Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 4 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

François-Marie, l’enfant terrible.

 

Il ne pouvait pas naître simplement : sa vie commença par des grimaces. D’abord, on le crut mort. Il voulait tromper son monde. « Je suis né tué » dira-t-il, mais il le resta jusqu’à 84 ans ! Une fragilité à toute épreuve. Il était si chétif que la nourrice ne lui donnait pas une heure à vivre. Comme Fontenelle, trop faible à sa naissance pour être baptisé, il fut d’abord ondoyé et baptisé plus tard. Ce qui permit à Voltaire de chicaner sur sa date de naissance, il disait qu’il était né à Châtenay un an plus tôt. Il s’entêtait à se vieillir – on ne sait pourquoi : or, il existe une lettre d’un cousin du Poitou qui assista à sa naissance et il existe aussi l’acte de baptême – non pas l’original qui fut brûlé pendant la Révolution, mais une copie faite au moment de sa mort par un bon curé qui ne devait pas porter Voltaire dans son cœur car il recopia l’acte sur du papier d’emballage avec une écriture si négligée qu’on sourit en imaginant l’agacement et le dégoût du bon clerc. La copie confirme bien la date et le nom des témoins. Le parrain est Messire François de Castagnier de Châteauneuf, abbé de Varennes, et la marraine, Dame Marie Parent, épouse de Daumart, écuyer, contrôleur de la gendarmerie royale. C’est moins brillant que le parrainage d’Armand, mais François se choisira d’autres parrains lui-même. D’ailleurs son parrain, l’abbé de Châteauneuf, le conduira dans les bons chemins – ceux du libertinage où François se rebaptisera Voltaire.

Il n’est pas seul à brouiller les cartes au sujet de sa naissance : ses ennemis répandront qu’il était né dans une ferme (c’est la confortable maison de campagne de Châtenay), d’autres que son père était portier chez un notaire et faisait les courses pour les clercs et les clients. Ces mensonges faisaient enrager Voltaire. Il a parfois employé le procédé avec ses ennemis : procédé qui réussissait aussi bien à l’exaspérer quand les autres le lui appliquaient qu’à l’enchanter quand il l’appliquait aux autres.

C’est peu d’écouter ses ennemis : écoutons-le lui-même répandre les bruits les plus ahurissants. Il manque non de hardiesse mais de pudeur lorsqu’il laisse entendre très clairement que Madame sa mère aurait eu des amants et qu’il serait le fils de l’un d’eux. Tout plutôt que d’être Arouet ! C’est l’abbé de Châteauneuf – un libertin – qui d’après lui serait son père. Dans une autre occasion, il pencherait plutôt pour M. de Rochebrune, bon gentilhomme d’Auvergne, qui faisait des chansons et fréquentait le salon du notaire. Il serait fort étonnant qu’il y eût chanté ses ariettes. Voltaire dit que ce Rochebrune lui témoignait beaucoup de tendresse. Quoi d’étonnant à cela ? Le petit François, bien que chétif et assez malingre, était un enfant d’esprit si vif, si primesautier et si hardi avec les grandes personnes qu’il n’était nul besoin d’être son père pour s’intéresser à lui. On peut même dire que son père légitime et légal – M. Arouet – voyait d’un œil moins indulgent que les visiteurs l’impertinence de son rejeton. Il était si précoce qu’il en devenait inquiétant.

Quoi qu’il en soit, voici donc le jeune François affublé de trois pères : un abbé, un seigneur bel esprit et un notaire royal. Pourquoi ? Pour le plaisir de faire des mots, pour intéresser, pour piquer, pour choquer, pour être sous le feu de la rampe. C’est à son ami le duc de Richelieu qu’il fait, en vers, ces confidences pour amuser plus libertin que lui. Je crains, dit-il, que :

Le bâtard de Rochebrune

Ne fatigue et n’importune

Le successeur d’Armand et les esprits bien faits.

