Voltaire ou la royauté de l'esprit
Comment un « Pauvre diable » devint une arme de combat.
Comment un « Pauvre diable » devint
une arme de combat.
D’un trait de bonté, le philosophe de Ferney fit un trait de vengeance. Il recueillit un pauvre hère, un raté comme il en est, plein de dons stériles et d’intelligence tournant à vide. C’est d’Alembert qui l’avait recommandé à Voltaire. Voilà donc ce malheureux installé aux Délices, choyé, régalant son hôte du récit de sa vie d’aventures. C’était la parfaite illustration de l’idée que Voltaire se faisait de l’absurdité du monde et de l’ineptie de la Providence. De cette vie misérable, il fit un poème, Le Pauvre Diable, auquel il aurait pu donner en sous-titre : L’Anti-Providence en action. Son pitoyable héros s’appelait Simon Valette. Or, ce Valette était natif de Montauban, et par ce biais on rencontre de nouveau le Pompignan que l’on griffe au passage. En outre, ce Valette avait, en traînant sa misère à Paris, connu Fréron. N’était-ce pas providentiel de trouver ainsi un « pauvre diable » grâce à qui les deux ennemis de Voltaire venaient se remettre sous sa griffe vengeresse ? Il fit donc parler ce pauvre diable qui, sous la plume de Voltaire, parlait comme un diable tout court. Valette, mourant de faim, à Paris, rencontra un curieux individu :
Cet animal se nommait Jean Fréron.
…
Il m’enseigne comment on dépeçait
Un livre entier, comme on le recousait…
Je m’enrôlai, je servis le corsaire
Je critiquai sans esprit et sans choix
Impunément le théâtre, la chaire
Et je mentis pour dix écus par mois.
C’est donc ainsi qu’on gagne son pain dans l’entreprise Fréron, et en outre, certaine célébrité :
Je fus connu, mais par mon infamie
Il comprit enfin quel rôle on lui faisait jouer et il quitta Fréron :
Triste et honteux je quittai mon pirate
Qui me vola pour fruit de mon labeur
Mon honoraire en me parlant d’honneur.
Tiré de ce guêpier, il tomba dans un autre :
Manquant de tout dans mon chagrin poignant
J’allai trouver Le Franc de Pompignan
Ainsi que moi, natif de Montauban.
Le pompeux poète ne trouva rien de mieux pour tirer son « pays » de la misère que de lui offrir un exemplaire de ses Poèmes Sacrés :
Votre dur cas me touche
Tenez, prenez mes cantiques sacrés
Sacrés ils sont, car personne n’y touche !
Ce trait se répandit comme un éclat de rire contagieux : il devint proverbial. Le Franc en gémit de douleur. Et Voltaire lui fait encore dire :
C’est un trésor, allez et prospérez.
Nanti de ce trésor, le malheureux n’avait plus qu’à mourir de faim. Voltaire le sauva, mais aux frais de Le Franc et de Fréron.
Le Franc vécut retiré dans son village où il mourut dans le silence en 1784 – ce silence dont il n’aurait pas dû sortir, bien installé dans son fauteuil académique où personne n’aurait jamais troublé sa somnolence.
Ainsi ce poète a été frappé de la peine d’exil par le roi Voltaire qui affirme de la sorte sa souveraineté sarcastique. Il se flatte de vivre loin des bruits et des agitations du monde ; il n’a jamais cessé d’y prendre part. Il est sensible à tous les mouvements d’opinion, il est informé de tout, se glisse dans les intrigues, les potins, les spéculations. Il sait tout, comprend et devine, soutire et jouit de tout ce que le monde ressent ou fabrique. En réalité, le monde qu’il dit avoir répudié le possède plus que jamais. Il se targue d’avoir trouvé la sérénité et c’est ce qui lui manque le plus. Il est immuablement lui-même.
L’effacement de Le Franc sembla mettre un terme à l’hostilité de Voltaire. Pour de moindres seigneurs de lettres, elle continuait cependant.
Dans le même poème Le Pauvre Diable, Gresset, l’auteur de Vert-Vert recevait quelques égratignures. Voltaire n’aimait guère Vert-Vert qu’il trouvait trop léger, trop badin. Le succès trop rapide de Gresset l’agaçait plus que son perroquet. Il lui reprochait de rappeler les exercices scolaires et d’avoir « le double privilège »,
D’être au Collège un bel esprit mondain
Et dans le monde un homme de Collège.
