Voltaire ou la royauté de l'esprit
Grands et petits plaisirs de Paris.
Le 7 avril, il rendit à la « Loge des Neuf-Sœurs » l’aimable visite qu’il avait reçue des Frères. Il ne s’agissait pas d’une visite mais d’une véritable cérémonie. La loge se trouvait rue du Pot-de-Fer, près de Saint-Sulpice, dans l’ancien noviciat des jésuites. Encore un hasard ! sa nouvelle religion se logeait dans les murs de son ancienne : il a dû faire un bail avec saint Ignace. Le frère Cordier de Saint-Firmin annonça à la loge qu’il avait la faveur de lui présenter pour être apprenti maçon M. de Voltaire… Le vénérable frère de Lalande avait préalablement recueilli les avis du très respectable frère Bacon de la Chevalerie, grand orateur du grand Orient et les avis de tous les frères de la Loge, lesquels ont été conformes à la demande faite par le frère Cordier. Il a choisi les très respectables frères comte Strogonof, Cailhava, le président Meslay, le marquis de Lort, Brinon, l’abbé Roney, etc. pour aller recevoir et préparer le candidat.
« Après avoir reçu les paroles, signes et attouchements, le frère Voltaire a été placé à l’orient à côté du Vénérable. Un des frères de la Colonne de Melpomène lui a placé sur la tête une couronne de lauriers qu’il s’est hâté de déposer. (Quelle consommation de lauriers en une semaine !) Le Vénérable lui a ceint le tablier du frère Helvétius que la veuve du philosophe a fait passer à la Loge des Neuf-Sœurs. » Le marquis de Villette était présent. Quand on tendit à Voltaire des gants de femme il les offrit à Villette : « Puisqu’ils supposent un attachement tendre, honnête et mérité, je vous prie de les remettre à Belle et Bonne. » C’était très galant. Était-ce très maçonnique ? M. de Lalande prononça un discours plein d’élévation dans lequel Voltaire était exalté.
« Ainsi, très cher frère, vous étiez franc-maçon avant même d’en avoir reçu le caractère et vous en avez rempli les devoirs avant même d’en avoir contracté l’obligation de vos mains. »
Suivaient des louanges et des actions de grâces. Plusieurs frères demandèrent la permission de réciter des vers. Ils récitèrent les leurs… Ils se succédèrent et chacun lut le meilleur de ses œuvres, toutes remarquables par leur abondance. Le temps passait. Voltaire exprima sa reconnaissance, car l’encens qu’on lui prodiguait le faisait tenir sage. Après ces lectures débordantes, on écouta des symphonies. Enfin, on se dirigea vers la table du banquet. Pour Voltaire, ces agapes se bornèrent à ingurgiter quelques cuillerées de purée de fèves. C’était une panacée qu’une femme « bel esprit » lui avait enseignée.
Le festin fut moins copieux que les harangues et il put enfin rentrer rue de Beaune. Il parut au balcon entre d’Argental et Thibouville pour récompenser la foule qui stationnait à longueur de journée dans la rue et sur le quai. On l’applaudit longuement.
Tout le monde en convient : dès qu’il paraît les gens rayonnent de joie. Mme du Deffand, qui sait tout, l’écrit – avec regret – toute la France acclame Voltaire. Sauf la Cour. Voilà du nouveau en France : la Cour boude la nation. Boude-t-on un homme qui est l’idole de la nation quand on gouverne cette nation ? On se fait idolâtrer par lui. Et comme c’eût été facile ! Voltaire n’attendait qu’un signe. Imagine-t-on Louis XVI conduit par Voltaire à sa loge de la Comédie-Française ? Quelle ovation au roi ! Si le roi avait dit à Voltaire : « J’assisterai demain à la grand-messe à Notre-Dame et vous me donnerez l’eau bénite », Voltaire la lui aurait présentée à genoux. Toute la gloire du patriarche eût auréolé le roi tandis que sa popularité méprisée par la Cour s’est tournée en aigreur contre le trône.
