Voltaire ou la royauté de l'esprit
Coquetteries et grimaces de singe Collini amoureux devine l’amour secret de son maître.
Coquetteries et grimaces de singe
Collini amoureux devine
l’amour secret de son maître.
Comme l’hiver approchait et qu’il faisait froid aux Délices, l’oncle et la nièce se transportèrent à Montriond, à l’autre extrémité du lac, aux portes de Lausanne. Là, au milieu des vignes, abrités des vents du nord, ils se blottirent en attendant le printemps. Mais ils oublièrent de fermer leur porte et la ville entière défila chez eux. Ils en furent ravis. Les gens de Lausanne leur parurent aussi aimables que ceux de Genève. C’est ce que Voltaire appelait « tenir le lac par les deux bouts ».
Le 10 mars 1757, ils réintégrèrent les Délices. Aussitôt Voltaire fit une sorte de fugue à Berne. Collini intrigué, aurait bien voulu en savoir la raison. On a fini par la connaître : il rencontra certains émissaires d’une certaine puissance qui lui proposèrent une mission auprès de Frédéric II – à moins que ce ne fût Frédéric lui-même qui le fit appeler pour le charger de mission. Il avoua à Thiériot en termes voilés qu’on avait voulu le tirer de son abbaye de Thélème pour « le mettre dans un palais », et il confia au duc de Wurtemberg : « Il ne tient qu’à moi d’aller dans un pays où j’ai fait autrefois la cour à Votre Altesse et ce n’est pas dans ce pays-là que je voudrais lui renouveler mes hommages. » Cela est plus clair : il s’agit de la Prusse.
Deux mois plus tard, l’impératrice Marie-Thérèse l’invita à venir à Vienne. Il n’eut garde d’accepter. Fini le goût des grandeurs souveraines ! Francfort l’en a guéri. « J’aime mieux gronder mes jardiniers que faire ma cour aux rois. » On dirait une phrase de Candide.
Pourtant avec Frédéric, on échange encore des coquetteries. On multiplie les messages à la Margrave, à Darget – remplis de compliments pour Frédéric qui lui seront répétés. Ni l’un ni l’autre n’est dupe. Mais on est toujours en contact, c’est l’essentiel. Ils sont aussi curieux l’un que l’autre des mots, des gestes que l’un ou l’autre fait. Séparés, ils sont inséparables.
Mais pour laisser une soupape de sûreté à sa rancune qui est bien réelle, Voltaire a ses petites vengeances. Elles le dépeignent bien dans son intimité. Il possède un aigle qu’il a mis en cage. Il contemple son captif avec satisfaction : c’est l’animal héraldique du roi de Prusse. Il le montre : voyez ce bec, voyez ces serres. « Comme l’autre », dit-il sans désigner personne. Il le nargue. Cela le soulage. Il possède également un petit singe, un affreux petit singe qu’il appelle Luc, désagréable et méchant au possible, il a déjà mordu trois fois son maître et si cruellement qu’il a dû marcher avec des béquilles. Or, dans le cercle des intimes on sait que « Luc » est aussi le surnom donné par Voltaire à Frédéric. Pourquoi ? lui demande-t-on. « Parce qu’il mord tout te monde. » Sa verve comique l’entraîne plus loin. Un familier lui dit que lorsqu’il écrit on ne sait pas toujours si « Luc » désigne Frédéric ou le singe : « Quand “Luc” désigne Frédéric, réplique Voltaire, il faut lire à l’envers pour m’entendre. »
Tout cela ne faisait pas grand mal à Frédéric, ni grand bien à Voltaire si ces jeux étaient rapportés à Frédéric. Ce qui est certain c’est que cela amusait notre héros.
Sa maison aussi l’amusait beaucoup. Il en était fier. Il la trouvait plus belle que celle de Pope à Twickenham qui, jadis, lui avait paru magnifique. Voyez son train : quatre voitures, un cocher, un postillon, deux laquais, un valet de chambre, un cuisinier français, un valet de campagne, un marmiton – une femme de chambre pour Mme Denis et le secrétaire Collini. La chère était toujours exquise et abondante et la table fort appréciée.