Il écrit ces vers en 1744, il a près de cinquante ans ! À vrai dire, c’est de l’abbé qu’il eût préféré être le bâtard. Fils d’une soutane ! pour un impie pareil, c’était tellement plus piquant !

Il ne tient pas à lui que Madame sa mère n’ait la plus mauvaise réputation – or, rien ne permet de suivre Voltaire dans cette douteuse fantaisie. Mme Arouet faisait visite à Ninon de Lenclos mais cela n’a jamais signifié qu’elle fréquentât une maison de rendez-vous, car si Ninon eut jadis des galanteries dont l’énumération serait fatigante, elle était, à cette époque, octogénaire. Elle n’avait plus que des amis du meilleur monde et un ou deux amants… avouons-le. Son salon n’a jamais passé, même au temps de la Fronde, où il était le plus chaud de Paris, pour un mauvais lieu.

Après la mort de Mme Arouet, François resta encore trois ans avec son père. Ce qui plaide en faveur de la patience de celui-ci. Il le fit entrer à Louis-le-Grand chez les jésuites, dès que François eut dix ans.

Il y avait trois régimes de pension. Le régime commun était de 400 livres, à peu près 250 000 AF. Les élèves étaient en dortoir et mangeaient au réfectoire. Les grands seigneurs avaient leur chambre à part, leur précepteur et leur valet de chambre. Pour François, on choisit le régime intermédiaire : les internes formaient des groupes de cinq par chambre sous la direction d’un préfet. Celui du jeune François se trouva être le célèbre abbé d’Olivet qui devint plus tard confrère de Voltaire à l’Académie. L’un et l’autre s’estimaient et gardèrent un bon souvenir de leurs débuts. C’est un miracle à signaler, ils auraient pu cracher fiel et venin sur leurs relations de pion à élève. C’est à la louange de l’un et de l’autre. « Alors, vous étiez mon disciple, dira plus tard l’abbé à l’Académie, et aujourd’hui, je suis le vôtre. »

Dès le collège, il aima la louange.

Ce temps ne fut pas toujours rose pour lui – il ne s’en plaint cependant pas. L’hiver de 1709 fut affreux. M. Arouet paya cent livres de supplément pour que son fils ait du pain bis. Le froid fut si grand qu’autour du poêle, maître et élèves se pressaient pour grelotter au coude à coude. Le pauvre petit greluchon François était frileux et fripé comme un ouistiti. Il souffrit plus que les autres, lui qui toute sa vie grelotta ; même dans les soirées un peu fraîches de l’été il venait se blottir au coin du feu. Le premier de la classe n’était pas au premier rang, en face du maître, mais près du poêle. François n’y étant pas, il bouscula un jour un élève pour avoir un peu de chaleur, en lui disant : « Range-toi, ou je t’envoie chez Pluton. » « Pourquoi pas en enfer, dit l’autre, il y fait encore plus chaud. » Et François Arouet répondit : « Bah ! l’un n’est pas plus sûr que l’autre. »

Dans la bouche d’un enfant de quatorze ans et dans une maison d’Ignace de Loyola, le mot est bien hardi mais vraisemblable. Il en est d’autres de lui qu’on citera ici sans trop y croire.

Un enfant lui réclamait son verre que François, taquin, lui avait caché :

— Rends-le-moi, sinon tu n’iras pas au ciel.

— Le ciel ? que dit-il avec son ciel ? repartit François, le ciel, c’est le grand dortoir du monde.

Une autre fois, le père Lejay, avec qui il était en mauvais termes, se jeta sur François – toujours insolent – et le secoua en criant d’une voix inspirée :

— « Malheureux enfant ! Tu seras un jour l’étendard du déisme en France ! »

Là, c’est presque trop beau. C’est Duvernet qui répète cette prophétie en 1786. Quatre-vingts ans plus tard et huit ans après la mort de Voltaire, on avait eu tout loisir et toutes facilités pour prévoir le déisme de Voltaire. Le bon père Lejay n’en peut mais ; par contre, l’annotation écrite par son confesseur est autrement intéressante : « Cet enfant est dévoré de la soif de la célébrité », écrit le père Pallou. Ici, nous sommes dans le vrai. Et si le père Lejay avait eu cette parole prophétique combien elle eût été imprudente : rien n’aurait pu être plus agréable à François que de s’entendre dire qu’il serait « un étendard » – même s’il s’agissait d’un étendard maudit, même de celui du diable. Ne donnons pas trop dans ces belles et bonnes paroles.

