Voltaire ou la royauté de l'esprit
La ménagerie du roi de Prusse.
La société dont s’entoure Frédéric II n’a rien d’exceptionnel si ce n’est le nombre et la célébrité des écrivains et des savants qu’il réunit à Potsdam. D’autres cours allemandes s’étaient créé bien avant lui une société française. On voulait partout respirer l’air de Versailles et avoir le ton du seul roi qu’il y eût en Europe au début du siècle : Louis XIV. « Messieurs, le Roi est mort », annonça Frédéric-Guillaume de Prusse quand mourut le Roi-Soleil. Ces cours allemandes étaient tellement francisées qu’un voyageur français invité à dîner par le prince de Zoll, en voyant onze Français sur les douze convives, s’écria : « En vérité, Monseigneur, ceci est assez plaisant, il n’y a ici que vous d’étranger. » Mot stupéfiant – d’esprit ou de candeur ? – d’un Français à la table d’un prince allemand et en Allemagne !
Frédéric II avait déjà autour de lui, quand arriva Voltaire, le marquis d’Argens, Maupertuis, La Mettrie, Algarotti l’Italien familier de Cirey, et un Anglais lord Tyrconnel. On ne parlait que français. Frédéric ne connaissait qu’assez superficiellement l’allemand, juste assez pour gourmander ses domestiques et commander ses troupes. Lorsqu’il voulut lire une traduction de Racine en allemand, il ne put y parvenir qu’en suivant le texte français. Par l’esprit, il était français, et même voltairien par le caractère ; il nous est arrivé de constater entre les deux compères, d’assez évidentes ressemblances.
Avec qui allait souper Voltaire à Sans-Souci ? Voici le marquis d’Argens très aimé de Frédéric. Il le méritait. Fils d’un procureur au Parlement d’Aix-en-Provence, il jette aux orties la toge et le bonnet carré que son père lui avait passés à sa naissance. Il s’échappe et se livre à toutes sortes de folies. Il entre dans l’armée et déserte aussitôt pour suivre en Espagne une comédienne qu’il veut épouser. Son père réussit à empêcher le mariage. De désespoir le jeune d’Argens se bourre de verre pilé : on le sauve en le bourrant d’huile. Il s’enfuit en Turquie, entre au sérail par effraction, goûte à une almée, est surpris, battu, enchaîné et sommé de choisir entre l’Islam ou le supplice du pal. Il choisit la fuite… en Hollande. Comme tout le monde, il écrit, rentre à Aix et se fait recevoir avocat pour plaire à son père. Qu’on ne croie pas que cette extravagante dissipation l’empêche de s’instruire. Son avidité de savoir n’a d’égale que son avidité de plaisir. Il est attiré par les sciences mais la peinture le passionne à tel point qu’il part pour Rome se faire la main en copiant les chefs-d’œuvre. C’est en jouant à la roulette qu’il fait le gain providentiel qui lui permet d’admirer la Ville éternelle pendant six mois. Un jeune Français l’entraîne chez une fille dont il tombe amoureux. Le pire, c’est qu’elle est encore plus amoureuse de lui qu’il ne l’est d’elle. Quand, de celle-ci, il passe à une autre, la jalouse lui dépêche deux spadassins qui manquent de peu de l’assassiner cependant que la belle Romaine cachée dans l’ombre l’avertit que ce qui a échoué un jour réussit le lendemain. Il fuit Rome et les Romaines.
