Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 143 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Aimables visites, aimables journées.

 

Dès que Mme Denis fut sur pied, les visites reprirent à Ferney. On vit un couple très amusant, le marquis et la marquise du Luchet. Elle riait, sans arrêt et pour ne s’arrêter jamais, inventait certaines occasions de rire qui n’étaient pas de très bon goût. Le mot « mystification » date de cette époque et semble être né dans le salon de cette marquise du Luchet qui recevait des gens du monde et aussi des gens qui n’en étaient pas. Bref, une de ces « mystifications » provoqua une plainte d’une dame de qualité et la police convoqua Mme du Luchet qui fut chapitrée d’importance. Grimm écrivait : « Une femme qui est reprise par la Police n’est plus reçue nulle part. » C’est à ce moment que le marquis éprouva le besoin d’aller visiter des mines en Savoie en emmenant sa femme. On ne sait de quelles mines il s’agissait, quoi qu’il cherchât, c’est d’argent qu’il avait besoin. Cela crevait les yeux et Voltaire qui écoutait leurs amusantes confessions disait : « Il y a dans toute confession un péché qu’on n’avoue pas. » Pour les Luchet ce péché, c’était la ruine. « Madame du Luchet ne peut écrire touchant ses affaires ou les vôtres pour la bonne raison qu’elle n’y entend rien. Elle n’a jamais songé et ne songera jamais qu’à rire. Mais toujours rire comme le veut la femme, ou s’enrichir dans les mines comme le veut le mari, c’est la pierre philosophale. Et cela ne se trouve point. » Durant son séjour, Mme du Luchet soigna tout le monde : Voltaire, Mme Denis, les domestiques : tous étaient alités : Ferney était un hôpital. Elle riait et faisait rire ses malades et les guérit tous : elle remplit donc sa mission. Son mari ne remplit pas la sienne : il ne trouva rien dans ses mines. Ils repartirent en riant comme ils étaient venus.

Mme Suard les remplaça. C’était un tout autre oiseau, des plus attachants, qui vint percher à Ferney. Elle avait pour frère le célèbre Panckoucke, de Lille – ce frère, d’ailleurs, l’accompagnait. Il venait, patronné par sa charmante sœur, proposer à Voltaire le projet grandiose de l’Édition complète des Œuvres du philosophe. Mme Suard habitait Paris, avait un salon où se réunissait le meilleur de la bourgeoisie et où Voltaire était adoré. Cette aimable et jolie femme était douce sans mièvrerie, cultivée sans pédantisme, pleine de goût et de naturel. Elle admirait et aimait Voltaire à la folie, néanmoins quand il se permit de plaisanter Jésus-Christ devant elle, elle sut le remettre, avec gentillesse et fermeté, dans les limites du respect. Et Voltaire répondit à la semonce par un compliment. Si Voltaire attaquait un des fidèles de son salon, Mme Suard l’arrêtait : « C’est mon ami, vous n’en parlez que par ouï-dire, je le connais. » Et Voltaire trouvait cela fort bien : il sentit en elle une amie de qualité. Dans ces conditions, elle eut tous les droits que donne l’amitié.

Le jour de son arrivée, elle était si intimidée à la pensée de rencontrer son idole qu’elle fut sur le point de rebrousser chemin. On lui dit que Voltaire était dans le parc. Elle l’attendait au salon avec d’autres personnes et eut ainsi le temps de se remettre. Soudain, il entra tenant à la main une lettre qui lui annonçait l’arrivée de Mme Suard, il l’appela en s’avançant vers elle :

— Où est cette dame ? Où est-elle ? On me dit que vous êtes toute âme, c’est une âme que je viens chercher.

— Cette âme, Monsieur, est toute remplie de vous et soupirait depuis longtemps après le bonheur d’approcher la vôtre.

Parmi les visiteurs, il y avait aussi Audibert, de Marseille, l’ami des Calas, le jeune et beau d’Etallonde que sa réhabilitation hypothétique tenait dans l’angoisse, les Cramer, libraires à Genève, qui jouaient si bien la comédie et faisaient de très bonnes affaires avec les livres de Voltaire ; il y avait aussi un Russe Soltikoff, et un M. Poissonnier, médecin de Catherine II, savant et très bavard. Mme Suard nous montre ce cuistre accaparant Voltaire ; Voltaire le félicite de sa science et du grand service qu’il a rendu à l’humanité en trouvant un procédé pour dessaler l’eau de mer. « Oh ! dit le savant, cela n’est rien au prix de ce que je viens d’inventer : je peux conserver la viande plusieurs années sans la saler. »

Mme Suard compare la politesse exquise de Voltaire à l’épaisse vanité du pseudo-savant auquel il fait l’honneur de s’intéresser. Ce qui la frappe, c’est que Voltaire ne lui paraît pas du tout aussi décharné, livide et cadavérique qu’on le lui avait dépeint. « Il est impossible de décrire le fin de ses yeux, dit-elle, ni les grâces de sa figure ; quel sourire enchanteur ! Il n’y a pas une ride qui ne forme une grâce ! Ah ! combien je fus surprise quand, à la place de la figure décrépite que je croyais voir, parut cette physionomie pleine de feu et d’expression : quand au lieu d’un vieillard voûté, je vis un homme d’un maintien droit, élevé, noble, quoique abandonné, une marche ferme et même leste encore, d’un ton, d’une politesse qui, comme son génie, n’est qu’à lui. »