Ce père Lejay n’était pas une lumière et François l’avait vite découvert. Il se plaisait à l’embarrasser avec la malice des enfants qui ont perdu le respect et avec la pointe de perversité de ceux qui ont déjà conscience de leur supériorité future. Le père Lejay était persécuté non seulement par François mais par bien d’autres de ses amis : le jeune duc de Boufflers, le jeune marquis d’Argental. Un jour Boufflers souffla sur le nez du père un pois sec, à l’aide d’un tube. Ce pois sur le nez fut un attentat et Mgr le duc de Boufflers qui avait 15 ans, qui avait en survivance le titre de gouverneur des Flandres et de colonel du régiment de son nom, fut cependant condamné à recevoir les verges. D’Argental put y échapper : il n’avait pas soufflé dans le tube : il avait ri. Mais le duc-gouverneur-colonel les reçut bel et bien. Son père le maréchal de Boufflers en souffrit autant que lui. Il se plaignit au Roi et retira son fils du collège. Le jeune Boufflers cruellement atteint dans sa dignité par les baguettes des bons pères en conçut une fièvre, tierce ou quarte, qui le déprima tellement que la petite vérole s’empara de lui quelques mois après et le tua. Faut-il en conclure comme le fringant mémorialiste qui rapporte le fait que la petite vérole sanctionnait la fouettée des bons pères ?

François ne semble pas avoir pris la chose au tragique. Les écoliers allaient parfois plus loin : certains lardaient de coups de canif le gras des fesses de leurs régents – en revanche, ceux-ci tannaient les fesses de leurs disciples. Il n’en mouraient pas tous. Le spectacle de cette pédagogie dynamique était un grand stimulant pour l’enfant terrible qu’était François – on le voit, à travers les témoignages : une frimousse grosse comme le poing, déjà aiguë, déjà dessinée, déjà illuminée par ces yeux noirs, ces yeux de feu, par un sourire et des grimaces irrésistibles qui déclenchaient les fous-rires d’une bande d’enfants, de Parisiens, d’aristocrates, à l’esprit délié, vif et insolent par nature et par orgueil familial.

Quels étaient ses amis de collège ? Il nous faut les connaître car ils seront ses amis pour toujours.

Il y avait, à Louis-le-Grand, les frères d’Argenson. L’aîné était de l’âge de Voltaire. Il avait 15 ans en 1709. Bonne recrue pour François : « Nous étions alors de si grands garçons, si avancés dans le monde que sans être libertins nous étions en chemin de le devenir. » Cela en dit long sur le sentiment de la vertu parmi la jeunesse sous le règne de l’austère Maintenon et du vieux roi. « J’en eus grande honte, dit-il, non d’être libertin mais d’être encore au collège. » Il est très lié avec le jeune duc de Fronsac, Armand de Richelieu, fils du duc de Richelieu, client et familier de M. Arouet. Ce jeune homme épousa à treize ans Mlle de Noailles et deux ans plus tard, à quinze ans, il se fit mettre à la Bastille pour avoir entrepris trop effrontément… la duchesse de Bourgogne ! l’héritière du trône ! La timidité n’était pas son faible. L’amitié de François et du jeune duc était si connue que plus tard le cardinal de Fleury enrageant contre le duc s’écriait : « Pour tout dire c’est le digne ami de Voltaire et Voltaire son digne ami. »

Il se lie également avec d’autres enfants tels que Fyot de la Marche que nous retrouverons premier président au Parlement de Dijon et qui lui écrira des lettres pleines de gaité et d’une sorte d’admiration respectueuse ; un certain Le Coq qui ne fera pas de carrière, se manifestera de loin en loin et recevra de son fidèle camarade des secours dont Voltaire n’a jamais rien dit.

