Voltaire ou la royauté de l'esprit
L’argent, parfois, a une odeur…
Voltaire lui-même allait donner à ses ennemis la meilleure occasion de l’attaquer. L’occasion était si malheureuse que ses amis ne purent le défendre. Il s’acoquina avec un trafiquant berlinois, un juif, Hirsch ou Hirschell, pour monter une affaire de spéculation illégale. Rien n’est plus louche que son associé et que leur association. Dans cette affaire tout est embrouillé comme à plaisir par les mensonges des deux parties. En voici les données : après sa guerre avec la Saxe, Frédéric avait obligé ce pays à rembourser tous les Prussiens porteurs d’un titre d’emprunt de l’état saxon. Or, ces titres étaient tombés très au-dessous de leur valeur nominale, Frédéric exigea que la Saxe les remboursât à leur valeur de souscription. Aussitôt, il se créa un trafic : les Prussiens achetaient en Saxe des titres à bas prix et se les faisaient rembourser au prix fort en qualité de porteurs prussiens. Voltaire voulut profiter de l’aubaine, il chargea Hirsch d’aller en Saxe lui acheter au cours le plus bas des titres qu’il espérait se faire rembourser au prix fort en qualité de protégé privilégié de S.M. prussienne. Il avait calculé que le capital engagé dans ce trafic devait, tous frais payés – Hirsch compris – lui rapporter 35 % en quelques semaines. Il confia donc à son associé le capital nécessaire, une partie en espèces, une partie sous forme d’une lettre de change sur Paris, de 40 000 écus ! En tout, il dut lui confier 120 millions d’anciens francs. Comme garantie le juif lui laissa un lot de diamants. C’est donc une quarantaine de nos petits millions qui auraient dû revenir à Voltaire. Nous n’en aurions peut-être rien su si l’affaire avait été bonne, car les bonnes affaires n’ont pas d’histoires. Celle-ci en a une : elle est honteuse.
À peine Hirsch lesté des écus de Voltaire était-il parti pour Dresde, qu’on vint avertir celui-ci que son homme était peu sûr et que son argent courait les plus grands dangers. Affolé, Voltaire fit aussitôt protester la lettre de change. Quand Hirsch la présenta à Dresde on refusa de la lui payer. Il en conçut une grande méfiance et rentra aussitôt à Berlin bien résolu à se venger. Il ne fit donc aucun achat de titres. Il détenait toujours l’argent que Voltaire lui avait donné. Alors commença une suite de chantages de part et d’autre. Hirsch demanda des indemnités pour son déplacement et comme dédommagement du manque à gagner. Voltaire le prit de haut et se targua de la protection du roi. Le juif voulut savoir jusqu’où allait cette protection, car Voltaire s’était flatté de lancer cette affaire avec l’appui de Frédéric. L’affaire s’ébruita vite. Voltaire et Hirsch criaient aussi fort l’un que l’autre. Hirsch pour réclamer son dédit, Voltaire pour nier qu’il l’eût jamais chargé de cette affaire. Alors pourquoi avoir remis une somme aussi considérable à ce courtier ? « Pour acheter des fourrures », dit Voltaire. Par malheur, il n’y a pas, à Dresde, de marché de fourrures. « Pour acheter des diamants », dit-il ensuite. On lui répond qu’on les achète en Hollande. De toutes façons, il faut que le juif lui rende la somme qu’il détient. Hirsch dit qu’il ne rendra rien. Voltaire fait évaluer les diamants : on lui apprend qu’ils sont faux. Alors sa rage ne connaît plus de bornes. Il fait un procès à son associé. Il est manifeste que, fidèle à sa réputation, Hirsch est un malhonnête homme. Bien qu’il fût convaincu de mensonge à plusieurs reprises devant le tribunal, son associé Voltaire n’en était pas moins dans un très mauvais cas : il lui fallut bien convenir qu’il avait chargé Hirsch d’une spéculation qui était interdite. Non seulement Frédéric n’avait pas appuyé Voltaire, mais il le désapprouvait violemment.
