Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 51 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Scandales à la Cour et à la scène.

 

 

Le 21 décembre 1741, Émilie rejoint Cirey sans Voltaire. Il brûlait d’envie d’aller faire risette à Versailles. Aucun ministre, aucune favorite, ne lui fit signe d’entrer. Il décréta alors que l’air de la Cour ne convenait pas à ses austères pensées et se résigna à n’être qu’un « citoyen philosophe ». Il a ainsi des petits airs de dédain pour ce qu’il aime le plus au monde quand ce qu’il aime ne le lui rend pas. Il trouve d’ailleurs un excellent prétexte : « Je n’ai plus la santé d’un courtisan. » Comme c’est juste ! Il en avait l’âme mais non l’endurance physique. C’est un métier éreintant ; c’est un métier impossible pour un homme qui a la colique trois jours par semaine, la fièvre quarte, la fièvre tierce, les autres jours. Il faut être debout des heures entières, marcher, chasser, danser, manger et boire, jouer, pleurer et rire sur commande et être prêt à toute éventualité comme un soldat en campagne. Il ne faut pas avoir froid, ni s’affubler de bonnets de fourrure ou de laine, ni de gros bas de laine en tire-bouchon, ni de robes de chambre à cinq heures du soir comme Voltaire le fait à Cirey – et ailleurs. Et il faut savoir perdre des jours et des nuits à dire des riens, à jouer ou à ne rien faire c’est-à-dire à attendre et à être là. Dégoûté, il fait déménager le petit logis qu’il avait à Versailles – à tout hasard. La Cour le boude : il la dédaigne. C’est cela être philosophe.

Il va sans tarder donner à la Cour des motifs non seulement de le bouder mais de l’étriller. Paris entier est en rumeur : on se passe la copie d’une lettre que Voltaire vient d’écrire au roi de Prusse. Celui-ci venait de conclure une paix séparée avec l’Autriche sans même avertir la France, son alliée. Voici ce qu’écrivait sur ce sujet le président Hénault à Mme du Deffand qui étant aux eaux de Forges ne pouvait prendre part à ce régal de médisance : « Savez-vous la pièce qui court ? C’est une lettre de Voltaire au roi de Prusse, la plus folle qu’on puisse imaginer. Il lui dit qu’il a bien fait de faire la paix (chose absolument contraire à ses engagements), que la moitié de Paris l’approuve (le plus triste, c’est que c’est vrai), qu’il n’a fait que gagner le cardinal de vitesse (pure calomnie, flagornerie insigne, Fleury était un allié loyal), et qu’il ne doit plus à présent s’occuper que de ses plaisirs… »

L’effet de cette lettre fut désastreux à Versailles. La favorite d’alors, Mme de Mailly entra dans une violente colère et demanda une punition exemplaire pour Voltaire. Lui commença de jurer qu’il n’était pour rien dans cette affaire, que le style de la lettre était indigne de lui, etc. Mme du Châtelet elle-même reconnut la lettre. Ne pouvant courtiser Versailles, il avait courtisé Berlin. Ce n’était qu’un pis-aller, eût dit Frédéric, mais vraiment le moment était mal venu de féliciter le roi de Prusse d’avoir trahi la France son alliée.

Hénault prévoyait « un décampement pour Bruxelles ». Finis les décorations de l’hôtel de Lambert, les délices de Cirey, les triomphes à la Comédie… Mahomet serait à jamais un Mahomet lillois.

Il écrit à la favorite, il supplie, il flatte, il jure, il demande audience, il apaise ! Tout ce qui compte à Paris lui est défavorable. Mme du Deffand pose le problème avec la clairvoyance de son intelligente méchanceté : il ne s’agit pas de savoir si la lettre est de Voltaire ou non, puisque tout le monde – sauf Voltaire, sait qu’elle est de lui, mais de savoir comment, de la poche de Frédéric, elle est passée dans les salons, les ruelles – et les rues de Paris. « Comprendre comment elle court, c’est ce qui me paraît surnaturel », dit la marquise.

On soupçonne la police, on soupçonne les voleurs, les jaloux de Voltaire à la Cour de Prusse. Voltaire soupçonne le vieux cardinal… sauf le vrai coupable qui riait sous cape : Frédéric. Il avait fait lui-même distribuer par ses agents la copie de la lettre à toutes les ambassades à Paris – y compris la sienne pour égarer les soupçons. Pourquoi ? Pour la raison que nous savons, pour brouiller définitivement Voltaire avec la France et le faire exiler à vie. Ne sachant où aller, l’amant de « la du Châtelet » comme disait Frédéric, tombait dans les bras – ou les griffes – de son philosophe couronné.

La conclusion est déconcertante : Louis XV se désintéressa du poète. Lassitude ou indifférence, il ne fit prendre aucune mesure contre ce plumitif qu’il n’admirait ni n’aimait ni n’estimait. C’était, bien à l’étourdie, jouer un mauvais tour à Frédéric : Voltaire demeura à Paris, en paix. Le plus étonné, ce fut lui. Il ne connut jamais la traîtrise de Frédéric.

Mahomet allait être joué à la Comédie. L’atmosphère n’était pas des meilleures. Le cardinal à qui Voltaire fit présenter sa pièce n’en souffla mot. Il laissa faire. Cela ne signifiait pas qu’il allait se priver de faire interdire les représentations à la dernière minute.

Le 19 août 1742 la première eut lieu, devant une salle éblouissante. Des princes, les grands dignitaires et les grands seigneurs, les ministres, les ambassadeurs, la haute magistrature. La mauvaise réputation de l’auteur avait rempli la salle. Mahomet eut un immense succès ce soir-là. Le lendemain, catastrophe : on s’avisa que Mahomet n’était pas le Mahomet du Coran. Ce que les niais avaient pris pour une attaque contre le prétendu prophète de l’Islam était en réalité une attaque contre Jésus-Christ. Ce n’est pas l’Islam qui est attaqué, c’est le christianisme ! À vrai dire, ce n’est pas telle ou telle religion, c’est la Religion, quel que soit le nom de son Prophète. Un théologien ameutait les gens dans la rue pour les exciter contre Voltaire car, disait-il, Ma-ho-met a trois syllabes comme Jé-sus-Christ. N’est-ce pas la preuve évidente que le premier nommé ne fait que dissimuler le second ? Des gens qui n’avaient rien de fanatique, des gens de goût n’avaient pas eu besoin de compter les syllabes pour être de cet avis, comme lord Chesterfield qui avait lu Mahomet à Bruxelles et, l’ayant bien lu, n’avait pas été dupe un instant : « … j’ai trouvé des pensées plus brillantes que justes, mais j’ai d’abord vu qu’il en voulait à Jésus-Christ sous le caractère de Mahomet et j’étais surpris qu’on ne s’en fût pas aperçu à Lille… » Oui, ce bon public lillois était trop bon public. Mahomet est bel et bien une machine de guerre, non contre l’Islam qui est très loin, mais contre le christianisme qui est tout proche.

Les plus violents ennemis furent les jansénistes. Les représentations devenant houleuses, la pièce fut interdite. Voltaire furieux, jura que, pour faire enrager les imbéciles de Paris, il dédierait sa tragédie au Saint Père et recevrait de lui une approbation : « Je dédierai Mahomet au pape et je compte être évêque in partibus infidelium puisque c’est là mon véritable diocèse. »