Voltaire ou la royauté de l'esprit
Escarmouches avec un savant jésuite : M. de Buffon est blessé.
Escarmouches avec un savant jésuite :
M. de Buffon est blessé.
Un jésuite irlandais, le père Niedham, homme de science, ami et collaborateur de Buffon, eut, dans sa candeur, l’audace de réfuter certaines idées du Dictionnaire philosophique. Il connaissait le « Triste Bonnet », de Genève qui ne le mit pas en garde sur la témérité de son entreprise. Le jésuite partit en guerre, se croyant assez grand garçon pour défendre ses expériences scientifiques contre un polémiste qui n’était qu’un poète. C’était oublier que Voltaire était universel, que sa cohabitation de dix-sept ans avec Mme du Châtelet, leurs travaux en commun lui avaient donné une culture scientifique bien supérieure à celle des poètes, ou des philosophes de son temps. Aussi, le père Niedham se fit-il étriller et son ami Buffon reçut-il quelques égratignures. M. de Voltaire n’aime pas qu’on soit l’ami de ses ennemis.
Comme Buffon était à la fois celui du père Niedham et celui du président de Brosses, il risquait des coups. D’un caractère pondéré, il sut ne pas envenimer la querelle et ne répondit pas à Voltaire, mais il n’avait pas d’illusions sur les sentiments que le philosophe de Ferney nourrissait à son égard. « Comme je ne lis aucune des sottises de Voltaire je n’ai su que par des amis le mal qu’il a voulu dire de moi… Il est irrité de ce que Niedham m’a prêté ses microscopes et de ce que j’ai dit que c’était un bon observateur. Voilà son motif particulier qui joint à son motif général et toujours subsistant de ses prétentions à l’universalité et de sa jalousie contre toute célébrité, aigrit sa bile recuite par l’âge, en sorte qu’il semble avoir formé le projet de vouloir enterrer de son vivant tous ses contemporains. » Voilà qui dut faire grand plaisir au président de Brosses à qui ce morceau était adressé. À vrai dire, Voltaire avait aussi reproché à Buffon de se laisser séduire par les « anguilles » de Niedham que celui-ci faisait naître spontanément dans la farine arrosée de jus de mouton bouilli. Cette « science » faisait rire Voltaire. C’était de la sorcellerie pour enfant de chœur. Le pauvre jésuite fut bien triste : M. de Voltaire ne croyait pas à ses anguilles ! Niedham et Voltaire se chamaillèrent aussi sur la présence des coquillages fossiles au sommet des montagnes. Chacun soutenait des hypothèses qui ressemblaient à des rêveries. Voltaire voulait montrer que la genèse est une stupidité ; sa hargne contre la tradition l’animait d’un nouveau fanatisme.
La polémique resta polie.
Voltaire était sûr d’être la meilleure des têtes pensantes de son siècle – bien supérieure à celles des Montesquieu et des Buffon. D’ailleurs, le célèbre danseur Vestris n’avait-il pas proclamé : « Il n’y a que trois grands hommes en Europe : le roi de Prusse, M. de Voltaire et moi. » Ce danseur n’était pas si bête, sur trois réponses, deux sont bonnes. Voltaire trouvait plaisant, non de se voir attelé à ce danseur mais de ne l’être ni à Montesquieu, ni à Buffon. À quelqu’un qui lui faisait l’éloge de l’œuvre monumentale de Buffon, l’Histoire naturelle : « Pas si naturelle que cela ! » répondit Voltaire.
À la fin de l’année 1768, il reçut une aimable nouvelle : le roi de Danemark, à Fontainebleau, avait eu la crânerie de dire devant le roi et la Cour fort peu approbateurs : « C’est Voltaire qui m’a appris à penser », cela procura à notre ermite autant de plaisir que l’absolution du capucin.
Peu après, un deuil l’attrista : son ami Damilaville mourut le 13 décembre 1768. On raconte que lorsque Damilaville sut que les médecins l’avaient condamné, il vendit ses meubles, réunit ses amis, leur offrit du champagne, en but joyeusement avec eux pour la dernière fois et mourut quelques heures après. C’est une fable. Il mourut dans son lit après une maladie terrible, et laissant une femme dont personne n’avait jamais entendu parler et qui ne parut que pour rafler les hardes de son mari défunt. Il ne laissait rien, même pas de quoi payer son fidèle domestique dont Voltaire se chargea. Il assura donc une pension de plus ! C’est lui qui reçut les condoléances de ceux qui savaient son amitié pour Damilaville. « Je regretterai Damilaville toute la vie, écrit-il à d’Alembert, j’espérais qu’à la fin il viendrait partager ma retraite. » Mais Damilaville n’avait que quarante-sept ans. Grimm qui contrefait la douleur pour faire sa cour à Voltaire écrit : « L’affligé des Alpes a reçu la lettre du Prophète de Bohême (Grimm) Ils pleurent ensemble, quoique à cent lieues l’un de l’autre, le défenseur intrépide de la raison et le vertueux ennemi du fanatisme. Damilaville est mort et Fréron est
À
gros et gras. » À Thiériot, Voltaire répond : « Je suis bien aise que vous disiez “notre cher Damilaville” mais il y a plus de deux ans que je croyais que vous n’étiez plus lié avec lui… Il était intrépide dans l’amitié. » Certes, plus intrépide que Thiériot qui ne se raccordait avec le défunt que pour flatter Voltaire.