Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 58 sur 161

Pages du PDF

Voltaire ou la royauté de l'esprit

L’entrée à l’Académie est suivie d’une triste affaire.

L’entrée à l’Académie est suivie

d’une triste affaire.

 

M. le président Bouhier mourut le 17 mars 1746. Cela n’a l’air de rien : un brave homme s’en va sans laisser beaucoup de bagages. Pour Voltaire ce fut un événement capital car le disparu laissait au moins un vide : son fauteuil à l’Académie. Et voilà Voltaire saisi par la fièvre. Il frissonne d’envie et de crainte. Il est déchiré par ces deux sentiments. Il a jadis reçu de telles rebuffades de l’Académie qu’il appréhende de solliciter. Ses « anges » le feront pour lui. Il écrit donc aux d’Argental la lettre qui suit. Quelle invention ! Il écrit celle-ci à la troisième personne, il sollicite pour un autre – un timide, un malade, un désarmé qui s’appelle Voltaire. « Voltaire sait d’hier la mort du président Bouhier mais il oublie tous les présidents vivants et morts quand il voit M. et Mme d’Argental. On a déjà parlé à V… de la succession ; V… est malade ; V… n’est guère en état de se donner des mouvements ; V… grisonne et ne peut pas honnêtement frapper aux portes quoiqu’il compte sur l’agrément du roi. Il remercie ses adorables anges. Il sera très flatté d’être désiré mais il craindra toujours de faire des démarches. »

Les « anges » tireront donc les sonnettes pour lui ; ils sont remerciés d’avance. De son côté, par écrit et en paroles, il proteste de sa foi catholique, de son amour des jésuites, il rappelle la bénédiction pontificale : « Je me flatte que les bontés déclarées du Père commun m’assurent de celles de ses principaux enfants. » Voilà pour les prélats académiciens : l’argument est sans réplique.

Louis XV se prononce en sa faveur : c’est donc une élection faite. Mais être élu ne lui suffit plus : il veut être désiré, appelé, sollicité et accueilli en ami. C’est difficile pour Mgr de Mirepoix, et pour d’autres. On lui ouvre l’Académie parce qu’on ne peut pas faire autrement. Ses ennemis sont silencieux, il ne faut pas leur en demander davantage. Le mot féroce de Montesquieu donne la température de l’accueil : « Voltaire n’est pas beau, il n’est que joli ; il serait honteux pour l’Académie que Voltaire en fût et il lui sera quelque jour honteux qu’il n’en ait pas été. » Cruel dilemme ! L’Académie ne pouvait choisir qu’entre deux hontes ; la honte présente de recevoir Voltaire, et la honte future de l’avoir refusé. L’Académie choisit la honte immédiate – éphémère, pour éviter l’autre qui eût duré. L’Académie n’est pas l’Église mais c’est une chapelle, et elle envisage le présent sans perdre de vue l’avenir car elle aussi travaille dans l’immortalité – sans garantie pour personne. Aussi, en vue du jugement de la postérité, et se mortifiant elle-même, l’Académie se résigna-t-elle à élire « Sa Turbulence Voltaire ».

Ce fut aussitôt dans Paris le réveil des envieux. Voltaire en comptait un certain nombre ; cette élection, en somme inévitable, semble les multiplier. Les uns aboient et mordent, d’autres sifflent et crachent leur venin, selon leur nature. En cette occasion le pire est un nommé Roi qui s’était déjà manifesté. Il réédite le Discours prononcé à la porte de l’Académie en 1743 et un autre libelle de 1736, Le Triomphe de la Poésie enrichi de notes d’actualité sur la vie de Voltaire en 1746.

Ce Roi, pour nous n’est rien. En 1746, il passait pour un excellent poète et pour un très malhonnête homme. Il avait fréquenté les prisons, non pour ses hardiesses de pensée mais pour avoir falsifié des actes juridiques car il était conseiller au Châtelet.