Voltaire n’était pas homme à transiger comme Chasot l’espérait. Celui-ci s’entremit, il confronta les adversaires ; Voltaire hors de lui voulut étrangler Hirsch, cette violence fit tout échouer. Chasot dut faire son rapport à Frédéric et notre poète ne le lui pardonna pas. Le roi fit un éclat extraordinaire : il donna l’ordre à Darget de faire connaître sur l’heure à Voltaire qu’il devait quitter la Prusse dans les 24 heures ! Darget supplia le roi d’attendre encore deux jours que le procès fût jugé. Le jugement devait avoir lieu le 4 janvier 1751, Voltaire avait déposé plainte en novembre : on voit que l’affaire était rondement menée. Frédéric avait déjà reçu de nombreuses plaintes de Saxe au sujet de ce trafic des titres. Il comprit que l’affaire de Voltaire en étalant au grand jour cette spéculation l’exposait à recevoir un blâme de toutes les capitales qui allaient considérer Berlin comme une place où l’agiotage le plus malhonnête était couvert par l’autorité du roi. La maladroite et indiscrète spéculation de Voltaire le mettait en fâcheuse posture. En outre, il jugeait Voltaire bien hardi d’avoir osé se targuer de sa protection et de profiter de son hospitalité pour s’enrichir. Ne le payait-il pas assez ?
Voltaire, informé de cette colère, ne bougeait pas de son trou. Finis les billets d’une chambre à l’autre et les visites à la chandelle. Il se contentait d’écrire à Darget. Il faisait intervenir auprès des juges, se lamentait, criait au secours, pleurait et enrageait. C’est moins l’argent perdu qui le courrouçait, que l’indigne manière de son courtier ; c’est sa friponnerie qui l’exaspérait et, quand il criait « Justice ! », l’écho nous fait entendre : « Vengeance ! » Mais à qui pouvait-il s’en prendre sinon à lui-même ? Il s’était livré pieds et poings liés à cet inconnu. Enfin, il ose écrire à Frédéric. Ce n’est pas une lettre fringante ; on sent passer le vent glacial, la bise polaire de la disgrâce. Il ne sait qu’implorer et affirmer qu’il ne lui reste rien ici-bas que « le bonheur de vous aimer et de vous admirer. » De près ou de loin ? Il peut tout craindre.
Il alla solliciter M. Formey, le chancelier. Étrange solliciteur ! Il était hagard, il entra comme un fou dans une antichambre remplie de gens qu’il ne vit même pas, il se jeta sur M. Formey, lui prit la main, l’entraîna de force dans une pièce voisine et lui débita tout d’une haleine toute son affaire. Cette scène en dit long sur sa nervosité ; il était alors dans une sorte d’état second, proche de la folie. Il parlait avec une vivacité étourdissante, il supplia et il finit par sommer M. Formey d’intimer l’ordre à son juge, M. de Jariges, de lui faire gagner son procès. La petite fille de M. de Formey regardait cet étrange visiteur, elle fut attirée par sa croix en diamants de l’Ordre du Mérite. Elle voulut la toucher : « Brillante bagatelle, mon enfant ! » lui dit-il brusquement, et il disparut.
Devant le tribunal son adversaire fit une si fâcheuse impression que la cause de Voltaire parut un peu moins mauvaise. Certains ennemis de Voltaire racontent qu’au moment de prêter serment sur la Bible, il aurait dit : « Comment sur un livre écrit en si mauvais latin ? Passe encore sur Homère ou Virgile. » C’est bien peu vraisemblable. Il n’avait pas l’humeur plaisante, car il savait que son sort dépendait des juges : il prêta serment très sagement.
À Paris, on savait tout cela. Louis XV qu’on avait mis au courant des basses spéculations de Voltaire dit à ses familiers : « Ce grand poète est toujours à cheval sur le Parnasse et la rue Quincampoix. »
Voltaire se plaint auprès de la Margrave de Bayreuth : « Frère Voltaire est ici en pénitence, il a un chien de procès avec un juif et selon l’ancien Testament, il lui en coûtera encore pour avoir été volé. »
Il ne croyait pas si bien dire : il gagne son procès mais il ne reverra pas son argent – et il faudra qu’il en donne d’autre. La bonne Margrave en réponse à la supplique qu’elle avait adressée à son frère Frédéric II en faveur de Voltaire reçut cette lettre : « Vous me demandez ce que c’est que le procès de Voltaire avec ce juif ? C’est l’affaire d’un fripon qui veut tromper un filou. Il n’est pas permis qu’un homme de l’esprit de Voltaire en fasse un si indigne abus. L’affaire est entre les mains de la Justice et dans quelques jours nous apprendrons par la sentence qui est le plus grand fripon des deux. Voltaire s’est emporté, il a sauté au visage du juif, il s’en est fallu de peu qu’il n’ait dit des injures à M. de Cocceji, enfin, il a tenu la conduite d’un fou. J’attends que cette affaire soit finie, pour lui laver la tête et pour voir si à l’âge de 56 ans, on ne pourra pas le rendre sinon raisonnable du moins moins fripon. » Voltaire dut ressentir amèrement ce respect de l’indépendance des juges : le roi n’était pas intervenu.