Le soir, il alla chez une grande dame, la comtesse de Montesson qui passait pour être mariée secrètement au duc d’Orléans. Elle avait un des salons les plus brillants de Paris. Comment Voltaire ne s’y serait-il pas plu ? On y jouait la comédie. Mme de Montesson était une actrice accomplie et sa troupe ne manquait pas de talent. Cela rappelait à Voltaire les fastes théâtraux de Ferney. Probablement en mieux. Les grâces, l’esprit, la courtoisie du monde le plus brillant et le plus joli qui ait jamais existé offraient à Voltaire le climat le plus favorable à l’épanouissement de ses talents. C’était la vie idéale pour lui. Comment ce soir-là eût-il pensé rentrer à Ferney ? La journée l’avait comblé de satisfaction, il se sentait bien portant. Il fut d’une vivacité ensorcelante, la comtesse le reçut comme un souverain adoré. Alors vive Paris ! La fête durera ce qu’elle durera…
Il y avait un mois qu’il devait une visite à Mme du Deffand. Elle l’attendait et trouvait qu’il ne se pressait guère. Elle le reçut dans le couvent où elle s’était retirée. Il n’y avait qu’elle, sa secrétaire et une autre dame pensionnaire du même couvent. Que se passa-t-il ? Voltaire eut-il des paroles imprudentes contre la religion qui auraient été rapportées par l’amie de Mme du Deffand ? Sa présence dans un couvent parut-elle un sacrilège aux pieuses dames qui l’habitaient ? Quoi qu’il en soit Mme du Deffand dut essuyer les reproches indignés de ces dames en courroux. Le jour où Voltaire mourut, quand elles apprirent qu’on avait refusé les obsèques religieuses à l’impie, elles vinrent créer un chahut sous les fenêtres de la marquise aveugle. Elle en avait entendu d’autres et ne le prit pas trop mal, elle dut s’amuser intérieurement de cette insolente leçon qu’on lui donnait – à son âge ! – sur ses mauvaises fréquentations.
Le fringant et impie petit vieillard continuait à trottiner dans les rues de Paris. À la fin d’avril, revenant de relancer M. de Villarceaux qui ne se décidait pas assez vite à lui vendre son hôtel de la rue de Richelieu, il lui prit fantaisie de faire un tour au Palais Royal. Il aperçut deux jolis enfants qui jouaient avec leur gouvernante et, les ayant observés, fut frappé par la ressemblance de l’un d’eux avec le Régent qu’il avait, on s’en souvient, rencontré dans ce même jardin quelque soixante ans auparavant. Il apprit que cet enfant était M. de Valois, fils du duc d’Orléans, arrière-petit-fils du régent. Cet enfant avait alors cinq ans, il devait faire une brillante carrière sous le nom de Louis-Philippe Ier, roi des Français. S’est-il souvenu que Voltaire lui avait pincé l’oreille en 1778 ? La gouvernante fit entrer Voltaire dans le palais pour lui faire admirer les autres enfants qui dormaient. La duchesse d’Orléans qui se faisait coiffer, apprenant que Voltaire berçait ses enfants, accourut en peignoir et en cotillon, les cheveux épars ; elle était transportée de joie à l’idée de connaître Voltaire à qui elle sut faire un compliment qui, pour manquer d’apprêt, n’en fut pas moins bien reçu. Le duc n’était pas là ; la duchesse en témoigna tout son regret au patriarche. Voilà les surprises de Paris. Voltaire était transporté d’aise tout comme cette duchesse, épouse du premier prince du sang qui laissait là sa coiffeuse pour aller complimenter le premier écrivain du siècle dans la nursery où il regardait des enfants dormir. Telle était la charmante familiarité des mœurs à la fin de l’ancien régime.
Dans le même quartier, il grimpe les étages de Sophie Arnould. Une princesse de théâtre qui, à ses yeux, valait bien les autres car l’essentiel était d’être princesse. Il fait d’autres visites ou des pèlerinages à des personnes datant, comme lui, de l’autre siècle. Il rencontra ainsi une antique comtesse de Ségur qui se mit à lui parler de Dieu et de son église. Comme il était dans un bon jour, c’est-à-dire en paix avec tout son organisme, il fit le diable. Il se mit à jeter tous ses feux avec cette vivacité, cette éloquence incendiaire, cette impertinence qui charmaient les uns et révoltaient les autres. Plus de soixante personnes étaient réunies et faisaient cercle pour l’écouter. Pas un mot ne fut perdu et beaucoup furent rapportés aux bons endroits. Incorrigible Voltaire !
