne lui paraissent pas dignes de réponse. Mais il y a autre chose. La lettre de Rousseau le déconcerta. Il avait reçu des lettres, des libelles d’injures – presque autant qu’il en avait écrit – mais ce n’était pas du tout le ton sentimental de la lettre de Rousseau – cette haine molle, plaintive, vertueuse l’entraînait dans un monde indécent qu’il ne connaissait pas et qu’il ne désirait pas connaître. C’est en ce sens qu’il faut comprendre, semble-t-il, le reproche qu’on a fait à Voltaire d’être « borné ». Sur ce point, il l’est : Rousseau c’est l’étrange, l’informe, le malséant, c’est un pays où l’honnête homme ne s’aventure pas encore. On n’en saurait douter : Voltaire éprouvait une sorte de dégoût pour la sensibilité de Rousseau parce qu’il ne la comprenait pas. Telle est sa limite. Il ne savait pas à qui il avait affaire et il aurait bien ri si on lui eût dit que Rousseau c’était l’avenir. Rousseau un soleil ? Une chandelle mal mouchée, oui. Ainsi le plus intelligent des hommes enfermé dans son intelligence ne sait pas mieux voir en certains cas que le plus nigaud enfermé dans sa sottise.

Mais Rousseau reproche avec véhémence à Voltaire de faire du mal à Genève, il travestit en « amour de la patrie » un autre sentiment profond mais inavouable, l’envie. Le succès de Voltaire à Genève lui est intolérable. Si Voltaire avait été adulé à Berlin, ou à Vienne, passe encore, mais à Genève, dans cette patrie de Jean-Jacques qui ne voulait pas reconnaître son fils prodigue et illustre – c’était inacceptable pour Rousseau. Voltaire n’était à ses yeux qu’un intrus à Genève. De quel droit venait-il tantôt braver, tantôt charmer l’élite calviniste ? De quel droit y recevait-il l’élite européenne ? Cette place, la première dans la ville de Calvin, Rousseau devenu célèbre à Paris, estimait qu’elle lui revenait de droit. Or, là où régnait Voltaire, il n’y avait pas place pour deux. Rousseau le savait et il savait aussi qu’en aucune façon, il n’était pas du bois dont on fait les rois – voilà pourquoi il haïssait Voltaire, ce n’était pas une haine d’homme de lettres, c’était chez Rousseau une haine d’entrailles – une haine de nature. Elle était sans remède. Voilà le ton de cette haine. « Vous me parlez de ce Voltaire ? Pourquoi le nom de ce baladin souille-t-il vos lettres ? Le malheureux a perdu ma patrie. Je me haïrais davantage si je le haïssais moins. Je ne vois dans ses grands talents qu’un opprobre de plus qui le déshonore par l’usage qu’il en fait. Ô Genevois, il vous paie bien de l’asile que vous lui avez donné il ne savait plus où aller faire du mal. Vous serez ses dernières victimes. Je ne crois pas que beaucoup d’autres hommes soient tentés d’avoir un tel hôte que lui. »

L’imprécation est plutôt puérile, son ton prophétique abusif et elle se retourne contre Rousseau : c’est lui qui ne trouvera plus d’asile, qui se fera chasser de partout, qui se fâchera avec tous ses bienfaiteurs et vivra et mourra sans amis. Voltaire, à vrai dire, souffrirait plutôt de pléthore d’amis. Il n’a pas besoin de demander asile – c’est sa maison qui est l’asile princier de l’intelligence et de l’amitié.

La haine de Rousseau a quelque chose de maladif. On se souvient qu’il avait refusé de boire dans une tasse offerte par Voltaire. Quand il revint d’Angleterre désemparé, brouillé avec les Anglais, sans le sou, un M. Barth lui offrit l’hospitalité en Alsace, à Munster. Le site était beau, romantique à souhait. Jean-Jacques sur le point d’accepter refusa net en apprenant que Voltaire avait séjourné à Munster en 1753. Ce lieu lui parut contaminé. En 1767 !

Après la lettre des « Je vous hais » Voltaire écrit calmement à Thiériot : « J’ai reçu une grande lettre de J.-J.R. Il est devenu tout à fait fou. C’est dommage. » Quand paraît La Nouvelle Héloïse, Rousseau ne lui envoie pas le livre. Voltaire se le procure et le lit. Le succès le surprend. Cela l’ennuie beaucoup : « Je l’ai lu pour mon malheur, dit-il, et c’eût été pour le sien si j’avais eu le temps de dire ce que je pense de cet impertinent ouvrage. » Il garda pour lui l’éreintement de La Nouvelle Héloïse. Pourquoi ce silence ? Parce qu’il y a Ferney qui est plus passionnant que les déclamations sentimentales de Saint-Preux. « Mais un maçon, un cultivateur, le précepteur de Mlle Corneille et le défenseur d’une malheureuse famille accablée par les prêtres n’a pas le temps de parler de romans. » Pourtant, il a trouvé des beautés dans ce livre : « Il y a un morceau admirable sur le suicide qui donne envie de mourir. » Appétit tout platonique : Voltaire est pour la vie. Et même pour la vie compliquée car, au moment où il affirmait qu’il ne dirait rien sur La Nouvelle Héloïse, il faisait répandre par Thiériot quatre lettres signées de noms différents et fantaisistes dans lesquelles il écorchait de son mieux le livre et l’auteur. On fit endosser une de ces lettres par le marquis de Ximénès – oui, le même. Après les disputes, les vols et les diffamations, on s’était réconcilié, on l’avait même reçu à Ferney. L’oubli des injures n’est-il pas un sentiment chrétien tout indiqué pour notre Voltaire qui se voulait plus chrétien que jésuites et jansénistes réunis ? Pour remercier de l’hospitalité, l’accommodant marquis prêta son nom pour signer la lettre. Le maréchal de Luxembourg qui protégeait alors Jean-Jacques, traita Ximénès de faquin, tout en sachant que le vrai coupable était Voltaire. Encore une faquinade !