Mais Collini s’ennuyant de plus en plus devenait insupportable. Mme Denis et Voltaire le ménageaient, le dorlotaient : c’était insuffisant. « Il aime les femmes comme un fou et il n’y a pas de mal à cela, écrit Mme Denis qui aurait eu mauvaise grâce à blâmer un penchant qu’elle avait si fort encouragé dans son entourage, mais les femmes lui tournent la tête et lui donnent un air tracassier qui s’étend jusqu’à ses supérieurs. »
La Providence que niait si bien Voltaire, se manifesta sous son propre toit en faveur de Collini et sous la forme d’une dame de Bourgogne maltraitée par un mari sauvage. Elle vint chercher refuge près du ministre de France à Genève. Comme elle n’était ni sans beauté, ni sans esprit, le ministre pensa qu’elle ornerait la maison du poète et il la lui confia. Voltaire lui fit fête, la consola, la complimenta. On voit sa générosité pour une fugitive dont il n’avait rien à attendre si ce n’est le plaisir de la recevoir. Elle pleurait parfois, non sans grâce, et savait évoquer ses malheurs avec légèreté pour attendrir et non pour attrister. Ses regards en disaient plus long qu’un discours affligeant. Collini, sans tarder, lui représenta que le plus malheureux c’était lui et non elle. Il était Florentin et bon disciple de son maître, habile en paroles et en gestes. La dame qui avait souffert fut persuadée qu’il serait bien cruel de faire souffrir cet aimable innocent. Et, mêlant leurs deux chagrins, ils en firent une grande joie. Ils étaient si contents l’un de l’autre et avec tant de simplicité que, du marmiton à Voltaire, tout le monde aux Délices pouvait être témoin de leurs transports. Malgré la tolérance de Voltaire pour tous les cultes, il ne put supporter longtemps que sa maison devînt le temple de Vénus. La dame fut priée de réintégrer la Bourgogne. Collini en fut chaviré de douleur. Voltaire ne le gronda pas trop, mais Mme Denis lui fit des observations. Collini qui avait – heureusement pour les biographes – un penchant très net à la médisance redouble alors de malveillance pour Mme Denis. Il la traite de « louche ouvrière ». Il se moque d’elle parce qu’elle est jalouse d’une jeune fille de Genève qui avait fait cadeau à Voltaire d’un bonnet de quatre sous que Voltaire trouvait le plus beau du monde. Ce qui fit enrager la nièce. Elle lui en offrit un « digne d’un sultan ». Mais il feignit de ne pas le voir. Elle le lui mit sous le nez. Il dit à peine merci. Elle éclata. C’est à l’occasion de cette scène que Collini soupçonna Mme Denis d’avoir sur Voltaire certains droits qui ne peuvent être donnés que par certaines faveurs qu’il n’est pas d’usage de s’accorder entre proches parents. Ce soupçon de Collini parut pendant longtemps injuste et malveillant. Nous sommes aujourd’hui mieux renseignés que Collini pour savoir qu’il y avait près de quatorze ans que la jeune veuve de M. Denis avait tout donné d’elle à son oncle Voltaire. Évidemment, cela pouvait paraître extravagant. Voltaire à l’époque passait et se faisait passer pour égrotant. Il suffisait de le voir pour en convenir. Il est donc bien compréhensible qu’on ait refusé de croire à cette liaison. Rien ne permettait de la soupçonner parce que Voltaire était, dans son comportement et dans ses paroles, d’une réserve et d’une pudeur sans défaillance. On sait qu’avec Mme du Châtelet, même leurs intimes n’avaient jamais pu surprendre un mot ou un geste équivoques. Tout à l’opposé de son secrétaire qui s’épanchait en public. Voltaire n’extériorisait jamais ses transports amoureux. En public, il aimait les femmes par les yeux, par l’oreille, par le bec. Il aimait l’atmosphère qu’elles créaient autour de lui. Ses élans charnels ne furent jamais très chaleureux, on le sait, il avait si peu de chair entre les os et la peau ! Mais il n’était pas insensible, et il n’était pas impuissant non plus. Ce jeu de Voltaire et des femmes est très profondément révélateur de sa nature : il aimait les femmes parce qu’elles étaient plus civilisées que les hommes. L’amour pour lui n’est pas une passion, c’est une amitié, sublimée par l’intelligence et la tendresse et teintée de sensualité.
Bref, il faut en convenir, Voltaire a été l’amant de sa nièce. M. Bestermann a publié les lettres qui font du soupçon de Collini une certitude. Ces lettres sont pour la plupart écrites en italien, cela ne les rend pas moins ardentes. Le moment est venu d’éclairer les relations de la nièce et de l’oncle. En 1740, il lui écrivait : « Je fais plus de cas d’un de vos cheveux que de toutes les boucles de Belinde. »
Dans sa lettre du 15 octobre 1746 nous lisons (ah ! si Émilie avait su chose pareille !) : « Mais je vous prie d’être sobre et de me rendre sobre. Je vous demande la permission d’apporter ma mollesse. Il serait mieux de b… mais que je b… ou non, je vous admirerai toujours et vous serez la seule consolation de ma vie. »
En octobre 1747, cette mollesse persiste. Il se plaint de sa mauvaise santé qui nuit à ses bonnes intentions. Il trouve que c’est beau l’amour.
Mais il faudrait se mieux porter
Pour en parler et pour le faire.
