Voltaire ou la royauté de l'esprit
Du danger de prononcer le mot fripon et d’écrire le mot conquête.
Du danger de prononcer le mot fripon
et d’écrire le mot conquête.
Le 14 octobre 1747 les deux amis sont de nouveau à la Cour à Fontainebleau. On sait qu’Émilie qui lésinait sur le pain et le sel de ses domestiques était une joueuse forcenée et, bien entendu, malheureuse. Un soir qu’elle était au jeu de la reine, elle se mit à perdre d’une façon effrayante. Elle vit s’évaporer en un clin d’œil les quatre cents louis qu’elle avait sur elle. Elle n’avait réuni cette somme qu’à grand-peine. Voltaire la surveillait et ces pertes le faisaient enrager car il détestait perdre son temps et son argent aussi vainement. Il lui avança cependant deux cents louis qu’il avait en poche. Ils furent aussitôt engloutis. Il essaya quelques observations mais, comme celles qu’il avait osé faire sur le costume de théâtre, elles lui furent vertement renvoyées. Il se résigna à faire demander par un laquais deux cents louis supplémentaires à un homme d’affaires qui les avança à un taux exorbitant. Mlle du Thil qui manœuvrait si bien les émissaires auprès du pape se trouvait là et prêta de bon cœur cent quatre-vingts louis. La divine algébriste les jeta à poignée sur le tapis et au lieu de les voir se multiplier, elle les vit disparaître jusqu’au dernier. Voltaire la supplia de se retirer : elle le rabroua de nouveau et continua à jouer sur la parole. Alor commença le désastre ! Elle perdit ainsi quatre-vingt-quatre mille livres, plus les neuf cents louis cela faisait cent trois mille livres. Or M. du Châtelet n’était pas très riche, on le sait. Voltaire avait suivi le jeu avec la rage muette et la clairvoyance de celui qui a tout prévu et demeure impuissant. Il l’avait vue courir à sa perte comme une folle. Au dernier coup malheureux, il ne put se contenir – il avait vu ! – et il dit entre haut et bas, en anglais : « Vous ne voyez donc pas que vous jouez avec des fripons ? » Infiniment rares étaient ceux qui parlaient anglais à cette époque – mais il se trouva sans doute quelqu’un qui avait compris car Voltaire s’aperçut avec effroi qu’on chuchotait autour d’eux, qu’on faisait circuler le mot abominable qu’il venait de prononcer. Il était très dangereux d’employer ce mot au jeu de la reine. Il y avait là des princes du sang et les plus grandes dames du royaume. Il fallait disparaître au plus vite avant qu’une mesure de représailles ne fût prise contre lui. Il venait de commettre un crime de lèse-majesté. Avait-il tort ? Certainement pas. Mais, des vices de la Cour,
il faut parler de loin
Ou bien se taire.
Le duc de Luynes écrit dans ses Mémoires : « On continue de voler beaucoup à Versailles… » et il énumère des faits… Mme du Deffand raconte que dans une soirée une grande dame et son amant en train de forcer un secrétaire furent surpris par un valet. Ils s’excusèrent auprès du maître de maison en disant que c’était par jeu ! Elle était princesse de M… À Versailles encore, on vole un rouleau de louis sur une table de jeu. Une autre fois, on substitue de faux louis aux véritables. Les duchesses trichent – les ducs aussi sans doute. Voilà ce qu’il ne fallait pas dire, même en anglais.
Ils fuient tous deux dans une chaise de poste, la première rencontrée, en mauvais état, elle se rompt à Essonnes. Ils n’ont pas un sou pour payer le charron qui la répare et qui les garde prisonniers. Un voyageur passe, les reconnaît, paie pour eux, sinon ils y seraient encore – à moins que les gardes ne soient venus les cueillir.
Voltaire avait – à bon droit – une peur horrible de la vengeance de ces grands seigneurs de la Cour. Un chevalier de Rohan, dans une vie, c’est suffisant ! Il pense trouver refuge à Sceaux, chez la duchesse du Maine. Mais il ne peut y entrer ainsi, sans permission et en plein jour. Il se cache dans une ferme et envoie un billet à la duchesse par un journalier qui rapporte aussitôt la réponse : une gracieuse invitation !
Il entre à Sceaux à minuit. Il est attendu à la grille par un M. Duplessis qui avait joué dans Boursoufle : cela crée des liens. Dans les ténèbres on le guide vers une porte dérobée du château, un escalier mystérieux le conduit sous les combles où est aménagé un petit appartement dont personne ne soupçonne l’existence. C’est là qu’il va demeurer, dans le secret absolu, pendant plus de deux mois.
