Voltaire ou la royauté de l'esprit
Le mariage de Cornélie-Chiffon.
On a vu que les premières fiançailles de Mlle Corneille n’avaient pas été couronnées de succès. Voltaire la voulait heureuse et prit grand soin de son mariage – il attendait de l’événement un certain renom auquel sa vanité était sensible, il en attendait aussi le bonheur de sa pupille car il l’aimait. Un an après son arrivée, elle a dix-neuf ans, elle sait un peu d’orthographe, elle est bonne à marier. C’est d’Argental qui est chargé de dénicher le futur. Il le découvre en la personne d’un capitaine de vingt-six ans, Henri-Camille de Colmont qui s’appelle aussi de Vaugrenant. Voltaire est prêt à bien des concessions à condition que le prétendant soit honnête homme, un peu philosophe. Il ira même jusqu’à garder le gendre à Ferney si sa philosophie est vraiment bon teint. Le fiancé se fait attendre, il paraît enfin en décembre 1762. Le subtil Arouet a tôt fait de découvrir que ce capitaine n’est qu’à demi-philosophe et qu’en fait de conquête, il en veut surtout à la dot de Cornélie-Chiffon. Voltaire voudrait bien marier sa pupille avec autre chose qu’une demi-portion de philosophie car en s’informant il découvre que « ce demi-philosophe n’est pas à demi pauvre, il l’est complètement. » En outre, il a un père qui ne veut rien donner : « Son père n’est pas demi dur, c’est une barre de fer. » Il consentirait à donner trois mille livres si Voltaire en donnait 40 000. Cela parut excessif. Voltaire garantissait mille quatre cents livres de rentes à sa pupille et les droits sur Les Commentaires de Corneille. Cela représentait le revenu de quarante mille livres de capital. Il essaya encore de faire obtenir une mission diplomatique au capitaine. Celui-ci n’en voyait pas l’urgence, il s’était installé à Ferney et jouait déjà les gendres abusifs. Si bien que le père barre-de-fer supprima la pension qu’il servait à son fils. Que restait-il ? Un prétendant prétentieux, sans avoir, sans scrupule et sans amour pour Rodogune qui n’en avait pas davantage pour lui. Il n’avait que le nez de bien fait. Il était renfrogné, sa fiancée le trouvait sombre, peu poli, peu complaisant. Il faut dire que la famille Colmont n’avait aucune des illusions de Voltaire sur la gloire de s’appeler Mlle Corneille. Pour les Colmont, leur fils noble et capitaine, épousait la fille d’un facteur des postes, recueillie par charité. Ces choses-là se paient. Les Colmont donnaient leur fils et rien d’autre – et avec quelle répugnance ! « De sorte que je ne suis pas à demi embarrassé, conclut Voltaire. Si les mariages sont écrits dans le ciel, écrivait-il à d’Argental, celui de M. de Colmont et de notre marmotte a été rayé. » Le plus difficile restait à faire. Il fallut persuader le capitaine que ce mariage qui lui répugnait tant, répugnait aussi à sa fiancée. Il s’était incrusté à Ferney, il fallut non sans peine le pousser dehors.
Un autre entra. On avait déjà un fiancé de rechange. Un M. Dupuits de la Chaux, vingt-trois ans, cornette de son régiment, huit mille livres de bonnes rentes, des terres près de Ferney. Voltaire arrangea la chose. « Comme une partie de souper. Je garderai chez moi futur et future, je serai patriarche si vous approuvez », écrivait-il à d’Argental en janvier 1763. Cette fois Rodogune s’enflamma au contact de son Dupuits. Voltaire admirait cet embrasement juvénile : « Ils s’aiment passionnément, cela me ragaillardit et n’empêche pourtant pas que j’ai une grosse fluxion sur les yeux… Je voudrais que le bonhomme Corneille revînt au monde pour voir cela : le bonhomme Voltaire menant à l’église la seule personne de son nom. »
Le tableau est peu conforme à l’idée caricaturale qu’on se fait souvent de Voltaire : voilà un Greuze, et il est sincère. Voltaire est très heureux de ce bonheur qui n’existe que grâce à lui.
Afin que le père de Rodogune participe à la joie commune, il lui envoie vingt-cinq louis. Le pauvre homme n’était ni très décoratif, ni très intéressant. Voltaire l’avait déjà reçu à Ferney en 1762 et le comparant au Grand Corneille dont le poète préparait Les Commentaires, il écrivait à d’Argental : « Celui-ci ne sera jamais commenté ou je suis le plus trompé du monde. » Mlle Corneille n’avait aucun intérêt à exhiber son père, mais celui-ci en avait un à s’exhiber auprès de sa fille. Il voulut assister au mariage et c’est au voyage de Ferney qu’il compta consacrer les vingt-cinq louis de Voltaire. Aussitôt, lettre aux d’Argental : qu’ils empêchent le père de quitter Paris. « Il est singulier qu’un père soit un trouble-fête pour une noce, écrit Voltaire, mais la chose est ainsi !… Dieu nous en préserve. Nous nous jetons aux ailes de nos anges pour qu’ils l’empêchent d’être à la noce. » Voltaire redoute la mauvaise impression que le père fera sur la famille Dupuits, et par-dessus tout les plaisanteries que feront les invités – et surtout les Français. Et il ajoute : « Si je ne consultais que moi, je n’aurais aucune répugnance, mais tout le monde n’est pas aussi philosophe que votre serviteur, et patriarcalement parlant, je serais fort aise de rendre le père et la mère témoins du bonheur de la famille. »
Tout cela est à la fois très humain, et très sage. Il eût été généreux de recevoir aussi le père, mais quelle cruauté c’eût été d’infliger à la fille le spectacle des moqueries ou du mépris des invités pour son propre père. Pour donner la dernière touche sentimentale au tableau de cette noce, éclairons-le de la joie que manifestèrent les neveux et nièces de Voltaire qui pourtant, dans une certaine mesure, voyaient lésés leurs intérêts d’héritiers légitimes. En vérité, le mariage de Mlle Corneille est réussite des bons sentiments.
Voltaire en fut assez surpris, « Ma famille loin d’en murmurer en est charmée. Cela tient un peu du roman. » On ne saurait mieux dire. Les fils de notaire sont toujours surpris que les héritiers s’accordent.
Ce mariage eut d’autres conséquences. Voilà qu’une nuée de petits Corneille venant des quatre coins de France s’abat sur Ferney : tous Corneille et tous misérables ! Le fait est fort contrariant pour Voltaire qui n’a cessé de proclamer que sa pupille est l’unique et la dernière à porter le nom de Corneille. C’est d’abord un déserteur descendant direct du Grand Corneille. « On nous menace, dit Voltaire, d’une douzaine d’autres Cornillons cousins germains de Pertharite qui viendront l’un après l’autre demander la becquée. » C’est trop. Une Corneille, c’est admirable, mais un vol de Corneille, c’est déjà un vol de corbeaux. Voltaire leur fit comprendre que la destinée avait ses caprices et qu’ils devaient admettre qu’une arrière-nièce pût faire fortune en dormant sans que cela dispensât les autres Cornillons de continuer à mendier. Philosophes malgré eux, les Cornillons s’envolèrent vers leur triste destinée.