En France, il reprend du service dans l’armée. Il est blessé et reconnu inapte. Pour gagner un peu d’argent, il vend à des libraires de Hollande des libelles où il touche à tout, n’approfondit rien, mais où rien n’est sot, ni même indifférent. Ces libelles plurent à Frédéric car, on s’en doute, ils étaient tout à fait impies. Il invite d’Argens qui, avec une franchise impertinente, lui avoua qu’il ne se sentirait pas en sécurité en Prusse, connaissant la triste habitude des rois de ce pays d’enrôler de force les étrangers dont la taille et la mine leur semblaient assez martiales. Aller à Berlin ? « Le puis-je sans danger, moi qui ai cinq pieds sept pouces et qui suis assez bien fait de ma personne. » Un tel danger ne menaçait pas Voltaire. Dès que Frédéric fut roi, il rassura d’Argens. « Ne craignez plus les bataillons de la garde. Mon cher marquis, venez les braver dans Potsdam. » Il lui promit un tas d’écus qu’il lui fit attendre deux ans. Mais avant de tâter de Berlin, d’Argens se fit donner le titre de chargé d’affaires du roi de Prusse auprès du duc de Wurtemberg. Comme le duc était mort, d’Argens eut affaire à la duchesse régente. Elle le reçut bien, trop bien au dire de la chronique ; d’Argens lui-même avoue qu’il était effrayé par la vivacité des sentiments de cette personne ducale. Il n’était pas homme à reculer devant cette sorte de danger mais, soit qu’il ait eu l’illusion d’être quitte avec quelques politesses, soit que ces politesses loin de rafraîchir la duchesse l’eussent au contraire enflammée et mise hors d’elle-même, l’humeur de la dame s’aigrit, et les disputes des deux amants devinrent la fable des cours d’Allemagne. D’Argens chercha refuge auprès de Frédéric où il était bien sûr qu’aucun danger de cette sorte ne le guettait. Mais s’il avait souffert d’un excès d’effusions à Stuttgart, à Potsdam il souffrit de pénurie. Pour mettre fin à sa pénitence, il épousa une actrice, d’une famille honorable. Mais Frédéric n’aimait guère cela et il fallut mille ruses pour lui apprendre ce mariage et le lui faire accepter, non sans réprobation. D’Argens risquait la faveur dont il jouissait. Il la conserva mais peut-être ternie. À la longue, elle s’usa. Frédéric lui donna une maison et par une attention qui dénote plus de malice que de bon goût, il fit peindre sur les murs les prouesses de d’Argens : on le voyait à la guerre… fuyant devant l’ennemi. On le voyait menacé du pal par le Grand Turc ; on le voyait charcuté par un chirurgien dans un endroit de sa personne que Vénus avait maltraité. D’Argens, qui s’était levé à l’aube pour admirer sa maison, crut devenir fou de rage, il appela des peintres qui badigeonnèrent tout. Frédéric s’amusa beaucoup de cette colère et il prenait plaisir à rappeler à d’Argens ses hauts-faits passés. D’Argens était très superstitieux comme beaucoup d’esprits forts qui ricanent devant le Saint-Sacrement mais pâlissent devant une salière renversée. Ce même d’Argens nous apprend qu’il partagea certain soir la chambre du célèbre Maupertuis, autre esprit fort de Paris. Au moment de gagner le lit, Maupertuis se mit à genoux et récita ses prières. Ébahi par tant de faiblesse d’Argens lui dit :
— Maupertuis que faites-vous ?
— Mon ami, nous sommes seuls, se borna à répondre le mathématicien.
L’athéisme c’est pour le public – et pour Frédéric ! On ne sait si d’Argens imita le mathématicien, en tout cas, il ne lui tint pas rigueur de sa dévotion. Nous verrons La Mettrie, le plus farouche matérialiste du siècle, se mettre à trembler comme une feuille dès que le tonnerre gronde et faire mille simagrées de vieille dévote pour conjurer le danger.
D’Argens était bien élevé, homme de savoir et de goût. Il était irréligieux et superstitieux comme La Mettrie mais il n’y avait pas entre eux d’autres ressemblances. Julien Offray de La Mettrie était né le 25 décembre 1709 à Saint-Malo comme Maupertuis qui l’avait aidé et recommandé à Frédéric. C’était une tête exaltée et même un peu folle avec des vues qui pouvaient aussi bien être géniales que saugrenues. Mille idées bouillonnaient toujours en lui et le vin n’était pas étranger à cette fermentation. Il n’entra dans les Ordres que pour en sortir. Il se fit médecin. Il adorait la dissection et s’y livra, si l’on peut dire, à corps perdu car il devint médecin de l’Armée et la guerre lui fournit la matière première de son art. Il ne semble pas que les sentiments d’humanité l’aient beaucoup gêné ; il racontait un jour, à table, sans se soucier des serviteurs qui l’écoutaient, qu’il se livrait volontiers à certaines expériences sur la personne des domestiques et des soldats sur qui il essayait