Vers deux heures du matin, chaque nuit, il prenait sa récréation. Il descendait comme un fantôme dans la chambre de la spirituelle duchesse. Tout dormait, sauf un valet qui était dans le secret et qui plaçait une table dans la ruelle de la princesse. C’est à cette table que Voltaire, en robe de chambre et en bonnet de nuit, soupait des mets les plus exquis et servis comme chez le roi. Il grignotait cette manne céleste en tenant à la duchesse, accoudée sur ses dentelles, les propos les plus brillants du monde. Elle était dans le ravissement. Lui aussi. Sa solitude lui rendait cette heure d’épanchement plus précieuse, il se sentait aimé et compris à merveille. Il faisait briller tous les feux de son esprit pour cette auditrice unique – mais de quelle qualité ! – une des femmes les plus agitées et les plus cultivées, d’une intelligence parente de celle de Voltaire, et d’un goût infaillible. Quelle rencontre ! Une altesse royale, une princesse de l’Esprit, dans l’extase sous les plus beaux lambris de France après ceux de Versailles devant l’homme le plus intelligent d’un siècle qui fut le plus intelligent de l’histoire des hommes. C’est un spectacle inouï, à la lueur d’une bougie. Mais sait-on ce qu’éclairait cette flamme tremblante, quels papiers il lisait à la duchesse ? Car il lisait le soir ce qu’il écrivait le jour, pour elle, pour lui rendre grâce de son hospitalité, de sa protection. Il écrivait des histoires très légères, d’une plume qui effleurait à peine le papier : un souffle d’esprit, une touche de sentiment, un soupçon de morale, un grain d’érudition sous un vernis transparent d’histoire et voilà des contes qui s’appellent Babouc, Memnon, L’Ingénu, Micromégas, Zadig. Et c’est écrit pour l’éternité alors que ce ne fut imaginé que pour plaire, un soir, une heure, à une duchesse presque naine qui avait le diable en tête et qui voulait tout simplement s’endormir avec ce sourire inimitable des pastels de La Tour.
Longchamp partageait sa captivité. Il recopiait. Ils avaient près d’eux un petit Savoyard de douze ans qui faisait les courses. Voltaire un jour ne put faire entrer son pied dans son soulier. On envoya le soulier chez un savetier. Que découvrit celui-ci ? Une bourse pleine d’or enfoncée au bout du soulier ! Voilà l’enfant qui pleure. Il croit qu’on a voulu mettre son honnêteté à l’épreuve. Il se lamente, il rentre en pleurant et tremblant car il craint de perdre la précieuse bourse dans la neige. En arrivant, il raconte tout ; on rit, on le rassure et… on le récompense. Comment Voltaire avait-il égaré ses louis ? Il avait vidé ses poches et jeté ce qu’elles contenaient, sans y regarder de près, dans un placard. La bourse était tombée dans un soulier où elle s’était logée et elle y était demeurée oubliée. Est-ce bien là le fait d’un homme qu’on a dépeint comme un affreux Harpagon ? Les Harpagon rangent voluptueusement leurs louis, ils ne les jettent pas dans un fond de placard, et s’ils les égarent – s’ils égarent un sou ! – on entend des cris, on cherche, on fait chercher. « Au voleur ! Au voleur !… » Nous prendrons quelquefois Voltaire en flagrant délit d’âpreté, et nous ne fermerons pas les yeux (ce serait lui faire injure que d’être myope, même envers ses défauts). Il avait à cela des raisons qui ne lui font pas toujours honneur mais ces raisons se trouvaient souvent en accord avec le droit – et le Droit, le fils Arouet le connaît et surtout lorsqu’il soupçonne ses adversaires de le vouloir tourner à son détriment. Mais faire de Voltaire un grippe-sous caricatural, c’est faire de lui une charge à la Daumier alors qu’il a été peint par Largillière.
En février 1748, le danger est passé. Mme du Châtelet s’est entremise à Versailles et à Paris. Tout est arrangé. On a oublié le « mot ». Voltaire peut se montrer. Avant de paraître sur la scène du monde parisien, il commence par se montrer sur le théâtre du château de Sceaux. C’est une façon très voltairienne de reprendre contact avec la vie : il joue la comédie. Avec Émilie, le vicomte de Chabot, le marquis de Courtanvaux qui dansait à la perfection, ils jouent deux comédies : La Prude et Les Originaux. Parmi les petites danseuses du divertissement, il y a une fillette que tout le monde admire et qui s’appelle Guimard – elle devait devenir la célèbre Guimard, la plus admirable danseuse de l’époque.
