Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 39 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Un ennemi s’endort, d’autres s’éveillent.

Un ennemi s’endort,

 

d’autres s’éveillent.

 

Tout commença par une petite filouterie littéraire qui était monnaie courante au XVIII siècle. Le Franc – pas si Franc que cela – s’était fait donner le sujet d’une tragédie, Alzire, que Voltaire venait d’écrire, et d’envoyer – en cachette – à Paris, à Thiériot. Toujours des cachotteries. Le Franc en écrit, en hâte, une imitation sous le nom de Zoraïde et il la donne aux Comédiens français. Voltaire apprend que la Zoraïde de M. Le Franc de Pompignan sera jouée avant l’Alzire de Voltaire. Il crie qu’on l’égorge et qu’on le roue… Il mourra, c’est sûr, si Zoraïde monte sur les planches la première, car Alzire semblera le plagiat de Zoraïde, alors que…

Ce Le Franc écrivait des tragédies si mauvaises que les plus mornes de Voltaire débordent de vie et d’intérêt en comparaison. Mais son outrecuidance était sans bornes. Il avait écrit une tragédie, Didon, qui lui avait valu une lettre de Frédéric, prince héritier de Prusse, il la lut à tout Paris, maison par maison. Du haut de sa gloire, il ne prenait nul soin de ménager celle de Voltaire qui lui paraissait surfaite et, au demeurant, sans danger. Le pauvre homme ! Voltaire, sans danger ! Bien entendu Thiériot est le confident de Le Franc : ils se retrouvaient à la table du célèbre fermier-général, La Popelinière ; tout en se gobergeant à cette table, la plus fastueuse de Paris, ils échangeaient des traits contre l’exilé de Cirey.

Le Franc se conduisit comme un gros dindon avec les comédiens, il fit la roue devant eux ; ils ricanèrent ; il les traita de haut, ils piaillèrent ; il se rengorgea, donna de son gros bec et il resta en panne avec sa Zoraïde. Les Comédiens n’en voulurent plus. Alzire reprit donc sa place. Ce fut un succès : vingt représentations consécutives ; et elle rapporta une assez belle somme à Voltaire. Grand seigneur, il l’abandonna aux Comédiens.

Le poète Gresset qui, dans son poème Vert-Vert, faisait l’éloge d’un perroquet, voulut à l’occasion d’Alzire faire l’éloge de Voltaire et il y réussit presque aussi bien. Le gros Linant sortit de sa léthargie boudeuse pour écrire quelques compliments et Desfontaines lui-même fut tout miel tout sucre. « Pourrais-je jamais avoir la pensée de ternir la gloire d’un auteur qui contribue en son genre à la gloire du règne ! »

Tout cela pour cette Alzire, si oubliée aujourd’hui – sauf peut-être de l’âme inapaisée du fils de Racine, qui allait se plaignant en tous lieux que Voltaire lui avait volé un vers et l’avait placé dans sa tragédie. Un jour que Voltaire lisait Alzire dans un salon et que Louis Racine grognait sans cesse : « Ce vers-là est à moi ! Ce vers-là est à moi ! », l’abbé de Voisenon que ce refrain gémissant exaspérait, s’approcha de Voltaire et lui dit : « Rendez-lui son vers et qu’il s’en aille. »

On n’a jamais su quel était ce vers – il est vrai qu’on ignore presque autant qui est Alzire.