des remèdes de son invention. Fou comme il l’était, il donne à supposer que sa pharmacopée a fait plus de ravages que les petites fioles des Borgia. Un jour, il se rendit au chevet d’un palefrenier malade et il s’étonna de se voir accueilli à coups de fourches par les camarades du malheureux qui avait cru voir la Mort en apercevant La Mettrie. Bien entendu, il écrivait. Il se rendit un moment célèbre en 1740 par son ouvrage : La Politique du Médecin Machiavel ou le Chemin de la Fortune ouvert aux Médecins. Le livre fut lacéré et brûlé en Justice par ordre du Parlement. Frédéric estima que c’était là un titre incomparable pour un auteur, il se régala de la lecture du livre lacéré et fit appeler La Mettrie. L’ouvrage ne manque pas de pittoresque et de verve, les plus grands médecins de l’époque y sont peints avec une gaité féroce d’un comique mortel pour ceux qui sont désignés. Mais ce fut son autre livre L’Homme-Machine qui lui donna la célébrité dans le clan philosophique – et dans l’autre – par les controverses qu’il souleva. Il soutenait que l’âme n’existe pas et que la pensée n’est que le produit d’un organe appelé cerveau – elle provient d’un mécanisme. Même d’Holbach et le bon Diderot furent épouvantés par tant de hardiesse. Frédéric trouva cela excellent. Pour corser le scandale La Mettrie eut une idée d’enfant diabolique, il dédia son ouvrage à un docte, doux, candide, timoré savant, Haller, qui faisait sans bruit la gloire de l’Université de Goettingue. Le malheureux voyant son nom couvrir tant d’infamie protesta par toute l’Europe savante, dans les Cours et les ambassades, jurant qu’il ne connaissait pas La Mettrie et que cette dédicace était une imposture. La Mettrie n’avait pas pensé que sa petite plaisanterie allait avoir un tel succès, il voulut la renforcer pour faire rire l’Europe et réduire ce pauvre Haller au désespoir ; il écrivit des Souvenirs sur M. Haller qu’il ne connaissait pas plus que M. Haller ne le connaissait. Le goût du scandale et le désir de semer la panique dans les rangs des bien-pensants lui avaient fait imaginer un récit grotesque dans lequel il montrait M. Haller faisant ses cours de sciences au bordel de la ville : le vertueux savant se répandait en réflexions profondes et se livrait à de surprenantes effusions devant le public des « dames », assisté en cela par M. de La Mettrie et un troisième compère. Qu’on imagine la foudre tombant sur ce pauvre Haller à la lecture de cet affreux ouvrage ! L’innocent entreprit de se disculper, il démontra point par point, avec une précision, une lourdeur, une sincérité assommantes que La Mettrie était un menteur et Haller la sainte Vierge. Toute l’Europe en était bien persuadée. Mais on s’amusa beaucoup des terreurs de ce bon M. Haller.
C’est à Potsdam qu’on riait avec le plus de malice. Maupertuis eut pitié de Haller et lui dit que l’écrit de La Mettrie n’était pas dangereux parce que son auteur était un homme trop léger. À quoi Haller répondit que si Maupertuis était à sa place il ne trouverait pas que les calomnies d’un grand fripon fussent si légères. Quant à Voltaire, il trouva que lorsqu’on est aussi lourd, et aussi sottement vertueux que Haller, on ne mérite pas d’être défendu ; comme la confusion et les démentis de ce niais étaient bien plus comiques que les mensonges de La Mettrie, il fallait le laisser crier et bien rire de ses cris. Cela excepté, il n’y avait rien de commun entre Voltaire et La Mettrie.
Un chevalier de Chasot, né à Caen, en 1716, ne déparait pas la collection. Figure assez belle d’ailleurs au moral comme au physique. Il avait tué un homme en duel et on lui en avait voulu : il avait fui la France. Frédéric l’accueillit et lui donna d’emblée la décoration de son ordre Sans peur et sans reproche. Ce Chasot sauva la vie à Frédéric à la bataille de Molditz. Il était d’un courage exceptionnel à la guerre, il brillait par son esprit et sa gaîté et il jouait de la flûte à ravir – à ravir Frédéric en personne. À Potsdam le concert était journalier, le roi travaillait son jeu chaque jour et composait chaque matin, au clavecin, pendant que son coiffeur le frisait. Le soir, la musique se tenait dans le salon en rotonde, tout en boiseries, avec une très belle cheminée de marbre rouge et un immense lustre de cristal. Il n’y avait pas d’autres invités que les familiers pour qui c’était un honneur insigne. Frédéric jouait lui-même ses sonates. Il n’aimait que la flûte, les autres instruments n’étaient que pour l’accompagnement. Chasot brillait au concert comme sur le champ de bataille. Frédéric admirait en tout le chevalier, sauf sur un point : Chasot aimait les femmes.