Les critiques de Voltaire – justes ou non – sont exprimées de telle sorte qu’elles fusent, et pénètrent profondément dans l’esprit du public qui s’amuse et retient, et dans la chair vive des victimes qui hurlent de douleur. Voltaire n’eût pas dû attaquer Gresset qui vivait paisiblement dans sa ville natale à Amiens où il s’était retiré, dégoûté par les mœurs de la république des Lettres. Mais il avait eu le tort de sortir un instant de ce silence pour attaquer le Théâtre. Voltaire ne pouvait laisser ce crime impuni. Gresset ne lut cette attaque que quatorze ans plus tard, tant il vivait loin des remous littéraires. Il ne répondit pas. Mais on trouva après sa mort un portrait de Voltaire dont voici quelques traits : « Voltaire qui se croit le conquérant de la littérature n’en est que le D. Quichotte… Il a recueilli çà et là tous les résultats des arts, de la morale, des sentiments, de la nature, il s’approprie tout ce qu’il a pillé. Les ignorants se persuadent que tout ce qu’il étale est son bien… l’éternel plagiaire. Il a donné pour neuf et comme de lui ce qui était ailleurs et souvent partout. Il mourra tout entier », ajoute Vert-Vert péremptoire.
Ne prophétisez jamais, prophètes des Lettres surtout quand vos haines vous font grimper sur le trépied. Vert-Vert a failli voir juste. Le Voltaire officiel, l’Académicien, le poète tragique est mort – même celui qui attaquait Vert-Vert est mort. Et ses contemporains ne voyaient, n’appréciaient guère que le versificateur habile, à la mode. Mais Vert-Vert a oublié l’autre Voltaire : celui des libelles, des Contes et des Romans, des Lettres, de l’Essai sur les Mœurs, du Dictionnaire philosophique… enfin il a oublié M. de Voltaire, le grand homme du Siècle, l’immortelle incarnation d’une civilisation. Quand Vert-Vert reproche à Voltaire d’avoir pris son bien partout, il voit juste, mais il juge mal. Ce n’est pas une faiblesse, c’est le génie même de Voltaire. Ce qu’il prenait ailleurs n’était rien tant qu’il n’en avait pas fait quelque chose d’intelligent et d’humain : c’est-à-dire du Voltaire.
Une nouvelle victime du moment est l’abbé Trublet. Il ne manquait ni de culture, ni de finesse, mais il voulait, dit-on, en montrer plus que Dieu ne lui en avait consenti. « L’esprit qu’on veut avoir gâte celui qu’on a. » Il fignolait à l’excès : « Il mettait dans son petit style la recherche que les coquettes mettent à leur parure. » Il se vautrait dans ses bonnes fortunes et, étant prêtre à Saint-Malo, il ne cachait pas que le confessionnal lui avait donné bien des succès. Un tel aveu nous fait douter de sa finesse. Il disait à d’Alembert qu’en prêchant les femmes de Saint-Malo il faisait tourner toutes les têtes. « C’est peut-être de l’autre côté », lui répondit d’Alembert. Ce n’était pas une simple boutade car Trublet était d’une laideur repoussante. Grimm dit de lui que sa personne et sa physionomie étaient ignobles et déplaisantes et de surcroît malpropres de sorte que « sa personne était beaucoup plus méprisée que ses ouvrages ». Pour donner un aperçu de l’idée qu’il se faisait de ses mérites, citons ce trait de l’abbé : il prétendait que son art de placer les virgules touchait au sublime. Sur quoi Grimm lui assène ce coup : « C’était une bête de beaucoup d’esprit. » Néanmoins, dans ses écrits, les lecteurs voyaient l’esprit plutôt que la bête et il avait des admirateurs parmi lesquels Voltaire… jusqu’au jour où l’abbé écrivit à propos de La Henriade : « Je ne sais pourquoi, je bâille en la lisant. » Ce Trublet, au fond n’avait pas tout à fait tort quand il ajoutait que « ce n’était pas le poète qui fait bâiller, c’est la poésie ou plutôt les vers ». Peu importe, le crime était flagrant : le coupable devait périr.