Une petite chiffonnerie avec sa duchesse. Ce n’est pas elle qui a tort. Elle était chez elle, et elle détestait les cohues. Or, M. de Voltaire, fatigué par trois mois de solitude voulait paraître aux yeux du public le plus vaste. Il se permit de multiplier les billets d’invitation. L’insolent ! La duchesse s’étonnait de cet afflux d’invités. Elle se plaignit. Pour se faire pardonner, que fit-il ? Une seconde représentation, en jurant qu’elle n’était réservée qu’aux proches amis : il y eut encore plus de monde qu’à la première et pas toujours du meilleur. Il eut le sans-gêne d’envoyer le billet suivant : « Entre qui veut, sans aucune cérémonie ; il faut y être à six heures précises et donner ordre que son carrosse soit dans la cour à sept heures et demie, huit heures. Passé six heures, la porte ne s’ouvre à personne. »
Ces billets avaient été cachés à la duchesse, mais elle les vit plus tard et les jugea « indécents par rapport à elle-même », on ne saurait qu’admirer sa patience. Voltaire prend ainsi des libertés inadmissibles avec des gens qui pardonnent un peu, mais qui, par nature, ne sont pas enclins à pardonner beaucoup. Il le sait. Il lui en a cuit. Il persévère. Il ne faut pas chercher ailleurs les raisons qui le firent traiter de plus en plus froidement par le roi et par la cour de Versailles. Quant à la duchesse du Maine, ces « billets d’invitation » lui restèrent sur le cœur. Elle n’eut plus désormais avec Voltaire la même familiarité, mais ce n’est pas une raison suffisante pour affirmer, comme certains malveillants, qu’elle chassa Voltaire de la cour de Sceaux.
Zadig avait été tellement admiré par la duchesse et par ceux qui avaient pu lire le manuscrit, qu’ils firent promettre à Voltaire de l’éditer. Il donna le début à un imprimeur de Paris, lui disant qu’il préparait la fin. Puis il donna la fin à un imprimeur de Rouen lui disant qu’il remaniait le début. Il se fit ensuite remettre les deux parties, les fit relier ensemble au nombre de deux cents exemplaires et les envoya en cadeau à la duchesse du Maine qui les distribua. Cela lui fit presque oublier le coup des invitations : « Entre qui veut… »
Mais il aurait fallu voir la fureur des deux libraires quand circula un ouvrage que chacun croyait être son bien. L’explication fut orageuse. Voltaire paya largement l’un et l’autre et leur permit désormais d’imprimer le début et la fin ensemble. N’était-ce pas finir par où il aurait dû commencer ?
On joue à la cour son Enfant prodigue pour le roi seul et ses familiers. Les ducs de Chartres, de Nivernais, de Gontaut et Mme de Pompadour jouèrent excellemment. Voltaire ne fut pas invité. Mais la marquise le fit prévenir et elle obtint du roi qu’à l’avenir les auteurs des pièces jouées « dans les cabinets » seraient invités. Voltaire lui décocha ce madrigal :
Pompadour vous embellissez
La cour, le Parnasse et Cithère
Charme de tous les cœurs, trésor d’un seul mortel
Qu’un sort si beau soit éternel !
Que la Paix dans nos champs revienne avec Louis
Soyez tous deux sans ennemis
Et tous deux gardez vos conquêtes.
Ce madrigal qui a l’air anodin fit à la Cour rimer « conquêtes » avec les « tempêtes » qu’il déchaîna. Le parti de la reine trouva indécent que Voltaire osât parler des conquêtes du roi et de celles de la Pompadour.
Il paraît que la révélation de ce secret de Polichinelle était une ignominie et que Voltaire en dévoilant les turpitudes royales attentait à la majesté souveraine. Le bruit se serait bientôt calmé s’il n’y avait eu que la reine et quelques anciennes belles de son entourage à se plaindre. Mais il y avait les filles du roi, très montées contre la favorite et contre Voltaire. Or, le roi adorait ses filles qui le lui rendaient et, à force de cajoleries, elles obtinrent de leur père qu’il écartât Voltaire de la Cour. Elles réussirent à atteindre Mme de Pompadour dans la personne de son poète préféré. D’ailleurs, nous apprenons que le dauphin et la dauphine, dans le privé, appelaient Mme de Pompadour « notre maman p… » La pilule est encore plus forte. Gobons-la.
Que se passa-t-il ? La Cour gronda sourdement contre Voltaire. À Paris, comme d’habitude, de ce murmure, on fit un vacarme : on dit que Voltaire était exilé. Rien ne permettait de l’affirmer, mais le poète averti de ces bruits préféra, une fois de plus, prendre le large – c’est-à-dire la route de Cirey. Mme de Pompadour ne fit rien pour le retenir. Ce départ la soulagea certainement. Les madrigaux de Voltaire étaient devenus compromettants. Elle venait de perdre une manche et elle ressentit cruellement cet échec. Mais à Versailles tout se passa en murmures. Seul, Paris clabauda.
Voltaire écrit à d’Argental et au président Hénault pour s’expliquer et surtout pour qu’ils expliquent autour d’eux que tout est faux dans ces rumeurs : « Je ne peux donc, mes divins Anges, sortir de Paris sans être exilé ! » Bien sûr, c’est un voyage d’agrément (un peu précipité toutefois). Suit un éloge de la famille royale pour donner le change. Il ne souffle mot du madrigal à la marquise. Il se défend d’avoir écrit à Mme la dauphine. Mais qui parle de lettre à la dauphine ? Lui seul. Pour éviter de parler de ce qui existe, il ouvre une fausse piste. À vingt ans, il agissait de même – il en a cinquante-quatre ! Lorsqu’on l’accusait d’avoir écrit le Puero regnante il se défendait d’être pour rien dans les J’ai vu. Pour le moment il est sur les routes : il fuit, c’est certain.