Voltaire ne se lia guère avec Chasot, et il se fâcha même avec lui au moment du procès qu’il eut à Berlin. Ils firent ensemble un voyage à travers l’Allemagne, mais ce ne fut pas de gaîté de cœur que Voltaire supporta la présence du chevalier. Frédéric le lui avait imposé : pour veiller sur lui. En fait, pour le surveiller – et pour payer ses frais, c’est-à-dire pour contrôler et réduire les dépenses du poète. Dans une ville, on présenta le livre d’or à Voltaire en le priant d’y écrire une pensée. Il lut ce que le voyageur précédent avait écrit : « Si Dieu est avec nous qui donc peut contre nous ? » Les bataillons prussiens, écrivit Voltaire en réponse. Chasot rapporta le trait à Frédéric. Même en voyage on n’oublie pas de faire sa cour ni de soigner la propagande de son royal ami.
N’empêche qu’au retour Frédéric grinça des dents quand Chasot lui présenta la liste des frais. Une rubrique notamment lui arracha un cri de colère : « Lavements au savon pris par M. de V. pendant deux mois à 2 kreutzen chacun. »
« Quel compte d’apothicaire ! s’écria Frédéric prêt à faire sauter cette dépense.
— Je n’en rabattrai rien, Sire, dit Chasot très sérieusement car il avait fait l’avance de ces frais, mon compte est de la plus grande exactitude. »
Voilà de l’ordre dans les finances de l’État.
Le Signor Algarotti est une vieille connaissance de Voltaire et de Mme du Châtelet. Il avait fait un séjour de plusieurs semaines à Cirey en 1736 en émissaire de Frédéric et en disciple de Newton. Nul ne vit garçon plus doux, plus suave. Voltaire l’appelait le Cygne de Padoue et Frédéric le fit comte. Algarotti ne contraria jamais personne, n’eut jamais un geste, ni un mot qui pût déplaire. Il souriait. Quand on l’interrogeait, il répondait avec une habileté supérieure, exactement ce qu’il devinait qu’on attendait de lui. Il était très élégant, gracieux et même beau, en outre, très honnête homme et d’une irréprochable probité. Bref, il était dans une cour, un homme sans ennemi : un miracle. Sans afficher aucune ambition, il fit avec une rapidité silencieuse son chemin dans la faveur de Frédéric. Mais sage jusqu’au bout, il n’accepta ni charge, ni mission, ni responsabilité. Frédéric le lui reprochait. Il acceptait les titres honorifiques et les pensions… à titre gracieux. Il connut un semblant de célébrité avec un léger ouvrage : « Newton expliqué aux Dames. » Mme du Châtelet trouvait cela bien faible et bien sirupeux. Elle se sentait humiliée de voir où l’on rabaissait son dieu Newton pour le rendre accessible à l’intelligence féminine. L’intrépide Émilie disait qu’elle voulait être traitée partout en homme – sauf au lit. Algarotti la traitait comme une poupée quand il écrivait dans son ouvrage que « l’amour d’un amant décroit en raison du cube de la distance de sa maîtresse et du carré du temps de l’absence ». Ce beau langage prétendait faire comprendre aux belles le mystère de la gravitation. Émilie se servait d’équations comme un homme de sciences. Algarotti n’était qu’un garçon coiffeur. Vers 1747, il avait fait une infidélité à Frédéric quand celui-ci voulut lui confier une grande charge de l’État. Algarotti sentit le danger, il se retira à la Cour du grand-duc de Saxe qui était roi de Pologne et qui le nomma son conseiller de guerre ! Rien ne pouvait être plus surprenant. Mme du Châtelet écrivait alors : « Quelle âme pacifique a ce bon roi ! Confier la guerre à l’homme le plus instruit, le plus aimable, le plus doux à vivre. »
Dès son arrivée à Potsdam, Voltaire remarqua un autre Français, silencieux et discret qui n’était que valet de chambre et secrétaire de Frédéric : M. Darget. Il devina que cet homme était plus important que tous les princes et les maréchaux. Ce Darget avait été secrétaire de M. de Valori, ambassadeur de France. Il avait sauvé la vie de son maître dans des circonstances tragiques avec un courage qui avait étonné Frédéric et qui le décida à s’attacher cet homme et il eut tout lieu de s’en féliciter. En réalité, M. Darget fut sans doute le seul homme en qui Frédéric eût une confiance totale. Il avait accès à tous les secrets, ne se flatta jamais de rien, usa à peine de son crédit qui était sans bornes. Désintéressé, fort intelligent, il appréciait Voltaire. Il le servit de son mieux sans toutefois devenir son ami. Voltaire le payait de louanges légères :
Adieu Monsieur le Secrétaire
Soyez toujours mon tendre appui
Si Frédéric ne m’aimait guère
Songez que vous paieriez pour lui.