Il est certain qu’elle a vu Voltaire avec les yeux de la foi. Il eût bien ri d’apprendre que chacune de ses rides formait une grâce. Que l’admirable expression du regard sauve le désastre des rides, c’est certain. Le feu du génie transfigure tout – la gentillesse de Mme Suard aussi. Au reste voici un autre portrait, tracé par Grimm, peu de temps avant celui de Mlle Suard. « M. de Voltaire est au-dessus de la taille des grands hommes c’est-à-dire un peu au-dessous de la médiocre… il est maigre, d’un tempérament sec, il a la bile brûlée, le visage décharné, l’air spirituel et caustique, les yeux étincelants et malins. Tout le feu que vous trouverez dans ses ouvrages il l’a dans l’action : vif jusqu’à l’étourderie, c’est une ardeur qui va et vient, vous éblouit et qui pétille. Un homme ainsi constitué ne peut manquer d’être valétudinaire : la lame use le fourreau. Gai par complexion, sérieux par régime… » Jusqu’ici nous reconnaissons notre héros, ensuite Grimm veut aller plus profond. « Ouvert sans franchise, politique sans finesse, sociable sans amis, il voit le monde et l’oublie. » Voltaire sans finesse ? Et sans amis ? – la malveillance aveugle Grimm. « Il aime la grandeur et méprise les Grands », « il est aisé avec eux mais contraint avec ses égaux. » Parce qu’il est l’égal des Grands et supérieur à ceux qui se croient ses égaux, M. Grimm : vous n’êtes pas l’égal de Voltaire « Il commence par la politesse, continue par la froideur et finit par le dégoût. » Il est toujours courtois avec tout le monde, mais tout le monde n’est pas digne de sa courtoisie, si un sot se croit autorisé à empiéter sur sa liberté parce qu’il a été poli envers lui, il décourage le fâcheux et n’a pas tort. « Il aime la Cour et s’y ennuie. » Comme tout le monde, d’ailleurs ; mais s’il en aime le ton, le faste, le décorum, la frivolité et l’hypocrisie des courtisans l’ennuient. « Il ne tient à rien par choix et à tout par inconstance. » Oui, il aime tout… n’est fidèle qu’au travail, au théâtre, et à ses amis. Cela suffit pour lui donner droit à un brevet de fidélité. « Sensible sans attachement, voluptueux sans passion. » Cela est bien plus certain, Mlle de Livry avait tout compris, et Mme Denis pourrait nous dire qu’il est sans passion et même sans effusions ; mais cela ne regarde que Mme Denis. « Raisonnant sans principe, sa raison a ses accès comme la folie. » Voilà un beau trait, Voltaire aurait des crises de raison comme d’autres de folie… Il semble bien au contraire qu’il se soit fort bien installé dans la raison, et souvent la plus positive et qu’il s’en soit évadé, parfois, dans des crises de fantaisie ou même de folie – en somme, comme tout le monde. Si l’on croyait Grimm, Voltaire vivrait dans une sorte d’obscurité d’où il ferait d’éblouissantes sorties. C’est bien réduire l’intelligence de Voltaire ; nous serions enclins à croire que l’obscurité de Voltaire ferait encore un beau soleil pour beaucoup de gens de la sorte de M. Grimm. La suite du portrait est écrite à coups de griffes : « Vain à l’excès, mais encore plus intéressé, il travaille moins pour la réputation que pour l’argent : il en a faim et soif. » Encore ce reproche d’avarice ! « Enfin, il se presse de travailler pour se presser de vivre. Il était fait pour jouir : Il veut amasser. Voilà l’homme. Et voilà surtout, l’homme Grimm. Tout cela est outré, et d’une malveillance appliquée. M. Grimm, vos flèches manquent souvent la cible.

Le lendemain du jour où Mme Suard avait fait un portrait enchanteur de Voltaire, elle ne reconnaît plus son modèle. C’est un mourant qu’elle a devant elle. La douleur, l’accablement ont ravagé le visage, le regard est éteint. Elle se jette à ses pieds et lui baise les mains. C’est sa manie : elle lui baise les mains trois fois par quart d’heure. Elle ne les lui lâche pas ; il se croit obligé d’en faire autant. Que s’est-il passé depuis la veille ? Pourquoi ce masque de mort ? Il le lui avoue : la veille il s’est bourré de fraises, il a eu une indigestion. Il se met au régime le plus sévère. Il vit de crème et de café – mais on tient toujours une volaille prête dans le cas où une fringale le prendrait. La cuisine du château est toujours sous pression. D’ailleurs, paysans et villageois entrent et sortent librement, mangent à la cuisine à toute heure – parfois, ils reçoivent, en plus, une pièce pour s’être dérangés. Entre les visiteurs de la cuisine et ceux du salon, ce château de Ferney est un vrai caravansérail.

