Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 45 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Deux nièces, un frère et un secrétaire.

Deux nièces, un frère

et un secrétaire.

 

La famille Arouet revient sur l’eau en la personne de ses deux nièces Marie-Louise et Élisabeth Mignot – elles perdent leur père, M. Mignot en cette année 1737. Leur mère, défunte, était Marie-Marguerite, la sœur de Voltaire.

Il veut se charger des deux orphelines. Le sentiment de la famille n’était pas en lui aussi desséché qu’il le fait croire. Il veut même les avoir près de lui pour les former au monde et les marier. Ce qui permet de croire que ses traits contre les Arouet nous trompent sur ses sentiments profonds. Il faut se rendre à l’évidence, il aimait tendrement sa sœur et il reporte sur ses filles cette tendre affection.

Il pensa d’abord marier l’une des nièces au fils de Mme de Champbonin. cette aimable dame campagnarde assidue de Cirey. Mais la demoiselle Mignot, parisienne, ne voulut pas venir jouer les comtesses d’Escarbagnas sur les marches de Lorraine. L’abbé Moussinot avait fait la proposition en qualité de fondé de pouvoir de Voltaire. Celui-ci prie son homme de confiance de bien expliquer à sa nièce qu’il ne lui tient pas rigueur du refus, elle ne doit se décider que selon son inclination. Il insiste pour que Moussinot montre bien à ces demoiselles la différence qu’il y a entre leur oncle Arouet, Armand le frénétique, et leur oncle Voltaire. Il n’était pas difficile de faire éclater la différence. Armand avait donné dans les « Convulsionnaires ». Il était d’un jansénisme à faire frémir. Il souffrait et il aimait faire souffrir les autres. Il répondit à un ami janséniste mais qui ne recherchait pas le martyre et voulait le calmer : « Parbleu ! si nous ne nouiez pas être pendu, n’en dégoûtez pas les autres. » Ce frère fanatique n’était pas unique en son temps. Il ne faut oublier ni lui, ni ses pareils pour comprendre ce siècle et Voltaire. Pour un Richelieu, pour un Voltaire et quelques autres brillants et tapageurs libertins qui tiennent le devant de la scène, il y a une masse innombrable de croyants, de dévots et même de fanatiques – rendus plus fanatiques par la provocation du libertinage. Les églises, les ministères, les parlements sont peuplés de gens qui ont – pour la plupart – la foi, et un désir d’autant plus ardent de la faire respecter que ses ennemis sont plus insolents. Ces gens sont puissants : ils ont tout l’arsenal des lois, des tribunaux, de la police à leur disposition. Certains sourient de nos jours de ces « semblants de persécution » – mais nous allons rencontrer des persécutions qui seront bien réelles – et quand Voltaire, malade à mourir se jette dans un carrosse pour courir en plein hiver des routes défoncées parce qu’on l’avertit que la police le traque, ce n’est pas un danger imaginaire qu’il fuit. Un cachot est un cachot et, pour peu que le ministre qui vous y a jeté vous oublie… ce cachot risque d’être un tombeau. Aussi Voltaire avait-il les moelles glacées lorsque cette idée lui traversait l’esprit.

Son frère était de ces gens redoutables, aussi le redoutait-il.

Marie-Louise Mignot attendait avec impatience qu’on lui trouvât un mari. Ne voyant rien venir, elle en choisit un elle-même, ce fut M. Denis, écuyer, officier, commissaire ordinaire des Guerres. Il avait une honnête aisance, bonne figure, bon caractère. Il était amoureux de sa femme et elle de lui. Elle était très inflammable et la suite nous prouvera que, si elle n’avait pas le cœur très sensible, elle avait le sang chaud.

Voltaire la dota. Si elle avait épousé le fils de Champbonin, elle aurait eu 80 000 livres de dot et 12 000 livres de vaisselle d’argent. Mais comme elle avait choisi le sieur Denis il ne donna que 30 000 livres – d’ailleurs M. Denis était plus riche que les Champbonin. Les jeunes époux vinrent à Cirey. Mme Denis fut stupéfaite de l’attachement que son oncle avait pour Mme du Châtelet. Elle en fut jalouse.

De quoi se mêlait-elle ? Et que pouvait-elle comprendre à ces liens complexes et profonds qui unissaient des êtres si supérieurs à la jeune pécore en voyage de noce. Elle sentit cependant qu’elle était dépassée. Comme elle était vulgaire, ce sentiment se tourna en envie et en critique. Elle écrit : « Je suis désespérée et je le crois perdu pour ses amis, il est lié de façon qu’il me paraît impossible qu’il puisse briser ses chaînes (et pourquoi veut-elle qu’il les brise ?). Ils sont dans une solitude effrayante… un pays où l’on ne voit que des montagnes et des terres incultes. » Des montagnes à Cirey ? Des taupinières peut-être ? « abandonnés de tous leurs amis » ajoute-t-elle. Mais elle est stupide ! la maison ne désemplissait pas, les chambres d’hôtes étaient toujours occupées ; ils avaient un roi qui les encensait, et des monceaux de lettres, les plus flatteuses et les plus tendres.

« Voilà la vie que mène le plus grand génie de notre siècle », conclut la sotte, consternée.

Et quelle vie désire-t-elle pour son oncle ? La sienne ? N’aurait-elle pas déjà des idées pour l’avenir ? Un oncle pareil, si génial (mais encore plus riche !) n’en peut-on rien faire ?

Quant à sa seconde nièce, Élisabeth, elle épouse le 9 juin 1738, M. de Dompierre, seigneur de Fontaine-Hornoy, président trésorier de France à Amiens. Thiériot est chargé des présents, ce sera 25 000 livres de la part de Voltaire.

Il n’assista ni à l’un, ni à l’autre mariage. Ces formalités ne lui paraissent pas valoir le sacrifice de plusieurs journées de Cirey.

Linant était toujours là, plus paresseux que jamais. La marquise le supportait mal, mais elle le supportait. Linant ne savait pas le latin : comment l’aurait-il enseigné au jeune fils d’Émilie ? C’est donc elle qui reprenait les leçons de Linant. Elle était patiente – parfois !

La faiblesse de Voltaire pour ses protégés n’a pas de limites, on le sait. En voici une preuve encore : Linant avait une sœur dans la misère ; il fit en sorte d’apitoyer Voltaire sur sa sœur. Ce fut facile. Émilie n’en voulait à aucun prix, un seul exemplaire des Linant lui suffisait, d’autant que la sœur aussi incapable que le frère, était fort exigeante dès sa première lettre : « Elle écrit comme une servante, si avec cela elle pense en reine, je ne vois pas ce qu’on peut faire d’elle », dit Voltaire.

Malgré cela, malgré Émilie, la fille arrive : « L’extrême paresse de corps et d’esprit, constate Voltaire, est l’apanage de cette famille. » Ne le savait-il pas depuis Rouen ?

Ce n’est pas suffisant : le frère et la sœur installés dans la place se mirent à intriguer. Mme du Châtelet les expulsa. Voltaire n’osa rien dire, mais toujours pitoyable, il engagea les réprouvés à écrire une lettre aimable au marquis et à Émilie. Il se faisait fort de les faire rentrer en grâce.

Mais les Châtelet dirent non, une fois pour toutes. Et Voltaire attristé envoya une bourse à « ces pauvres diables ».