« Je n’ai que quinze ans… » disait-il avec espièglerie. Il y a quelques jours, il se confessait, signait une rétractation ; aujourd’hui, il fulmine en public contre ces prêtres qu’il avait reçus et devant qui il avait fait amende honorable. Qu’on ne cherche pas dans de ténébreux complots la raison pour laquelle sa rétractation ne sera pas prise en considération. L’Archevêché fut très certainement informé de cette brillante sortie contre la religion. Cela suffit à expliquer la suite. Quand il eut terminé, il retrouva son aménité naturelle et rendit un bon office à la pauvre comtesse qui se mourait de faiblesse. Comme on lui avait enseigné à lui-même les vertus de la purée de fèves, il enseigna à la vieille dame un remède infaillible grâce auquel il avait, à Ferney, triomphé d’une langueur pernicieuse : il suffit d’avaler des jaunes d’œufs délayés dans la farine de pommes de terre. La pomme de terre alors représentait la pointe du progrès, l’innovation sensationnelle. Et l’assistance de s’extasier sur l’universalité de son génie. Et un imbécile s’exclama : « Quel homme ! quel homme ! pas un mot sans un trait. »
Pour de la purée de pommes de terre ! on voit de qui il s’agit, d’un de ceux qui, le lendemain, eût applaudi le bourreau qui aurait tranché la tête de Voltaire.
Il lui restait à voir Mme la marquise de La Tour du Pin-Gouvernet, Suzanne de Livry qu’il avait cueillie jadis sous les ombrages de Sully et apportée à Paris comme une églantine dont elle avait les grâces fraîches et naïves. On sait qu’après ses tristes aventures de Londres elle avait épousé le marquis et voulant oublier ses débuts théâtraux et galants, elle avait fait interdire sa porte à Voltaire. Il avait pardonné l’affront. Elle aussi. Elle voulut bien le recevoir. Il accourut en sautillant vers sa Suzanne. Catastrophe ! Ils ne se reconnurent ni l’un ni l’autre. Ils s’épouvantèrent réciproquement par leur totale décrépitude. Lui gardait au moins l’étincelle du regard, sa mimique ou du moins ses grimaces. De l’églantine, il ne restait rien. Qu’une ruine lamentable. Ils purent à peine échanger quelques mots. Sur un meuble, il put voir le portrait d’un jeune homme rayonnant d’intelligence avec un petit air impertinent : c’était lui, peint par Largillière. C’était ce jeune homme que Suzanne croyait retrouver : elle ne retrouvait que les cendres du Phénix. Ils se quittèrent consternés. Elle eut un bon geste : elle fit porter chez M. de Villette le portrait de Largillière qu’elle avait gardé pendant si longtemps et, peut-être, aimé.
Pour elle, c’était le portrait d’un mort. Pour nous, c’est le meilleur portrait de Voltaire que nous ayons. Il est bien plus vivant à nos yeux qu’à ceux de Suzanne. Quant à Voltaire, il revint de sa visite avec l’impression d’avoir contemplé deux fois la mort : la sienne et celle de Suzanne :
« Je reviens d’un bord du Styx à l’autre, » dit-il.
Dès qu’il eut conclu l’achat de l’hôtel de Villarceaux le 29 avril il expédia Wagnière à Ferney. Avec mission de préparer le retour du patriarche. Dans le concert de louanges, il perçut une note discordante. L’abbé de Beauregard, prêchant à Versailles, attaqua violemment les philosophes en soulignant que pour prix de leur impiété on leur tressait des couronnes. Le coup était direct. Mesdames, tantes du roi, dirigeaient le parti dévot avec l’appui de Louis XVI. Ce parti demanda pourquoi on avait pu remarquer que, depuis le retour de Voltaire, aucune attaque contre l’impiété n’avait été publiée. En effet, c’était le garde des Sceaux, M. de Miromesnil, qui avait décidé, par mesure d’apaisement, que pendant le séjour de Voltaire à Paris, il ne laisserait rien publier contre le prince de l’impiété. M. de Miromesnil effrayé par ce rappel à l’ordre qui venait de si haut, annula les instructions qu’il avait données à la censure. Voltaire se demandait ce qu’il allait faire ? Partir pour Ferney ? C’était fuir devant le goupillon de l’abbé de Beauregard. Il décida de rester. Ce lui était en outre un bon prétexte pour désobéir aux médecins. Et puis, il se portait bien : la vie lui souriait à Paris même si Versailles lui faisait la grimace.
Il retourna même au théâtre en cachette. Un jour où on jouait son Alzire, il écoutait tapi au fond d’une loge, dans le ravissement. Au 4e acte, il n’y put tenir, il s’élança au bord de la loge et s’écria : « Que c’est beau ! Ah ! que c’est beau ! » La salle le reconnut, lui fit une ovation. Le 5e acte fut un nouveau triomphe : les acteurs stimulés par la ferveur du public et la présence de Voltaire se surpassèrent. Couronne à part, il connut une apothéose aussi bruyante que celle d’Irène. Il sortit de là ivre et à bout de forces.