En apprenant que Trublet s’endormait à la lecture de son poème épique, Voltaire se chargea de le réveiller :
Vous m’avez endormi, disait ce bon Trublet
Je réveillai mon homme à grands coups de sifflet.
Pauvre abbé !
L’abbé Trublet avait alors la rage
D’être à Paris un petit personnage.
Un personnage si petit que l’abbé de Voisenon disait de lui qu’il ramassait les rogatons des conversations et de ses lectures pour en composer ses livres : « C’est le chiffonnier de la littérature. » Voltaire s’empara de ce charitable jugement :
Au peu d’esprit que le bonhomme avait
L’esprit d’autrui par supplément servait
Il entassait adage sur adage
Il compilait, compilait, compilait
On le voyait sans cesse écrire, écrire
Ce qu’il avait jadis entendu dire
Et nous lassait sans jamais se lasser.
On trouve toujours ce reproche de piller autrui que tous les auteurs s’adressaient réciproquement. Au demeurant, aucun n’avait tort : tout le monde pillait tout le monde. Seul l’art de piller et d’accommoder le butin changeait. Mais cela changeait tout.
Qui fut étonné après cette étrillée ? Ce ne fut point l’abbé qui la reçut avec le sourire. Il se sentit un peu plus célèbre. Il entra à l’Académie et envoya à Voltaire le texte de son Discours avec une lettre flatteuse. Voltaire en fut désarmé. Il répondit avec civilité – et un peu d’ironie – mais la réponse est bienveillante. Il ne sait pas résister aux bons procédés. L’abbé qui ne demandait que la paix, se déclara satisfait et il remercia Voltaire de ses remerciements avec beaucoup d’honnêteté : « Mille grâces, Monsieur et illustre confrère de la réponse dont vous m’avez honoré. Elle est aussi ingénieuse qu’elle est obligeante et ce qui vaut mieux encore elle est très gaie. C’est la preuve de votre bonne santé. La seule chose qui vous reste à prouver. Puissiez-vous la conserver longtemps et avec elle tous les agréments et tout le feu de votre génie. C’est le vœu de vos ennemis mêmes et s’ils n’aiment pas votre personne, ils aiment vos ouvrages ; il n’y a point d’exception là-dessus et malheur à ceux qu’il faudrait excepter. »
Après cela le criminel est gracié. Voltaire lui rend ses droits à la vie et au talent littéraires.
Mais il restait d’autres « criminels », les non-repentants, les récidivistes, dont le pire est encore Fréron. En 1759, Fréron avait malmené Candide. Comment peut-on malmener Candide ? Malheur à ceux qu’il faut retrancher du nombre des admirateurs. Un an après, Voltaire fait mine de découvrir un vieux numéro du journal de Fréron L’Année littéraire qui paraissait depuis 1754. « J’ai été surpris de recevoir le dernier décembre, une feuille d’une brochure périodique l’Année littéraire dont j’ignorais absolument l’existence dans ma retraite… » Oh ! le saint ermite qui dans sa solitude ne reçoit rien du monde… « Et j’ai appris que c’est un ouvrage où les hommes les plus célèbres… sont outragés. » Suivent quelques vagues propos sur les faibles d’esprit qui s’érigent en censeurs des ouvrages d’autrui. Loin de lui la pensée d’incriminer l’auteur de cette feuille… « qui lui est absolument inconnu » : Fréron ! Inconnu de Voltaire ! « On a beau me dire qu’il est depuis longtemps mon ennemi, je vous assure que je n’en sais rien. » Le ton mi-figue, mi-raisin ne présage rien de bon pour cet « inconnu ».
Fréron a la partie belle pour dénoncer la fausse naïveté de Voltaire. Il accumule les preuves montrant que l’ermite du lac connaissait de longue date l’Année littéraire et son rédacteur. D’ailleurs, cette lettre ne saurait être de Voltaire, c’est « probablement » un de ces faux qu’on lui attribue, car elle n’a ni style, ni esprit. Touché ! Voltaire se tient coi.
