Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 108 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Mlle Rodogune vient égayer Ferney et les méchants l’attristent.

Mlle Rodogune vient égayer Ferney

et les méchants l’attristent.

 

Sans principes, mais avec générosité, Voltaire (au lieu de jeter ses enfants à la rue, selon les « purs » principes) recueillit une jeune fille qui portait le grand nom de Corneille et le portait dans la misère. Il lui fut insupportable de penser que la petite-nièce de l’auteur de Polyeucte végétait sans pain et sans éducation.

Elle descendait d’un frère du père du Grand Corneille qui s’appelait Pierre comme le poète ; il eut un fils né en 1662. Ce fils était donc le cousin germain de Corneille, il fut son filleul et porta également le nom de Pierre. Ce malheureux, avocat à Rouen, comme la plupart des Corneille fut ruiné par un client malhonnête pour lequel il s’était porté garant. Il laissa cinq enfants, dont l’un eut un fils Jean-François, né en 1714 qui fut le père de la jeune fille recueillie par Voltaire. Ce Jean-François était également cousin de Fontenelle dont la mère était Marthe Corneille, sœur du poète du Cid. Ce Jean-François, dans son indigence et son ignorance, ne connaissait même pas sa parenté avec Fontenelle. Quand on la lui apprit, il se résolut à se faire connaître de son oncle illustre et à lui demander un secours. Malheureusement, Fontenelle avait près de cent ans et quelques lacunes dans ses souvenirs. Il avait oublié qu’il y avait eu deux Pierre Corneille et quand on lui annonça le petit-fils de Pierre Corneille, il le traita d’imposteur. Bref, Fontenelle mourut et laissa sa fortune à ses nièces. Jean-François intenta un procès et le perdit. Les nièces eurent pitié de lui, elles payèrent les frais du procès qu’il leur avait fait et lui firent un don. Mais elles ne le tirèrent pas de la misère. Il gagnait à faire des moulures de bois, quarante francs par mois pour nourrir cinq personnes. C’est alors qu’on commença à parler de lui à Paris. Et – nous voilà en pays de connaissance – c’est Fréron le premier qui prit son affaire en main. Le premier geste de générosité vient des Comédiens français qui jouèrent une tragédie et une comédie et en abandonnèrent le bénéfice à Jean-François Corneille. Il n’avait demandé que la recette d’un jour creux – les Comédiens lui donnèrent celle d’un grand jour qui était le lundi. Il reçut cinq mille livres. Il paya ses dettes et mit en pension sa fille aînée âgée de dix-huit ans. Il fallut bientôt la retirer, le père n’avait plus de quoi payer la pension. Elle fut recueillie par les nièces de Fontenelle chez qui un poète, Le Brun, la vit et écrivit, en vers, sa triste histoire à Voltaire. Il ne lui fallut que trente-trois strophes pour demander au philosophe un secours pour l’infortunée. Il ajouta, il est vrai, une longue lettre, pour expliquer les allégories et l’amphigouri de ses vers. C’était merveilleux : Voltaire pleura.

« Il convient qu’un vieux soldat du grand Corneille tâche d’être utile à la petite-fille de son général » La décision est prise. Aussitôt, tout est réglé avec la vivacité coutumière. Mlle Corneille descendra à Lyon chez les Tronchin où il enverra un équipage la prendre pour la conduire à Ferney : « Si cela convient, je suis à ses ordres et j’espère avoir à vous remercier jusqu’à mon dernier jour de m’avoir procuré l’honneur de faire ce que devait faire M. de Fontenelle. Une partie de l’éducation de cette demoiselle serait de nous voir jouer quelquefois les pièces de son grand-père et nous lui ferons broder les sujets de Cinna et du Cid. »

Dans son enthousiasme, il se voit déjà éducateur et il a oublié de prendre des renseignements sur le degré de parenté de la jeune fille avec Corneille, sur la fille même et sur son père. Cet homme si méfiant, si matois en affaires, a ouvert sans précautions sa maison à cette fille pauvre, auréolée d’un grand nom : son cœur a parlé. Il se pose des questions touchantes. Va-t-elle l’aimer ? Ne va-t-elle pas le craindre ? Que lui a-t-on dit du « Vieux de la Montagne » ? Cet impie ! ce suppôt de Satan ! Il lui offre « toutes les facilités, tous les secours possibles pour tous les devoirs de la Religion. » Il lui offre tous les professeurs qu’elle voudra : « Nous ferons venir un maître qui sera très honoré d’enseigner quelque chose à la petite-fille du Grand Corneille mais je le serai beaucoup plus que lui de la voir habiter chez moi. » Réflexion faite, il s’inquiète. Un peu plus tard. Sur qui est-il tombé ? Il ne sait rien d’elle. Et ce Le Brun qui la lui a recommandée, est-il sérieux ? (S’il savait que Fréron s’est mêlé de l’affaire !…) Il demande à Mme d’Argental de voir la jeune personne, c’est un meilleur patronage que ce Le Brun. Ce poète a eu beau faire trente-trois strophes sur la fille des Corneille, il est un peu jeune pour jouer les chaperons des pucelles. Mme Denis prépare un magnifique trousseau.