Le jour même de l’élection de Voltaire, l’Académie et les salons reçurent le paquet d’ordures du sieur Roi. Le coup était bien préparé. Voltaire n’eut pas le loisir de savourer sa joie, elle fut empoisonnée sur l’heure. Il crut en mourir de rage. Il avait fini par croire depuis qu’il était courtisan et assistait au lever du roi, depuis qu’il avait reçu la bénédiction du pape, qu’il était à l’abri des calomnies. Quel réveil ! Il entendait les affreux ricanements de la bande des Desfontaines, Fréron, La Beaumelle qui se connaissaient tous et cuisinaient ensemble.

Mais pourquoi cette haine de Roi ? Et pourquoi sa hardiesse ? Parce qu’on lui croyait – et qu’il se croyait – du talent, parce qu’il avait des appuis auprès de la reine Marie Leszczynska. La reine ne disait plus « pauvre Voltaire ». Il était dans le camp de la favorite – du Diable, en somme. Mais elle avait son parti dont était l’ennemi de Voltaire : le poète Roi. Ce Roi, à défaut de l’autre, faisait des vers à la reine ; il avait autrefois obtenu, par une faveur sans lendemain, le cordon de l’ordre de saint Michel. Cela suffisait à la reine pour qu’elle accordât sa confiance. Enfin, Roi était dangereux comme tous les aigris, les envieux, parce qu’il était rongé par un cancer : il voulait être de l’Académie. Chaque vacance le jetait dans les transes des suppliciés, la vue d’un fauteuil vide lui infligeait les douleurs de saint Laurent sur son gril, l’annonce d’une élection qui ne serait jamais la sienne le faisait délirer de rage. Et il écrivait des infamies. Ô Académie que de crimes, ils ont commis pour toi !

Dix ans plus tôt, Roi avait essayé de se présenter. Fontenelle fit répondre que personne à l’Académie ne consentirait à s’asseoir à côté du personnage. Sa réputation était donc bien établie. Ce misérable fut souvent emprisonné et battu. En 1754, le comte de Clermont le fit si sauvagement bâtonner par son nègre qu’on raconta qu’il en mourut – en fait, il ne mourut qu’en 1764. Il souffrit peut-être pendant dix ans mais on assure qu’il ne resta au lit que dix jours, ce qui est convenable pour une bastonnade.

Sa haine contre Voltaire s’était accrue du fait qu’il avait proposé à la Cour un divertissement – c’était sa spécialité – et que la Cour avait préféré La Princesse de Navarre. Crime impardonnable ! Puis, il avait fait une parodie du Poème de Fontenoy. Voltaire s’était vengé en faisant figurer une statue de l’Envie qui représentait Roi, dans le frontispice du Temple de la Gloire. Pour qu’on le reconnût bien, il avait donné à l’Envie le cordon de Saint-Michel. Voilà les petitesses de Voltaire – il les paie cher. En cette affaire, il va en accumuler tant qu’il finira par perdre à la fois la face et son procès bien que ses ennemis soient d’ignobles personnages.

Négligeant tout le fretin qui entourait Roi, c’est contre celui-ci que Voltaire concentre sa rancune et sa vengeance. Nous assistons à un spectacle ahurissant, nous voyons Voltaire diriger lui-même les poursuites contre le calomniateur, et ses libraires. Nous le voyons embusqué dans un fiacre surveillant les allées et venues de misérables colporteurs. Nous le voyons épiant les vitrines, désignant lui-même aux policiers le logis des vendeurs, les boutiques suspectes de diffuser le libelle abhorré. Lui-même fait arrêter un des colporteurs ; il conduit les policiers à la porte de son galetas. Ils tombaient mal, l’homme se mourait. L’affaire se sait, on clabaude partout. Le nouvel académicien en personne guide les policiers pour arrêter – comble d’inhumanité ! – un mourant dans son lit. Mais ce n’est qu’un début…

Entre deux courses d’un genre si spécial, Voltaire travaille à son discours de réception. Il fait, contrairement à l’usage, un véritable discours. Jusqu’alors l’Académie se contentait d’entendre un éloge du cardinal de Richelieu, bref et conventionnel, suivi d’un éloge plus bref du chancelier Séguier, puis, pour finir, d’un éloge du prédécesseur : courtoisie et eau bénite. Le tour était joué.

