Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 55 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Victoire de Voltaire (et du roi) à Fontenoy.

 

Comme il allait se livrer à ce grand dessein, il fut obligé de faire un petit voyage qui retarda ses manœuvres. Un fils de Mme du Châtelet est gravement malade de la petite vérole à Châlons. Il court au chevet de l’enfant pour consoler la mère. Il abandonne donc la Cour, ses plaisirs et ses ambitieux projets. Voilà un trait de ce « démon ». Il perd ainsi un temps peut-être irremplaçable, il risque la contagion d’une maladie mortelle pour l’enfant d’Émilie et pour Émilie elle-même. Est-ce le fait de l’âme desséchée qu’une légende sotte lui a prêtée ?

Quand il revient à Versailles, on lui ferme les portes : c’est la quarantaine ! Il est suspect de contagion. La règle n’a pas d’exception. Il veut être reçu par le ministre : rien à faire. « Il faut m’immoler au préjugé qui m’exclut de Versailles pour quarante jours parce que j’ai vu un malade à quarante lieues. »

Il s’est immolé à l’Amitié, c’est mieux.

Mais la Cour ne le boude pas, car tout « immolé » qu’il soit, on lui donne à préparer une lettre que le roi doit envoyer à la tsarine qui offrait sa médiation pour faire la paix. On trouve dans cette lettre la phrase suivante, qui nous surprendrait sous la plume du roi, mais nous savons qu’elle est de Voltaire : « Les rois ne peuvent aspirer chez eux qu’à la gloire de faire la félicité de leurs sujets. » Un siècle avant Voltaire cette phrase n’aurait pas eu de sens politique – c’eût été une phrase de sermon. Au siècle de Louis XV, elle a un sens politique, mais elle passe encore inaperçue sauf de quelques esprits éclairés.

Son talent d’historiographe allait avoir la plus retentissante occasion de briller. Il allait avoir l’honneur, lui, premier écrivain de son temps, de mettre en vers la plus célèbre victoire du temps : Fontenoy. Il écrit, enthousiasmé, à d’Argenson qui lui a appris la victoire – combien surprenante et réconfortante après tant d’échecs de nos armées : « Ah ! le bel emploi pour notre historiographe. Il y a trois cents ans que les rois de France n’ont rien fait de si glorieux. Je suis fou de joie. Bonsoir Monseigneur. » (Jeudi 13 mai 1745, à 11 heures du soir.)

Et il écrit son poème dithyrambique : ce n’est que gloire, ce n’est qu’encens, héros et lauriers. D’Argenson qui était dans la bataille a vu, non pas à travers les fumées de l’encens mais à travers les fumées des canons et de la mousqueterie, l’horrible boucherie, et il rappelle à Voltaire « les morts, les agonisants, les plaies fumantes. J’avouerai que le cœur me manqua et que j’eus besoin d’un flacon. J’observai bien nos jeunes héros et je les trouvai trop indifférents sur cet article… » C’est un ton neuf pour parler de la guerre. Voltaire aussi a horreur de ce que d’Argenson appelle « l’inhumaine curée ». C’est l’aurore d’une émotion nouvelle. La « sensibilité » et la Science font leur entrée ensemble dans la vie des « honnêtes gens ». Toutefois, l’heure n’est pas encore venue de s’apitoyer sur le fantassin, dans un poème officiel comme celui de Voltaire. Il ne s’agissait que de louer le roi, les princes et la Cour – Voltaire y réussit très bien. Sait-on ce qui lui valut le plus d’admiration ? C’est d’avoir eu l’habileté de faire entrer un nombre incroyable de noms propres dans son poème. Tout le monde voulait être nommé dans ce prestigieux « reportage » en alexandrins qui allait faire le tour de l’Europe et qu’on croyait promis à la postérité. Être nommé par Voltaire dans le poème de Fontenoy, c’était entrer dans la gloire. Le roi n’est pas mécontent. Lord Chesterfield est stupéfait, il dit qu’aucune gazette donnant le compte rendu de la bataille n’a pu citer autant de noms de vivants, de morts et de blessés. Et nous nous demandons : où va se nicher la poésie dans ce poème ? et à quoi tient l’admiration des foules ?

Mais il y a ceux qui ne sont pas cités : quelle fureur ! On l’assaille pour qu’il mette des rallonges à son reportage. « La tête me tourne, écrit-il, je ne sais comment faire avec les dames qui veulent que je loue leurs cousins et leurs greluchons. » Comme il a rédigé le premier jet trop vite et que de nouveaux détails lui parviennent sans cesse – et de nouveaux noms à insérer – il avertit le public qu’il fera des éditions successives de son poème toujours plus complètes et toujours tenues à jour.

On s’amusa de son avertissement – et de son snobisme. Il ne citait que les plus grands noms de l’armorial. Un plaisant écrivit une parodie qui commençait ainsi :

Camarades soldats. Je ne chante que vous,

finis les grands noms et les titres, il ne s’agit plus que des « troufions » : Fanfan la Tulipe, La Rose, Joli-Cœur, Limousin, l’Espérance.

Un autre écrivit la Requête du Curé de Fontenoy où il se moquait des additifs de Voltaire à son poème « en somme, on espère qu’à la centième édition la pièce pourra commencer à prendre forme ». Et pour finir : « Si le poème ne paraît pas assez bon pour mériter une critique, l’auteur en fera une lui-même pour tâcher de faire valoir et débiter son ouvrage. »

Pour une fois Voltaire prit très bien ces brocards. Il savait pourquoi le poème avait été écrit : pour plaire au roi et à la Cour. Son but est atteint : il est poète officiel de la Cour. Et en plus on lit, on récite et on vend partout son poème. Il est ravi.

Faisons vite valoir l’affaire ! Il écrit à d’Argenson : « Seriez-vous mal reçu, Monseigneur, de dire au roi qu’en dix jours, il y a eu cinq éditions de sa gloire (ô courtisan !). N’oubliez pas je vous prie cette petite manœuvre de cour. »

Voilà la vérité : son poème lui-même n’est qu’une manœuvre de cour. Ne lui jetons pas trop vite la pierre, toute la France était prête à faire des manœuvres de cour – mais bien peu manœuvraient avec des poèmes. Et peut-être qu’en des temps plus démocratiques sinon plus vertueux, il y a, encore, des manœuvres… de couloirs. Tous les ennemis de Voltaire qui lui ont haineusement reproché ses « manœuvres », manœuvraient aussi : les Desfontaines, les Piron, les Fréron et… d’autres plus huppés. Mais ils manœuvraient moins bien. Leur talent était médiocre en tout.