Mlle Corneille arriva en décembre 1760. Elle était douce et vive, gaie et naïve. Elle plut. Elle apportait sa jeunesse saine et gracieuse. Voltaire d’emblée l’appela Rodogune : « Nous sommes très contents de Mlle Rodogune, nous la trouvons gaie, naturelle et vraie. Son nez ressemble à celui de Mme de Ruffec, elle en a le minois de doguin, les plus beaux yeux, une belle peau, une grande bouche assez appétissante avec deux rangées de perles. »

Il écrivit au père. Ce n’était pas facile, c’est dans de telles occasions qu’on voit qui était Voltaire : « Tous ceux qui la voient en sont très satisfaits. Elle est gaie et décente, douce et laborieuse. On ne peut être mieux née. Je vous félicite, Monsieur, de l’avoir pour fille et vous remercie de me l’avoir donnée. »

Qui est l’obligé ? Qui est le supérieur ? C’est Voltaire qui remercie, c’est le bienfaiteur qui rend grâce de pouvoir faire le bien. Il est beau d’avoir tout ensemble et du style et du cœur.

Ses ennemis vont l’attaquer – les dévots et Fréron – sur un point où il est inattaquable : la générosité. Ce sot de Le Brun emporté par la vanité publie son Ode en trente-trois strophes et sans y être autorisé y joint la lettre de Voltaire le remerciant de lui avoir révélé le sort de Rodogune. Fréron se jette sur l’appât et répond. Il dit que Mlle Corneille n’était qu’un prétexte pour soigner sa renommée, et Le Brun un agent de publicité de Voltaire. Quant à lui Fréron, depuis qu’il savait que Voltaire s’intéressait à cette fille, il avait cru bon de s’en désintéresser. D’ailleurs, le père n’était qu’un vaurien « le père de la demoiselle est une espèce de petit commis de la poste à deux sous, à 50 livres par mois, sa fille a quitté son couvent pour recevoir chez soi une éducation de bateleur de foire ». Et parlant de Ferney où elle trouvait Voltaire, la Denis, et le sieur Delécluse, dentiste et acteur, la Guêpe ajoutait : « Il faut avouer qu’en sortant du couvent, Mlle Corneille va tomber entre bonnes mains. » Voltaire en lisant ce placard entra en fureur et d’autant plus que la bonne mine de Rodogune venait de lui valoir une demande en mariage très flatteuse d’un gentilhomme des environs, pauvre (mais Voltaire dotait Rodogune) mais très honorable. Au vu de l’article de Fréron, la famille du prétendant rompit le projet de mariage.

Et Voltaire appelle toutes les foudres de Paris sur l’ignoble Fréron. Il écrit à d’Argental, à M. de Malesherbes, à M. de Sartine, intendant de police. Le Brun dépose une plainte en diffamation. Mais ne voulant pas attendre le procès pour avoir sa vengeance, il passa au domicile de Fréron – la Wasp – et ne le trouvant pas lui laissa ce billet : « M. Le Brun a eu l’honneur de passer chez M. Fréron pour lui donner quelque chose. » Ce billet fit rire les Parisiens. On aurait bien voulu que le « quelque chose » fût donné en public. Fréron qui ne manquait pas de sang-froid répondit : « Je suis bien sensible à l’attention de M. Le Brun, il peut être assuré qu’il n’obligera pas un ingrat. Je pense trop bien pour ne pas lui rendre au centuple tout ce qu’il pourra me donner. Mais comme je suis très occupé, M. Le Brun peut se dispenser de me faire des présents chez moi. Je sors tous les jours entre midi et une heure, sa munificence aura plus d’éclat lorsqu’on en verra les effets en public. »

L’acerbe Wasp ne manquait pas de réplique.

Malheureusement, M. de Malesherbes ni M. de Sartine ne tenaient à poursuivre Fréron sur la requête de Voltaire. Voltaire sentait l’Encyclopédie à plein nez et Malesherbes se tenait un peu à l’écart, étant déjà fort compromis. Enfin on n’avait pas oublié la récente affaire de L’Écossaise et les procès de Voltaire indisposaient tout le monde. Les magistrats n’en voulaient plus. Mme Denis écrivait lettre sur lettre rappelant qu’elle était noble dame, épouse du sieur Denis écuyer du roi, mort en service (!) que Voltaire était gentilhomme et seigneur seigneuriant de Ferney et de Tournay, que Delécluse n’était dentiste qu’en certaines occasions et qu’il était seigneur d’une terre peu connue, mais réelle, en Gâtinais, que Mlle Corneille était demoiselle, les Corneille étant anoblis par leur charge au Parlement de Normandie depuis le XVIe siècle et nièce du plus illustre poète tragique de la France. Rien n’y fit. M. de Sartine convoqua Fréron « pour lui laver sa tête d’âne » dit Le Brun et ce fut tout ce qu’ils purent obtenir.