Voltaire prononça son discours à la séance du lundi 29 mai 1746. Il avait pris la harangue fort au sérieux. Il sait que l’Académie est le conservatoire du beau et bon langage français, il le rappelle et brosse un tableau des origines de notre langue, il remarque l’influence que les grands écrivains ont eue sur son évolution et sur sa fixation, il affirme son caractère universel. Cela parut très nouveau – et c’était nouveau. Cela nous paraît ordinaire parce qu’en somme Voltaire est plus près de nous qu’il ne l’était de beaucoup de ses contemporains, surtout de ceux qui siégeaient à l’Académie en cette année 1746. Il évoquait les étrangers qui parlaient et écrivaient notre langue. On imagine les coups d’encensoir, au passage, à Frédéric, à Catherine, à Benoît XIV qui bénissait en si bon français les tragédies sacrilèges et leur auteur. L’encens qui a brûlé pour les couronnes et les tiares s’enflamme de plus belle pour les Académiciens : les Montesquieu, les Fontenelle, l’abbé d’Olivet, son ancien répétiteur, et même pour Crébillon qu’il déteste et jalouse, ce que l’autre lui rend au centuple. Tous sont enveloppés dans le parfum divin de la louange. Il aurait voulu aussi flatter Maupertuis, mais la Cour supprima le passage : inutile de féliciter un transfuge. Cela aurait pu l’avertir des sentiments de la Cour pour ceux qui allaient porter leur talent à Berlin. Il encense aussi Richelieu, non le cardinal, c’est chose faite, mais son petit-neveu, le duc, l’ami de toujours. Le duc reçoit ses lauriers ; Voltaire répète les paroles du roi sur le champ de bataille de Fontenoy : « Je n’oublierai jamais le service que vous m’avez rendu. » Vraiment ce Fontenoy est une mine pour Voltaire ; il n’a rien fait pour la bataille mais il a beaucoup fait pour l’exploiter. Enfin, c’est le tour du roi : « Puissé-je voir dans nos places publiques ce monarque humain sculpté par nos Praxitèle, environné de tous les symboles de la félicité publique ! Puissé-je lire aux pieds de sa statue ces mots qui sont dans nos cœurs : “Au père de la Patrie”. »

On peut dire que ces louanges font partie du jeu. Il suffit de les faire en bon langage, d’en rajouter un peu, de n’y pas regarder de très près et tout le monde est content. Eh bien ! regardons d’un peu plus près. Le roi n’est pas loué ici pour sa victoire : il est « humain ». Les symboles qui ornent son effigie ne sont pas des trophées de guerre ce sont les symboles de la félicité publique. Voilà qui est neuf et qui aurait dû paraître insolite. Et ce titre : « Père de la Patrie » ? Il a au moins cinquante ans d’avance. Il faut attendre pour le comprendre la fête de la Fédération, en 1790.

On ne chercha pas si loin ; le discours déconcerta, et quand on ne comprend pas bien, à Paris, on ricane. Même si c’est Voltaire qui ne paraît pas assez clair. On remarqua d’ailleurs, que le discours était fait de pièces et de morceaux mal raccordés ensemble. Comment l’élève des jésuites avait-il manqué sa composition ? C’était impardonnable : le plus académique des exercices manqué par le plus brillant élève des plus brillants rhétoriciens qui soient ! On s’amusa dans les salons à faire des lectures du discours en intervertissant l’ordre des paragraphes. Quel que fût l’ordre dans lequel on lisait les paragraphes, on ne trouvait à l’ensemble aucun changement. Ce fut un jeu ; reconnaissons que c’était une fine critique.

