Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 148 sur 161

Pages du PDF

Voltaire ou la royauté de l'esprit

Voltaire en proie au fantôme de Frèron et à celui de Shakespeare.

Voltaire en proie au fantôme de Frèron

et à celui de Shakespeare.

 

En mars 1776, Fréron mourut. Il n’avait que cinquante-sept ans. Voltaire gagnait à la course de fond. Il mourut, dit-on, d’indigestion. Il apprit, au sortir d’un souper trop copieux, que son journal L’Année littéraire venait d’être interdit. Dans la situation difficile où il se trouvait ce fut un coup mortel. Sa femme courut supplier le ministre ; quand elle revint son mari était foudroyé.

Voltaire n’aurait rien dit si un étrange message n’était venu réveiller sa haine. Une lettre anonyme lui demandait d’avoir pitié de la fille de Fréron qui se trouvait dans le dénuement. Ce qu’il avait fait pour la fille de Corneille, il devait le faire pour l’innocente enfant de Fréron. Il bondit. Il soupçonna la femme de Fréron d’être l’auteur de cette espèce de chantage. Telle était la vivacité de son imagination, que le soupçon devint vite certitude, il répandit partout que la veuve Fréron lui demandait des secours. « J’ai répondu que si Fréron a fait le Cid et Cinna, je marierai sa fille sans difficulté. »

Les fils de Fréron écrivirent un article sévère et injurieux pour ce vieux fou qui s’imaginait que la famille Fréron accepterait l’aumône de lui. À vrai dire, la lettre était d’un mauvais plaisant. Lorsqu’on a 83 ans, lorsqu’on a reçu des lettres anonymes toute sa vie, on devrait savoir qu’il faut, pour toute réponse, les brûler sur-le-champ. Oui, mais… même si on a 83 ans, on est toujours Voltaire : le salpêtre est toujours prêt à s’enflammer.

Une nouvelle occasion de jeter feu et flamme allait lui être offerte : on osa toucher à Racine ! on osa prôner Shakespeare ! Une traduction de Shakespeare qui prétendait être fidèle parut en 1773. Elle n’était pas aussi infidèle que celle de Voltaire mais à peine moins. À nos yeux, cette traduction de Letourneur semble faire sortir Othello de la bergerie de Trianon ; mais, sur le moment, l’effet fut tout autre : on crut que toute la barbarie du grand Will se ruait à travers les madrigaux de la langue française et qu’un ouragan ravageait notre noble théâtre classique.

Dans le fond de son alcôve de Ferney, Voltaire se sentit frappé au cœur. La fureur s’empara de lui. Cette fureur était absurde et magnifique : à 83 ans on le vit au bord de la crise de nerfs parce qu’un inconnu s’était avisé d’écrire que Shakespeare était le plus grand génie du théâtre : « Auriez-vous lu, écrivait-il à d’Argental, les deux volumes de ce misérable dans lesquels il veut nous faire regarder Shakespeare comme le seul modèle de la tragédie ? Il l’appelle le Dieu du théâtre. » N’est-ce pas là un crime bien caractérisé de lèse-Racine, et de lèse-Voltaire ? Allons, des juges, des bourreaux !… « Il sacrifie tous les Français à son idole comme on sacrifiait jadis des cochons à Cérès. Il ne daigne pas nommer Corneille et Racine. Avez-vous une haine assez vigoureuse contre cet impudent imbécile ? Souffrez-vous cet affront fait à la France ? Vous et M. de Thibouville êtes trop doux. Il n’y a point en France assez de camouflets, assez de bonnets d’âne, assez de piloris pour un pareil faquin. Le sang pétille dans mes vieilles veines en parlant de lui… »