Dans le groupe, il y avait aussi des Anglais ou plus exactement des Écossais, les frères Keith et l’ambassadeur de France lord Tyrconnel, un Irlandais au service de Louis XV. Les Keith étaient bannis d’Angleterre et menacés de pendaison pour crime de fidélité aux Stuart. Pour agacer Georges III de Hanovre, qu’il détestait, Frédéric faisait de son mieux en faveur des Jacobites. L’un de ces Keith est connu sous le titre de Milord Maréchal, grand ami de J.-J. Rousseau. Voltaire parle de lui avec une bienveillance assez désinvolte. Quand Milord est envoyé à Paris comme ministre du roi de Prusse, Voltaire avertit sa nièce et la prépare à la rencontre qu’elle aura avec lui. Il voyage affublé d’une jeune Turque – prise de guerre – qui ne le quitte jamais, « cependant il ne paraît pas en avoir trop besoin. » La turquette est bonne musulmane et remplit ses devoirs religieux ponctuellement ; le valet de chambre est « un Tartare qui a l’honneur d’être païen ». Quant au maréchal « je crois qu’il est anglican ou à peu près. Tout cela forme un assez plaisant assemblage qui prouve que tous les hommes pourraient très bien vivre ensemble tout en pensant différemment ». À condition d’être des Voltaire et des Milord… La question religieuse étant exposée, voici la politique : « Que dites-vous de la destinée qui envoie un Irlandais ministre de France à Berlin et un Écossais ministre de Prusse à Paris ? Cela a l’air d’une plaisanterie. »
Cela a surtout l’air d’un chapitre de Candide.
Quant à lord Tyrconnel, Voltaire, comme Frédéric, l’aimait assez. Épicurien, bon mangeur, bon buveur, franc et même brutal, il faisait avec le suave Italien un parfait contraste. « Son rôle est d’être à table, dit Voltaire. Il a le discours serré et caustique, je ne sais quoi de franc que les Anglais ont et que les gens de son métier n’ont guère. »
C’est sévère pour les diplomates – et assez plaisant sous la plume de Voltaire qui se croyait fait pour la diplomatie.
Il y avait même, chose rare, un Allemand : le baron Pollnitz. Frédéric aimait son peuple mais il ne le fréquentait pas. Quand il admettait un Allemand dans son intimité c’était à condition que celui-ci eût laissé son germanisme au vestiaire. Ce Pollnitz avait, bien sûr, dépouillé le sien depuis longtemps et aussi sa candeur, sa probité et même, à trois reprises, sa religion. Il avait de l’esprit, de l’entregent, de la culture et du courage. Moralement, c’était un forban. Dès 1712, on le trouve à la Cour de France. La Palatine l’adorait ; gaillardement, à eux deux, ils disaient tout le mal possible de la France. La princesse le présenta au vieux roi qui le reçut très bien – si bien qu’il lui fit offrir par le duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre, le grade de colonel, à condition qu’il se convertit au catholicisme. Mais Pollnitz le prit de haut et jura de ne jamais abjurer. Trois mois après, en grande cérémonie, il se convertissait. Il courut même à Rome pour obtenir une récompense du pape : il rapporta une bénédiction. Quand il rentra à Paris, Louis XIV était mort, la dévotion officielle aussi. À la Cour du régent le catholicisme tout frais de Pollnitz fut accueilli par des rires. Comme, en dehors du ridicule qu’il s’était donné, on ne lui reconnut aucun mérite, il ne fut ni colonel, ni pensionné. Il pensa alors au mariage.
Il fit bientôt les délices d’une marquise de soixante-dix printemps et de 80 000 livres de rentes. Mais elle avait deux fils qui menèrent grand tapage et retardèrent l’hymen qui devait couronner une si belle flamme. Hélas ! en voulant goûter aux joies du mariage avant le mariage la pauvre chère marquise mourut dans les bras du valeureux Pollnitz. Désespéré par l’injustice du sort et l’ingratitude de la France, Pollnitz partit pour la Hollande – avec les bijoux de la marquise.
Mais il revint dès qu’il entendit parler de Law. Il passa des jours et des nuits dans la boue de la rue Quincampoix où l’on ramassait des fortunes. Un jour de veine, il criait en montrant ses poches bourrées des précieux papiers : « Il y a un million quatre cent mille livres là-dedans ! » Trois jours plus tard il n’y avait que du papier.