Cependant la police continuait d’arrêter les complices de Roi. Le sort tomba sur un certain Travenol, violon à l’Opéra. Il haïssait Voltaire et répandait de son mieux le libelle : « Discours prononcé à la porte de l’Académie. »

Quand on vint arrêter Travenol, sa femme et sa fille firent entendre une musique infernale : on leur enlevait le violon nourricier. La fille était infirme, mais quelle voix ! Non pas la langueur du violon mais des stridences de harpie. Elle faillit provoquer une émeute. Au bout de six jours, on lui rendit son violon. Il avait des appuis. Dans Paris, la rumeur accusait Voltaire d’être un bourreau de filles infirmes. Il était bien loin de ces cruautés – mais les apparences étaient contre lui. Nous allons voir mieux encore. Bien qu’on lui reproche d’être fourbe, on peut juger qu’il avait affaire à forte partie, en fait de fourberie !

Travenol alla se jeter aux pieds de Voltaire. Mais ce Travenol-là n’était pas le coupable – ce Travenol qui baisait les genoux de Voltaire était un vieillard de quatre-vingts ans que la police avait arrêté à la place de son fils en fuite et qui venait supplier qu’on fasse grâce au fuyard. Que croire ? Que s’est-il passé ? La police ne trouvant pas le fils aurait-elle arrêté le père ? Où est le violon ? Enfin, Voltaire, bouleversé par cette scène, ne pouvant souffrir qu’un vieillard se traîne à ses pieds, se jette lui-même aux pieds du vieillard et les voilà mêlant leurs larmes et leurs embrassades. La scène est trop pathétique pour n’être pas jouée, n’est-ce pas ? Mais l’émotion de Voltaire est si sincère qu’il promet au vieillard tout ce qu’il veut. Il le prend à sa table. On parle, on rit. Travenol l’Ancien s’en va repu, complimenté, et embrassé cent fois. Alors Voltaire réfléchit. Il est bientôt persuadé qu’on vient de le tromper. Il n’a pas tort. De nouveaux libelles circulent. On cherche : c’est le fils introuvable qui continue son vilain trafic. Voltaire est fou de rage. Le vieux violon va-t-il rejouer la même complainte aux oreilles devenues méfiantes de Voltaire ? Non, il va la jouer aux oreilles de l’abbé d’Olivet. Il l’attendrit. L’abbé va servir de médiateur entre Voltaire et ces violons qui sont si faux, il obtient du vieux Travenol une lettre dans laquelle celui-ci s’accuse et se repent et implore la pitié de Voltaire. C’était la preuve que les Travenol n’avaient pas la conscience tranquille et qu’ils redoutaient la justice. Cette lettre fut remise à Voltaire, elle était destinée à l’attendrir, mais il avait sur le cœur la scène de larmes où il avait été berné. Aussi, muni de cette lettre qui est un aveu, il dépose une plainte en justice.

Triste justice – triste affaire – piètre Voltaire en tout cela.

Les Travenol ont pour avocat un certain Mannory – avocat sans cause qui va faire du procès un scandale qui durera seize mois. Bon moyen pour se faire une réputation, bonne ou mauvaise, en traînant Voltaire dans la boue. Mannory avait à se venger du nouvel académicien. Il ne pardonnait pas au poète de l’avoir amusé par de vagues promesses à une époque où, sans argent, il voulait lui en emprunter. Voltaire avait estimé alors que Mannory ne valait pas la somme qu’il demandait. C’était bien son droit ; en outre, il ne se trompait pas sur le compte de l’avocat marron. Voltaire affirme cependant qu’il lui avait donné de l’argent sans espoir de le revoir. Mannory affirme le contraire. Voltaire indigné en appelle au Ciel et à l’humanité en disant que c’est un crime de recevoir des bienfaits d’un homme qu’on va déshonorer ensuite en le comparant à un Travenol ou au poète Roi… Mannory a-t-il reçu de l’argent de Voltaire ? Il ne semble pas. Mais Voltaire avait recommandé Mannory au frère de Thiériot, marchand d’habits, qui avait habillé à ses frais l’avocat sans pratique parce que celui-ci s’était plaint de ne pouvoir plaider faute d’un habit décent. L’habit n’avait pas paru suffisant : il aurait fallu en remplir les poches. Qui peut blâmer Voltaire en cette occasion ? Sa générosité, quand on sait le prendre, est réelle. À la même époque, il abandonne tous ses droits d’auteur sur le Temple de la Gloire qu’on jouait à l’Opéra, à son collaborateur Rameau. Il n’avait guère à se louer du musicien cependant ; il lui offre néanmoins ce cadeau dans une forme qui fait honneur à son esprit et à son cœur : voici le billet :

« M. Rameau est si supérieur dans son genre et, de plus, sa fortune est si inférieure à ses talents qu’il est juste que la rétribution soit pour lui tout entière. »

Il attendit toujours un mot de remerciement.