Toutefois, il en parle, et même beaucoup : « La nature qui m’a gratifié du cœur le plus tendre a oublié de me donner un estomac. Je ne puis digérer mais je puis aimer. Je vous aime et vous aimerai jusqu’au jour de ma mort. Je vous embrasse mille fois, ma chère virtuose. Vous écrivez l’italien mieux que moi. Vous méritez d’être admise à l’Académie de la Crusca. Mon cœur et mon v… vous font les plus tendres compliments. »
Et toujours la maladie se mêle à ses transports : « Je me flatte de vous voir malgré la colique. Je vous aime et vous aimerai plus que ma vie. »
Moins médicamenteux, le galant serait plus aimable mais non plus empressé : « … et je sens chaque jour que je dois vous consacrer les derniers jours de ma vie et qu’après un printemps de folie, un été orageux, et un automne languissant vous seule pourrez adoucir les rigueurs de mon hiver. »
Notons que cela est écrit le 1er février 1748. Émilie n’était pas morte et rien ne laissait prévoir qu’elle mourrait la première. Il pensait donc finir sa vie avec sa nièce ? On comprend alors qu’elle avait de solides raisons pour afficher ses ambitions sur l’oncle et sa fortune. Elle avait reçu des assurances. Il les lui renouvela : « En vérité, je sens que je n’ai pas encore longtemps à vivre. Sera-t-il dit que je ne passe pas avec vous les derniers temps de ma vie, que je n’aie pas la douceur de la finir dans vos bras. Écrivez-moi, consolez-moi, mon cœur a plus besoin de vos lettres que de médecins. »
Il paraissait inconcevable qu’il abandonnât Émilie. D’ailleurs, elle n’aurait pas accepté. Alors ? Un trio ? Émilie, lui et la nièce ? Inadmissible. Jamais Émilie n’aurait toléré, même à distance, Mme Denis. On voit que la mort d’Émilie a tranché une situation qui menaçait de mal tourner.
Malgré les défaillances, l’opulente Mme Denis l’a plus d’une fois inspiré : « … et si le malheureux état de ma santé me le permet je me jetterai à vos genoux et je baiserai toutes vos beautés. En attendant, j’applique mille baisers à vos seins ronds, à vos fesses transportantes, à toute votre personne qui m’a fait tant de fois b… et qui m’a plongé dans un fleuve de délices. »
Que trouvait-il en Mme Denis ? Peut-être cette « émotion » sensuelle qu’il ne trouvait plus en Émilie, ni en aucune autre femme ? Il n’avait guère d’illusions sur le désintéressement de sa nièce. Dès 1740, il avait entrevu la cupidité de Marie-Louise Denis, à l’occasion d’un lapsus. Ils discutaient du testament que Voltaire voulait faire. Elle voulait déjà s’assurer qu’elle serait sa légataire et lui écrivait que, s’il lui faisait donation de son vivant de tous ses biens, elle le laisserait cependant (voyez la bonne fille !) maître de tout. Or, au lieu d’écrire maître de tout, elle écrivit « Maîtresse de tout. » Futé comme il l’était, l’oncle estima que cette faute était très révélatrice. Elle ne devint pas si tôt maîtresse de la fortune ; mais « maîtresse » de l’oncle, elle le fut en 1744, après la mort de son mari. C’est le moment où les transports du poète avec Émilie font place à la tendre amitié. Lorsque sa nièce le rejoignit à Francfort et qu’ils furent séquestrés par Frédéric, elle apporta dans leur captivité quelques douceurs secrètes. Elle sut ensuite faire valoir les consolations qu’elle lui avait apportées et si elle ne se remaria pas, c’est dans l’attente de l’héritage qui vint… mais plus tard qu’elle ne l’espérait.
On voit que les soupçons de Collini n’étaient pas vains. Cela ne le rendit pas plus bienveillant pour Mme Denis. Il écrivit sur elle de dures vérités et il eut la maladresse de laisser traîner une lettre dans laquelle il parlait d’elle. Une femme de chambre la remit à l’intéressée qui dans un transport de rage la remit à Voltaire en exigeant le renvoi du coupable. Voltaire s’y résigna. Il chasse Collini, sans haine… Collini dans ses mémoires se repent de n’avoir pas toujours su comprendre les bontés de son maître et le récit qu’il fait de leur séparation les honore l’un et l’autre. Voltaire lui donna un rouleau d’or. Collini lui dit qu’il en avait. « Prenez, prenez, dit Voltaire, on ne sait ce qu’il peut arriver. » Cela diffère bien de la scène de Colmar. Collini écrit que « rien n’est moins fondé que le reproche d’avarice que l’on fait à ce grand homme… Voltaire avait l’art de jouir et d’augmenter sa fortune. » Et il conclut : « Je n’ai jamais connu d’homme que ses domestiques pussent voler aussi facilement. Est-ce là d’un avare ? Je le répète, il n’était avare que de son temps. » Excellente formule, c’est en effet, de son temps qu’il a lieu d’être avare : pour Voltaire, le temps c’est le travail : la vraie richesse.