Il eut pourtant un coup de chance – il ne gagna rien mais il garda la vie. Il était un jour attablé dans une auberge près d’Étampes. Un jeune homme de grande allure lui demanda la permission de s’asseoir à sa table. Pollnitz le pria de prendre place et il fut bientôt séduit par la parole ardente et spirituelle de son commensal. Ils parlèrent l’un et l’autre de leurs voyages et de leurs projets. Soudain une petite fille vint chanter sous la fenêtre une antique ritournelle. L’inconnu se leva aussitôt, salua à peine, jeta un louis sur la nappe, sortit, enfourcha son cheval tout sellé qui était resté à la porte et l’on entendit un galop furieux se perdre sur la route. Quelques mois plus tard, on annonça que le célèbre bandit Cartouche était arrêté. On le mit en cage et on l’exposa. Les gens du monde allaient voir Cartouche en cage. Pollnitz y alla : il reconnut son voisin de table. Cartouche le reconnut aussi : « J’ai diné avec vous à Étampes, Monsieur, lui dit le brigand, un bout de chanson m’avertit que la maréchaussée me poursuivait et me força de vous quitter brusquement ; sans cela vous seriez un homme mort. »
Ainsi Pollnitz avait perdu sa vieille marquise, son magot de papiers, sa foi luthérienne et l’estime du monde, mais il avait sauvé sa vie et retrouvé sa patrie. Frédéric lui faisait payer cher sa vénalité : il en avait fait son souffre-douleur. On se demande pourquoi, le méprisant si ouvertement, il le recevait à sa table. Par plaisir sadique, car Pollnitz souffrait et cela intéressait Frédéric. Pollnitz ne se corrigea pas. Pour rentrer en Prusse, il avait renoncé au catholicisme et avait réintégré sa foi luthérienne. Un jour Frédéric dit en plaisantant qu’il était dommage que Pollnitz ne fût plus catholique car un bon canonicat, bien renté, en Silésie, l’eût richement récompensé de ses peines. Pollnitz à ces mots courut se convertir une troisième fois et revint dire à Frédéric qu’il était fin prêt pour le canonicat. Frédéric se moqua de lui cruellement : il n’y aurait jamais pour lui de bénéfices catholiques. Cela n’empêchait pas Frédéric d’être d’une exigence terrible pour Pollnitz : défense de quitter Berlin ; défense de quitter Potsdam ; défense de sortir du Palais ; défense d’emprunter et d’acheter ; défense de recevoir ; défense de voir des étrangers en dehors du cercle royal. Quand Pollnitz est malade et ne peut suivre le roi dans un déplacement, il s’entend dire : « Ne pouviez-vous dire à votre maladie d’attendre que je sois de retour. »
Mais le mépris n’a jamais empêché Frédéric d’accorder ses bonnes grâces aux gens. Voici ce qu’il écrivait à Algarotti sur Voltaire en 1749, au moment où Mme du Châtelet venant de mourir, il multipliait les avances et les cajoleries pour attirer le poète : « C’est bien dommage qu’une âme aussi lâche soit unie à un si beau génie. Il a les gentillesses et les malices d’un singe. Je vous conterai ce que c’est (un tour qu’a joué Voltaire) lorsque je vous reverrai ; cependant, je ne ferai semblant de rien car j’ai besoin de lui pour l’élocution française. On peut apprendre de bonnes choses d’un scélérat. Je veux savoir son français que m’importe sa morale. »
Quand Pollnitz mourut voici ce que Frédéric dit à Voltaire : « Le vieux Pollnitz est mort comme il a vécu, c’est-à-dire en friponnant encore la veille de sa mort. Personne ne le regrettera que ses créanciers. »
On peut regretter que Frédéric ait choisi des amis qui méritaient de telles oraisons funèbres – mais peut-être avait-il plus de plaisir à composer celles-ci que d’autres qui eussent chanté les louanges des défunts.
Voilà de quels hommes s’entourait Frédéric ; c’est parmi eux, dans cette étrange confrérie que Voltaire prend sa place – la première. On remarquera que quelque différents que soient leurs caractères, leur origine, leur formation, leurs talents, ils avaient tous du talent et même des talents, ils avaient tous quelque chose à dire soit sur les sciences, l’histoire, la politique, les arts, soit sur leur étonnante expérience du monde et tous étaient, non seulement instruits mais capables de faire briller leur savoir.
Parmi ces Lumières, Voltaire parut : ce fut comme un soleil.