Entre ses maîtres et lui, il existait une sorte d’accord préétabli. Ils aimaient les mêmes auteurs et pour les mêmes raisons. De naissance, il était grand écrivain. Élevé dans un collège janséniste ou même calviniste, il eût été quand même célèbre. Mais pour devenir Voltaire, il fallait que le petit Arouet fût couvé par les jésuites. C’est chez eux qu’il a appris cette forme suprême de l’intelligence et de l’art qu’on appelle le goût. Certes, si cette perfection classique, cette élégance et ce naturel inimitables ne lui avaient pas été enseignés, Arouet eût été capable de les inventer pour son usage. Ce souci lui fut épargné. On ose à peine dire qu’on les lui apprit, on les lui fit respirer au cours de leçons inoubliables. La langue dans laquelle il écrira plus tard Mérope et Candide il l’a apprise au collège ; non seulement cette langue mais un certain tour d’esprit, une certaine pensée allusive, une certaine retenue dans l’art de se tenir toujours en deçà pour suggérer davantage. Mais cela ne s’acquiert qu’après un long polissage de l’intelligence avec les chefs-d’œuvre, après une savante et exquise imprégnation par ce qui a été pensé et écrit dans une forme indiscutable. Les bons pères prêchaient un converti, leurs principes littéraires lui semblaient la nature même – en fait : sa nature même. Aussi toute son œuvre respire cet air de pureté et d’éternité dans lequel baignaient les leçons de Louis-le-Grand. Voltaire en fut pénétré jusqu’aux moelles.

Ce temps de collège fut un temps heureux pour François. Le travail ne lui était pas une corvée, déjà il aimait travailler et il aimait plaire – il plaisait en flattant ses maîtres, par les excellents résultats qu’il obtenait. Il les aimait et il en était aimé. Toute sa vie, il leur voua reconnaissance et affection : « J’ai été élevé pendant sept ans chez des hommes qui se donnent des peines gratuites et infatigables à former l’esprit et les mœurs de la jeunesse. Depuis quand veut-on que l’on soit sans reconnaissance pour ses maîtres ? Rien n’effacera dans mon cœur la mémoire du père Porée qui est également cher à tous ceux qui ont étudié sous lui. Jamais homme ne rendit les études et la vertu plus aimables. (Voilà le secret ! et la règle des règles pour Voltaire. C’est sur les bancs du collège qu’il l’a apprise, il la répétera toute sa vie). Les heures de ses leçons étaient pour nous des heures délicieuses et j’aurais voulu qu’il eût été établi dans Paris comme dans Athènes, qu’on pût assister à tout âge à de telles leçons : je serais souvent revenu les entendre. J’ai eu le bonheur d’être formé par plus d’un jésuite du caractère du père Porée et je sais qu’il a des successeurs dignes de lui. »

Il écrit cela en 1746, c’est un bel hommage rendu à ses maîtres et qui lui fait honneur autant qu’il les honore. Cela dit, hommage étant rendu au corps enseignant, la Société de Jésus ne sera pas toujours bien traitée par lui – encore que… il ne les ait pas haïs, même dans les pires moments. Ils n’eurent pas d’élève plus affectueux, il leur adresse ses livres, il attend leur opinion avec émotion. Au père Tournemine : « Mon très cher et Très Révérend Père est-il vrai que ma “Mérope” vous ait plu ? Y avez-vous reconnu quelques-uns des sentiments généreux que vous m’avez appris dans mon enfance ? » Éloigné de Paris, il envoie son ami Thiériot porter sa tragédie chez le père Brumoy : « Au nom de Dieu, courez chez le Père Brumoy, de ces pères, mes anciens maîtres qui ne doivent jamais être mes ennemis. Parlez avec tendresse, avec force. Père Brumoy a lu Mérope et a été content. Père Tournemine en est enthousiasmé. Plût à Dieu que je méritasse leurs louanges ! Assurez-les de mon attachement inviolable pour eux, je le leur dois, ils m’ont élevé, c’est être un monstre que de ne pas reconnaître ceux qui ont cultivé notre âme. »