Là-dessus, il fait jouer, en août 1760, L’Écossaise, une pièce très médiocre. On l’attribue à Voltaire. Il dit qu’elle n’est qu’une traduction de l’anglais, qu’il n’y est pour rien et que l’auteur Jérôme Carré en revendique la paternité. Fréron en fit une critique sévère et c’était justice. Comme on lui faisait remarquer qu’un personnage de la pièce nommé « Frelon » était son portrait par Voltaire, il répondit avec adresse qu’il ne croyait pas Voltaire capable d’écrire aussi mal, ni aussi bassement. N’empêche qu’il se souvient que Voltaire du temps qu’il était à Berlin avait répandu la nouvelle que Fréron était condamné aux galères.
L’Écossaise est bel et bien de Voltaire. Elle a du succès et il s’en réjouit. Les spectateurs y cherchent les injures contre Fréron. Il fait mieux – ou pire – dans le genre, une tragédie, La mort de Socrate, qui n’a rien d’antique. On y retrouve Berthier, Chaumex et l’abbé Nonnotte ses ennemis. C’est bas et sans brillant – une triste affaire. Il
É
fait de nouveau jouer l’Écossaise en changeant le nom de Frelon en celui de Guêpe. Tout Paris émoustillé par la querelle dont on espérait des rebondissements divertissants remplit la salle pour voir Fréron en personne assistant à sa propre exécution. Tout était organisé pour sa mise à mort. Diderot, Sedaine, avaient mobilisé les amis de l’Encyclopédie et de Voltaire pour acclamer les tirades où Fréron était déchiré. Les termes d’araignée, de faquin, de fripon, de vipère, de coquin ornaient le texte qui dépeignait M. Guêpe. Le clan philosophique délirait. Fréron étonna tout le monde par sa sereine crânerie. On ose à peine imaginer la fureur, les cris, les sarcasmes, les crises de nerfs du seigneur Voltaire dans les mêmes circonstances. Voltaire fut désappointé par ce calme. De même que par le compte rendu de la pièce, court et venimeux – qu’en fit Fréron. Voltaire raconte : « Comme ce Fréron avait eu l’inadvertance de se reconnaître, le public le reconnut aussi. » Il ajoute que, selon Fréron, la pièce n’avait triomphé « qu’à l’aide d’une cabale de douze à quinze cents personnes qui toutes le haïssaient et le méprisaient souverainement. » Quinze cents personnes venues pour l’injurier : voilà en quelle estime on tient Fréron à Paris. Le Jérôme Carré fut, dit Voltaire, rencontré à la sortie et gratifié par Mme Fréron de deux baisers inspirés par la gratitude : « Que je vous suis obligée, dit-elle, d’avoir puni mon mari. Mais vous ne le corrigerez point. »
Comme cela paraît faux ! Et pourtant, Voltaire n’a fait que falsifier un incident réel. Mme Fréron assistait bien à la représentation et elle était bouleversée par les attaques dont son mari était victime. Quelqu’un, pour la consoler, lui dit : « Mais non, Madame, il ne s’agit point de votre mari, il n’est ni délateur, ni faussaire, ni calomniateur. » Et la malheureuse lâcha innocemment cet énorme pavé : « Ah ! Monsieur, vous avez beau faire, on le reconnaîtra toujours. »
Tout Paris, en paroles et par écrit, se chamailla au sujet de l’Écossaise – cette pauvreté fut un succès. On la joua en province. Les acteurs se proposèrent de la reprendre l’hiver suivant. On était alors en août 1760. L’été rayonnait au bord du lac, le vieux poète aussi : Fréron était battu. C’était se réjouir d’une bien médiocre victoire. « Mon vieux corps, mon vieux tronc, a porté quelques fruits cette année, les uns doux, les autres un peu amers. » Les doux, ce sont les fruits de la vengeance. S’il n’avait dans sa vie mûri que cette Écossaise, nous l’aurions laissé à sa morose délectation. Mais ne nous décourageons pas plus que lui. Souhaitons-lui de plus belles, de plus brillantes vengeances. Il se repose : « Ma sève est passée. Je n’ai plus ni fruits, ni feuilles, il faut obéir à la nature et ne pas la gourmander. Les sots et les fanatiques auront bon temps cet automne et l’hiver prochain, mais gare au printemps ! »
C’est bien lui ! l’idée que les sots et les fanatiques pourraient, de son vivant être en repos, le fera sortir du sien comme un diable du bénitier.