Cette haine pour Shakespeare est étonnante ; Voltaire s’y livre tout entier. Le grand Will n’est pas du tout pour lui un grand mort, une idole vénérée ici et honnie ailleurs, non, – c’est un ennemi personnel, c’est un Fréron, un Desfontaines d’outre-Manche ; il est présent, militant, intolérable. Avec Voltaire, il n’y a pas de mort, tout ce qui l’intéresse ressuscite et s’anime. Dans sa polémique contre Shakespeare ne découvrit-il pas, pour mettre le comble à son exaspération, qu’à l’origine de ce regain de célébrité de l’auteur d’Hamlet se trouvait un Italien ! un nommé Baretti qui faisait du zèle shakespearien pour s’angliciser plus vite et s’enraciner en Angleterre. De quels autres crimes n’était-il pas coupable, ce Baretti ? Il en avait commis de plus impardonnables encore : n’avait-il pas écrit que Voltaire ne savait pas l’anglais ? Alors que Bolingbroke, Walpole, Hume étaient enchantés par l’anglais que parlait Voltaire ! N’osait-il pas affirmer que Voltaire savait mal l’italien ? alors que Voltaire correspondait dans cette langue avec l’académie de Bologne qui se déclarait frappée par l’élégance de l’italien de Voltaire. Voilà le monstre qui se mêlait de prôner Shakespeare ! Encore un folliculaire ! Voltaire le coiffa d’un monumental bonnet d’âne.

Qu’allait-il opposer à cette marée shakespearienne ? Une harangue en trois points que d’Alembert allait lire à l’Académie. Il eût été étonnant que la marée se fût retirée devant ce ruisselet d’éloquence que d’Alembert avait, en outre, à moitié tari au cours de sa lecture. En effet, il s’était permis de supprimer la plupart des citations de Shakespeare que Voltaire avait choisies dans le dessein de montrer la grossièreté de ce génie barbare. L’Académie n’eût jamais supporté la violence de ces textes. Aussi, d’Alembert avait-il estimé que s’il était bon de donner l’impression de la « barbarie » il était mauvais d’en administrer la preuve.

À Ferney, on se félicita, non sans naïveté, du succès de la harangue. Ainsi donc, pensait-on, le grand Will, sermonné de la sorte, allait se tenir tranquille dans son île, quant aux sots qui avaient osé l’admirer, ils auraient désormais honte de leur erreur et reviendraient à Racine.

Voilà le drame : Voltaire croit qu’aimer Shakespeare est une faute de goût. Il la corrige donc par une leçon de bon goût donnée dans le Temple du goût : l’Académie. En réalité, il s’agissait de bien autre chose. Aimer Shakespeare, c’était déjà une option pour un monde nouveau. Un monde où Zaïre et Mahomet deviendraient la risée des malins et la nausée des « romantiques ». Le drame, c’est l’incompréhension du siècle mourant et de Voltaire à son déclin pour un goût étranger à l’un et à l’autre. Voltaire croyait à une lente transformation du monde ; il ne croyait pas à un cataclysme où s’enseveliraient des valeurs qu’il croyait éternelles comme la tragédie classique, l’ode, la fable et l’alexandrin de Malherbe.

Ce qui mettait le comble à sa rage, c’était qu’il avait été le premier à faire connaître Shakespeare aux Français. Il ne se consolait pas de l’avoir rapporté de Londres dans ses bagages. Les temps étaient changés ; en 1734, l’anglomanie était une originalité qu’il lui plaisait d’afficher ne fût-ce que pour agacer les Français. Mais en 1776, le goût s’était élargi. Beaucoup de Français savaient lire l’anglais. Shakespeare, comme les jardins anglais, et le thé avaient ses adeptes. Cinquante ans plus tard, Stendhal nourrira son Racine et Shakespeare avec des idées qui sont déjà dans l’air en 1776. À vrai dire, Voltaire, ne se dresse pas tant contre une traduction à peine moins traîtresse que la sienne, que contre une mode nouvelle, et même, une civilisation nouvelle. Sa pauvre carcasse qui craque et gémit, c’est celle du classicisme, de l’atticisme, de l’humanisme, que le raz de marée qui se prépare va balayer avec le vieux monde. Sa fureur de vieillard nous ferait sourire si elle n’était que la grimace d’un vieux comédien, mais si on regarde le fond de son cœur ulcéré, on peut y distinguer la prescience de la gigantesque tragédie qui va bouleverser la société et les mœurs. Ce cri du vieillard de Ferney devant le goût nouveau, c’est le premier cri de terreur du classicisme devant la mort.