Jamais son père n’a eu droit à pareil témoignage de reconnaissance – ses vrais pères sont ceux qui ont cultivé son âme ; l’autre – les autres puisqu’il s’en trouvait trois – de la plaisanterie ! Un sentiment, très Arouet – qui paraît ici, c’est celui de l’obligation : « Je le leur dois – c’est être un monstre que de ne pas reconnaître. » Voilà un des traits profonds de Voltaire : il sait ce qu’il doit. En revanche, il sait ce qu’on lui doit et si on y manque, alors, on est « un monstre ».

Comment ses maîtres l’auraient-ils oublié ? Il était, à douze ans, déjà inoubliable. Pendant les récréations, il ne jouait pas souvent, il parlait avec les professeurs. Ils nous disent que c’est l’histoire contemporaine qui l’intéressait, nous dirions « la politique ». « Il aimait à peser dans ses petites balances les grands intérêts de l’Europe », dit le père Porée.

Mais ce qui l’avait rendu célèbre au collège c’était son habileté à faire les vers. L’abbé de Châteauneuf l’avait initié à La Fontaine d’abord, puis à un poème licencieux de Jean-Baptiste Rousseau – à neuf ans ! À douze ans, il parlait déjà de sa tragédie Amulius et Numitor – disparue sans trace. Mais il reste de petites pièces de circonstance. Un jour, François jouait en classe à lancer en l’air puis à rattraper au vol, sa tabatière ; oui, le tabac à priser était recommandé contre le rhume. Le professeur agacé confisque la tabatière et ne la rendra que si le coupable lui adresse une supplique en vers. Voilà une punition intelligente. Le jeune Arouet, sur l’heure, composa sa supplique. Admirez l’habileté de ce petit monsieur qui, à douze ans, a des coquetteries de vieux courtisan : il gémit sur son impuissance à versifier et pleure sur la tabatière perdue :

Adieu, ma pauvre tabatière !

Adieu, je ne te verrai plus.

Ni soins, ni larmes, ni prières

Ne te rendront à moi, mes efforts sont perdus.

Adieu, ma pauvre tabatière !

Qu’on oppose entre nous une forte barrière !

Me demander des vers ! Hélas ! je n’en puis plus !

Adieu ma pauvre tabatière !

Adieu, je ne te verrai plus.

C’était l’enfant chéri, l’enfant terrible.

Il fait en classe un poème sur la mort de Néron où l’on relève ces deux vers :

Et n’ayant fait jamais qu’actes de cruauté,

J’ai voulu, me tuant, en faire un de courage.

Enfin, un autre poème passe les murs du collège : c’est déjà l’aventure littéraire qui commence et c’est la charité qui l’inspire. Il faut le noter : à onze ans, il prend déjà la défense d’un malheureux – il s’agit d’un pauvre invalide de guerre qui demandait des étrennes au dauphin sous qui il avait servi. Le poème fut lu à la Cour et l’invalide reçut des louis d’or. Voici la fin : le dauphin n’avait pas à se plaindre :

Tous les dieux à l’envi vous firent leurs présents

Minerve, dès vos jeunes ans

Ajouta la sagesse au feu bouillant de l’âge ;

L’immortel Apollon vous donna la beauté

Mais un Dieu plus puissant que j’implore en mes peines

Voulut me donner mes étrennes

En vous donnant la libéralité.

Et savez-vous quelle fut sa récompense ? Il alla s’asseoir sur les genoux de Ninon de Lenclos. La vieille fée était là, aux aguets des jeunes talents, elle voulut connaître et féliciter le jeune poète, le fils de son notaire, le filleul de son ami l’abbé de Châteauneuf. C’est l’abbé qui amena François chez Ninon.