Le jugement de l’affaire Travenol ne donna satisfaction à personne. Voltaire n’obtint que des apaisements verbaux, les calomniateurs furent sermonnés mais c’est lui qui fut tenu de payer les frais du procès. Il avait demandé pour eux les châtiments les plus cruels, l’estrapade était le moindre. On était loin de compte ! Il s’indigna publiquement selon son habitude : les juges n’avaient donc pas compris que la cause de Voltaire dépassait sa personne ? C’était celle de l’ordre public ! Ne savait-on pas que lorsqu’on calomniait M. de Voltaire c’est la société entière qui était sapée ? Et du roi au dernier argousin, toute l’autorité du royaume devait être mobilisée pour défendre cette cause sacrée ! Laissons là ces excès et cette frénésie à demi sincère, à demi feinte et revenons aux faits. Le Travenol fraîchement élargi commença par rimailler pour chanter sa joie d’en être quitte à si bon marché. Le Mannory aidant, il eut le front de demander des dommages pour les larmes et les cris qu’avait arrachés à ses femmes la cruauté du « superbe rimeur ». Devant ce cynisme et cette insolence bien des gens plus patients que Voltaire auraient perdu leur sang-froid.

Ce Travenol, que les juges avaient voulu considérer comme incapable d’écrire, publie, aussitôt après, quelques vilenies où l’on découvre des attaques contre la franc-maçonnerie. Travenol défenseur des autels ! Tout cela n’est que pauvreté. Travenol fait penser à ces insectes qui piquent au talon ou ne vivent que dans les bas morceaux. Il semble que Voltaire en faisant grincer ce mauvais violon lui ait donné plus d’importance qu’il n’en méritait. Une fois encore, il a perdu son temps et son argent.

Il estime que sa vengeance est insuffisante ; il va persévérer, il engage une nouvelle procédure. Rien n’est plus exaspérant que de voir cet homme supérieur ramper pour se mettre au niveau des Travenol. Travenol a derrière lui d’excellents conseillers, et pour lui, les juges et l’opinion publique. Voici comment le procès se présente : les juges ont à choisir entre d’une part, l’Impiété glorieuse, riche, puissante, intelligente, d’un Voltaire, et d’autre part : la Pauvreté d’un artiste modeste et pieux – car Travenol est pieux, par définition. Par définition également, il n’a jamais écrit de vers, il n’a jamais possédé, ni distribué de libelles injurieux. Comme Travenol ne peut payer le procès, c’est le procureur lui-même qui avance les fonds pour couvrir les frais. La partie était inégale, les juges étaient circonvenus. Que Voltaire les ait indisposés, que l’opinion publique soit excitée contre lui par ses succès – et surtout par des ennemis bien plus jaloux de sa fortune que de sa gloire littéraire, rien n’est plus certain ; Voltaire est condamné d’avance par le public et par les juges. Le pauvre violon est l’innocente victime de l’opulence et de l’impiété. Quand les fournisseurs de Travenol, toujours impayés, veulent faire saisir ses appointements à l’Opéra, ils sont déboutés par les gens de justice. La partialité ne prend même plus de masque. Travenol publie un libelle calomnieux contre ses camarades de l’Opéra : sa fourberie est évidente, son talent de grossier rimailleur aussi, puisqu’on le chasse de l’Opéra. Cela ne change rien à l’opinion que les juges et le public veulent avoir de Travenol. Il faut que Voltaire perde le procès. Voltaire le perd donc et paie tous les frais. Travenol est renvoyé – sans félicitations, ni pension tout de même, mais avec un sermon paternel. La bande de Roi éclate de rire, Voltaire grince des dents et Paris le méprise.