L’autre cabale aurait pu finir bien plus mal. Elle est encore plus odieuse. On a vu avec quel scrupule, il s’occupait de l’éducation de Mlle Corneille. Il veillait à ce qu’elle accomplît ses devoirs religieux. Il lui corrigeait lui-même ses exercices de style : « Le premier soin doit être de lui faire parler sa langue avec simplicité et noblesse. Nous la fesons écrire tous les jours elle m’envoie un petit billet et je corrige, elle me rend compte de ses lectures… Nous ne lui laissons passer ni mauvais terme, ni prononciation vicieuse : l’usage amène tout. Nous n’oublions pas les ouvrages de la main, il y a des heures pour la lecture, des heures pour la tapisserie au petit point. Je vous rends un compte exact de tout. Je ne dois point omettre que je la conduis moi-même à la messe de paroisse. Nous devons donner l’exemple et nous le donnons. »

Rodogune était donc entre de bonnes mains. Voltaire ne fait pas de l’irréligion un chapitre de l’éducation. Bien au contraire. Sur ce point, ses ennemis ne sauraient l’attaquer. L’irréligion est un article de luxe ; elle ne doit être mise ni à la portée du peuple, ni à celle des enfants. Autant il se moque des grands niais qui font les Tartuffe, autant il se réserve devant les enfants – et le peuple qui vit en état d’enfance. Les gens éclairés des classes élevées sont intellectuellement des adultes, pour eux la dévotion est un ridicule, un signe d’infantilisme. Pour le peuple, la dévotion est nécessaire. « Nous devons donner l’exemple et le donnons. » Il jugeait salutaire que le seigneur de Ferney allât à la messe paroissiale avec sa pupille au bras – aussi y allait-il.

Les dévots n’en furent pas satisfaits. De bonnes âmes se demandèrent si cette âme cornélienne n’était pas tombée dans l’antre de Lucifer. Aussi s’interroge-t-on, avec beaucoup de componction : faut-il laisser cette âme se perdre, ou la retirer avant l’irréparable ? Jusqu’alors, personne ne s’était avisé que le dernier Français portant le nom illustre de Corneille n’avait pas de quoi nourrir ses enfants ? On ne se soucie de Mlle Corneille qu’au moment où Voltaire a fait le geste que le roi aurait dû faire. Aussi parle-t-on de la lui arracher. Que veut-on faire d’elle ? La tondre et la mettre au couvent ? C’eût été, dit Voltaire « lui assurer un sort plus brillant dans ce monde et dans l’autre ». Et fort peu onéreux pour ces âmes charitables. Des propos furent tenus à un lever du roi. C’est cela qui les rendait si dangereux. Une seconde réunion eut lieu chez Mme la Présidente Molé. Ce fut un concert de gémissements sur le sort déplorable de la descendante des Corneille. Quelqu’un, paraît-il, osa protester : « Que ne faites-vous pour elle ce que Voltaire fait ? » Personne ne répondit. Voltaire à qui le compte rendu de cette édifiante assemblée fut fait, écrit : « Pas une n’offrit dix écus. Vous noterez que Mme Molé a eu onze millions de dot (cinq milliards d’anciens francs) et que son frère Bernard, Surintendant de la Reine m’a fait une banqueroute de 20 000 écus dont la famille ne m’a jamais payé un sou. » (Lettre à Diderot, décembre 1760.)

Voilà d’où viennent les leçons de vertu ! Quand Voltaire, se jette dans ses polémiques, indignes de lui, nous le déplorons, rien n’est plus déplaisant que certaines de ses démarches. Mais lorsqu’il attaque – pour se défendre – cette opulente bassesse, cette méchanceté hypocrite, on ne peut qu’être avec lui. Le gênant, c’est que pour les bonnes et les mauvaises causes, il se sert des mêmes armes. Et cette fois encore, il fait circuler un libelle de basse qualité Anecdotes sur Fréron. Il jure ses grands dieux que sa plume n’y est pour rien et la preuve c’est qu’il connaît bien l’auteur des Anecdotes : « C’est La Harpe », écrit-il sans scrupule. Il en a même vu le manuscrit de la main de La Harpe ! Et bien sûr, il affirme que tous les faits sont vrais.

Le Brun l’assiste dans la bataille et publie L’Âne littéraire inspiré par L’Année littéraire de Fréron. Celui-ci, dit-on, lisait ces âneries littéraires avec une amertume incroyable. Voltaire s’en délectait et encore plus de l’amertume de Fréron. La seule perdante fut Rodogune : elle ne revit plus son fiancé.