« L’abbé de Châteauneuf me mena chez elle, écrit-il, dans ma plus tendre enfance, j’étais âgé d’environ treize ans. J’avais fait quelques vers qui ne valaient rien mais qui paraissaient bien pour mon âge. » Il nous dit que l’abbé était le maître de maison – ce qui signifie en clair que Ninon était la maîtresse de l’abbé. Elle avait plus de quatre-vingts ans ! Quoique étonnante la chose est vraie. Aimable réunion ! Cet enfant comprenait tout, et comprenait si bien qu’il ne s’étonnait pas. Il gardait cette aisance et ce naturel qui lui permettaient d’affronter le monde et de le séduire. Pour expliquer la conjonction Ninon-Châteauneuf, il a trouvé d’emblée l’explication et nous la donne : « L’abbé, dit-il, était un de ces hommes qui n’ont pas besoin de l’attrait de la jeunesse pour avoir des désirs. » On s’en serait déjà un peu douté ; car Mlle de Lenclos avait fait les délices des contemporains de Richelieu quelque soixante ans plus tôt et, en dépit des légendes qui nous la dépeignent aussi fraîche en sa septantaine qu’à l’époque du Cid, elle portait bel et bien toutes les traces de son âge avancé. Qu’importe, l’abbé fermait les yeux sur les rides et les flétrissures ; mais il était tout oreilles pour se laisser charmer, car la parole de Ninon « faisait sur lui l’effet de la beauté ! » N’est-ce pas admirable ? Cet aimable commerce remontait déjà à deux ou trois ans. Ninon n’avait guère que soixante-dix-sept ans quand elle céda à l’abbé quinquagénaire. Pourtant, celui-ci lui fit ensuite un doux reproche – il lui demanda pourquoi elle l’avait laissé languir deux ou trois jours après qu’il se fût déclaré. Était-il nécessaire de tant tarder ? La toute charmante lui répondit qu’elle avait attendu pour murmurer le oui, le jour même de son anniversaire, trouvant galant et fort peu ordinaire d’inaugurer un nouvel amant le jour de ses soixante-dix-sept ans. Voltaire appelle cela « un beau gala ». Mais Ninon ne persévéra pas ; après quelques galas, elle pria Châteauneuf de s’en tenir aux paroles : mais ils s’aimaient tout de même très tendrement.

Comme suite à l’entrevue avec le jeune Arouet, elle lui laissa deux mille livres par testament afin qu’il put acheter des livres. C’était un beau cadeau (environ 1 million d’A.F.), et un beau geste, généreux et charmant, pour prolonger le souvenir d’une femme qui brilla pendant tout un siècle, dans la mémoire d’un jeune homme dont le génie allait illuminer le sien.

Pour la formation de l’esprit et des mœurs de ce jeune poète, il était sans doute nécessaire qu’il fût informé qu’il y avait un autre maître de maison chez Ninon. Il le connaissait, c’est le chanoine Gedoyn de la Sainte-Chapelle. L’alcôve de Ninon est une étrange chapelle, l’abbé y pullule. Quand on voulait voir le chanoine on allait chez Ninon. Personne n’y trouvait à redire, cette époque ne faisait de scandale que pour l’argent. François Arouet trouva tout de même étrange ces amours inspirées par Ninon : lui ne la voyait pas avec les yeux de ces ardents quinquagénaires, voici comment il l’a vue, et c’est lui qui doit avoir raison. « C’était, dit-il, une ridée décrépite et qui n’avait sur les os qu’une peau jaune tirant sur le noir. Je puis vous assurer qu’à l’âge de quatre-vingts ans son visage portait les marques les plus hideuses de la vieillesse et que son cœur en avait toutes les infirmités. » Il en parle sans émotion : il a vu en elle « une curiosité », un monument de l’autre siècle – le monument de la galanterie. Cela ne le touche pas : sa sensualité n’est pas troublée. Les monuments littéraires du grand siècle, eux, ne se flétrissent pas, et ceux-ci le touchent, et le toucheront et le troubleront toujours : Iphigénie sera toujours fraîche, toujours jeune, toujours émouvante. Voilà ce qui fait vibrer l’enfant… et cet enfant réagit déjà comme Voltaire.