Après la sentence qui n’est favorable que dans la forme, Voltaire écrit à Frédéric sur un ton repentant et soumis. Cette affaire l’a brisé – momentanément brisé. Il rebondira. Pour l’instant, il est à terre… « Et moi, à mon âge, j’ai eu un tort presque incroyable. Je ne me suis jamais corrigé de la maudite idée d’aller toujours trop avant dans toutes les affaires… j’ai eu la rage de vouloir prouver que j’avais raison contre un homme avec lequel il n’est pas permis d’avoir raison. Comptez donc que je suis au désespoir et que je n’ai jamais senti une douleur si amère. Je me suis privé, de gaîté de cœur, du seul objet pour lequel je suis venu… j’ai déplu au seul homme à qui je voulais plaire. »
Voilà l’acte de contrition avant le retour en grâce. Il n’y a, bien entendu, pas un mot de regret pour la cause de tout le mal : la spéculation illicite.
Voltaire ne put échapper au lavage de tête promis. Il fut rude. Voici les reproches de Frédéric – on est loin du Virgile français, de Danaé et autres grâces. Les mots sont accablants, inoubliables :
« J’ai été bien aise de vous recevoir chez moi ; j’ai estimé votre esprit, vos talents, vos connaissances et j’ai dû croire qu’un homme de votre âge lassé de s’escrimer contre les auteurs et de s’exposer à l’orage, venait ici pour se réfugier dans un port tranquille ; mais vous avez d’abord, d’une façon assez singulière, exigé de moi de ne point prendre Fréron pour m’écrire des nouvelles. J’ai eu la faiblesse ou la complaisance de vous l’accorder quoique ce n’était pas à vous de décider de ceux que je prendrais à mon service. D’Arnaud a eu des torts envers vous ; un homme généreux les lui eût pardonnés ; un homme vindicatif poursuit ceux qu’il prend en haine. Enfin, quoique d’Arnaud ne m’ait rien fait c’est par rapport à vous qu’il est parti d’ici. Vous êtes allé chez le ministre de Russie lui parler d’affaires dont vous n’aviez pas à vous mêler et l’on a cru que je vous avais donné la commission (c’est exact : Voltaire était allé voir l’ambassadeur de Russie, il s’était entremis pour une affaire de préséances qui ne le regardait pas comme s’il était accrédité par Frédéric). Vous vous êtes mêlé des affaires de Mme Benteck sans que ce fût certainement de votre département. (Cette Benteck était une brave femme un peu folle qui avait des difficultés avec son mari. Voltaire prit étourdiment son parti et intercéda sans discrétion auprès de Frédéric qui le renvoya à sa littérature.) Vous avez la plus vilaine affaire avec un juif. Vous avez fait un train affreux dans toute la ville. L’affaire des billets saxons est si bien connue en Saxe qu’on m’en a porté de graves plaintes. Pour moi, j’ai conservé la paix dans ma maison jusqu’à votre arrivée et je vous avertis que si vous avez la passion d’intrigues et de cabales, vous vous êtes mal adressé. J’aime les gens doux et paisibles qui ne mettent point dans leur conduite les passions violentes de la tragédie ; en cas que vous puissiez vous résoudre à vivre en philosophe, je serai bien aise de vous voir ; mais si vous vous abandonnez à toutes les fougues de vos passions et que vous en vouliez à tout le monde vous ne me ferez aucun plaisir de venir ici et vous pouvez tout autant rester à Berlin. »
L’étrille de Frédéric dut arracher à plus d’un endroit la peau du poète qui l’avait sensible. Quoi qu’on fasse, après de telles explications, quelles que soient les cajoleries, on ne redevient jamais les fervents amis du début. Et leur amitié qui avait déjà du plomb dans l’aile resta incurablement blessée de cette affaire.
Pour l’instant Voltaire plie…
« Sire, écrit-il, toutes choses mûrement considérées, j’ai fait une lourde faute d’avoir un procès contre un juif et j’en demande bien pardon à Votre Majesté, à Votre Philosophie, à Votre Bonté… Tout cela n’empêche pas que je vous ai consacré ma vie. Faites de moi ce qu’il vous plaira. J’avais mandé à la Margrave de Bayreuth que Frère Voltaire était en pénitence. Ayez pitié de Frère Voltaire. »
L’affaire était terminée le 27 février 1751. Il n’y avait que dix-huit mois que Voltaire était en Prusse. Frédéric l’autorisa à reparaître à Potsdam, tout en lui rappelant de très fâcheux antécédents : le libraire Jore, le violon de l’Opéra, le juif fripon… « ces noms ne devraient pas figurer à côté du vôtre ». Cela paraît évident, et pourtant Voltaire ne le comprend que par instant – quand tout va mal. Puis il repart vers de nouveaux dangers.