Il se fait – pieusement – remarquer au collège pour une Ode à sainte Geneviève. Cette ode a un petit air d’églogue et sa piété ressemble à un compliment de Cour :

Et si cette ardeur peut vous plaire

Agréez que j’ose vous faire

Un hommage de mes écrits.

dit-il, sans façon, à la sainte protectrice de Paris.

Il n’en était pas trop fier, par la suite, de son ode – non parce que les vers étaient vers de mirliton, mais à cause de sainte Geneviève. L’infect Fréron dénichera un jour le poème et le lui serinera : tout le monde rira – de la dévotion de Voltaire. Nous sourions de sa versification.

 

À

À Louis-le-Grand, il eut l’honneur d’être complimenté par le plus célèbre poète du temps : Jean-Baptiste Rousseau. Regardons-y de près, c’est son premier contact avec la « gent de lettres » – c’est prophétique. Le poète en titre se fait présenter, un jour de distribution des prix, le jeune Arouet dont on parlait en ville. Voici ce qu’il écrivit plus tard : « Un jeune écolier qui me parut avoir seize ou dix-sept ans, d’une mauvaise physionomie, mais d’un regard vif et éveillé et qui vint m’embrasser de fort bonne grâce. »

Quand on sait à qui on a affaire, on démêle dans le portrait la part de la malveillance : « mauvaise physionomie » est une pure méchanceté, à dix-sept ans, François, sans être beau a un visage gracieux et expressif, et un sourire qu’il gardera, extrêmement séduisant. Rousseau lui accorde la vivacité du regard ; il ne pouvait moins faire car ce regard a ébloui tout le monde – « la bonne grâce » il fallait bien, François est un courtisan-né, ses manières, sa grâce, son désir de séduire et son art d’y réussir ont été loués ou critiqués, mais reconnus en tous lieux. Le portrait est malveillant parce que, au moment où il est écrit, trente ans après l’entrevue, les deux poètes se haïssaient. Bien sûr, la physionomie de Voltaire s’altéra assez vite en raison de sa médiocre santé : il était trop maigre. Mais il n’avait cette expression de méchanceté que pour ses ennemis : il était, en réalité, l’aménité même.

Voltaire ne pardonna pas au Rousseau cette « mauvaise physionomie ». Il se vengea : c’était facile, le Rousseau était effectivement roussâtre. Il avait le teint blême, criblé de son, les yeux vairons et la lippe inégale : « Je ne sais pourquoi il dit que ma physionomie lui déplaît, réplique notre héros, c’est apparemment parce que j’ai les cheveux bruns et que je n’ai pas la bouche tordue. »

Lorsque Rousseau attaqua la Henriade en plus de la physionomie de son auteur, la vengeance se fit plus cruelle. On apprend que le père de Rousseau était cordonnier, avait servi chez les Arouet, que le Rousseau n’avait ni mine, ni manières mais que, par contre, il avait… de mauvaises mœurs : voici le morceau vengeur :

« Il (J.-B.R.) aurait dû ajouter qu’il me fit cette visite parce que son père avait chaussé le mien pendant vingt ans, que mon père avait pris soin de le placer chez un procureur où il eût été à souhaiter qu’il fût demeuré mais d’où il fut chassé pour avoir désavoué sa naissance. Il pouvait aussi ajouter que mon père, tous mes parents, et ceux sous qui j’étudiais me défendirent alors d’aller le voir et que telle était sa réputation que quand un écolier faisait une faute d’un certain ordre on lui disait : “Vous serez un vrai Rousseau”. » Vrai ou pas, c’est dit.

Voilà ce qu’il en coûte d’écrire que François Arouet avait une mauvaise physionomie lors de la distribution des prix à Louis-le-Grand en 1710.