Après s’être confessé de son indigestion de fraises, il fait ses adieux à la vie, il parle. Elle l’écoute enivrée. « M. de Turgot a trois choses terribles contre lui : les financiers, les fripons et la goutte », dit-il de son ministre adoré. Elle préfère Necker à Turgot. Voltaire se rebiffe. Elle lui lâche les mains et défend Necker. « Allons, Madame, calmez-vous, Dieu vous bénisse, vous savez aimer vos amis. » Et ils se baisent réciproquement les mains. « Vous me rendez la vie ! » s’écria-t-il. « Ah ! qu’elle est aimable ! Je suis heureux d’être si misérable, elle ne me traiterait pas si bien si j’avais vingt ans. » Elle répète tout cela à son mari et ajoute : « En effet, ses quatre-vingts ans mettent ma passion bien à l’aise. »

Les premiers jours, Voltaire n’était pas certain que la sincérité des compliments et des baise-mains fût garantie par celle du sentiment. Aussi n’avait-il pas voulu la loger au château. Dès qu’il fut sûr de son amitié, il lui fit donner une chambre. Elle en fut si heureuse que, la première nuit, elle n’en dormit pas. Dès six heures du matin, elle vint se poster au salon pour surprendre le moment où l’on porterait le café et la crème du patriarche et elle fit demander d’être reçue. À huit heures, elle entra dans la chambre avec du café. Elle trouva Voltaire assis bien droit dans son lit. Le lit était simple, très propre, très bien rangé. Le poète portait un gilet de soie, un bonnet de nuit, attaché d’un beau ruban de soie éclatant de blancheur. Dans la chambre tout était d’une propreté et d’un ordre parfaits, les livres et les papiers bien classés. Il demanda un dossier à Wagnière : le troisième, au-dessus de tel autre à gauche. Wagnière le trouva sans hésitation et l’apporta. Le poète écrivait au lit. Un échiquier, sur ses genoux, servait d’écritoire. La table présentait une profusion de plumes ; elle lui en demanda une – une relique de Saint-Voltaire ! – il lui choisit celle qui avait le plus servi : transports ! Sur quoi, on se rebaisa les mains. On parla de Condorcet : l’homme le plus estimable du monde, que Voltaire admirait et vénérait. Il avait l’intelligence, le savoir et la vertu. Il venait d’écrire un éloge de Pascal si beau, si génial qu’il avait bouleversé et épouvanté Voltaire. « Si Condorcet croit que Pascal est sincère dans sa foi, disait Voltaire, nous sommes de grands sots, nous autres, de ne pouvoir penser comme lui. Que Racine fût bon chrétien, cela n’était pas extraordinaire, Racine était un poète, un homme d’imagination, mais Pascal était un raisonneur, il ne faut pas mettre ces gens-là contre nous c’était au reste un enthousiaste malade et d’aussi peu de bonne foi que ses antagonistes. » Telle était sa thèse : qu’un poète ait la foi, nulle importance, un imaginatif ne prouve rien. Mais qu’un Pascal, un homme de raison raisonnante, un homme de science, proclame sa foi, voilà qui est grave pour l’impiété. Il oubliait l’imagination de Pascal qui était pourtant prodigieuse. Voltaire se tirait du pas par une pirouette en disant que l’enthousiasme pascalien était, en quelque sorte, maladif. Quant à la bonne foi de Pascal dans sa querelle avec les jésuites elle n’est pas plus certaine que celle de ses adversaires. Devant ces problèmes, la bonne Mme Suard avait un peu le vertige. Elle laissa dire et se tint coite.

Voltaire restait couché presque toute la journée. Vers huit heures du soir, elle avait parfois le bonheur de le voir paraître et de le regarder manger des œufs brouillés dont il faisait son souper depuis trois mois. Il reçut la visite d’un fonctionnaire du pays de Gex venu lui demander protection pour un de ses amis qui venait d’être renvoyé par M. Turgot ; le solliciteur soutenait que M. Turgot était en passe de perdre la France en renvoyant tous les gens de mérite. Voltaire écouta la plainte et répondit : « Vous ressemblez à cette femme qui maudissait Colbert chaque fois qu’elle faisait une omelette parce que ce Ministre avait mis un droit sur les œufs. »

Mme Suard aimait bien mieux cette philosophie que celle de Pascal. Certains après-midi, il sortait de son lit et venait faire au salon son tour de marionnette. La chère femme accourait vite au-devant de son idole et lui léchait les mains, elle le retenait prisonnier et le faisait parler. C’était facile : il n’était descendu que pour cela. Comme elle lui baisait encore les mains, il s’écria un jour : « Donnez-moi votre pied, donnez-moi votre pied ! » Elle lui tendit la joue. Il lui reprocha de n’être venue à Ferney que pour le corrompre. Elle lui répondit qu’elle ne craignait qu’une chose c’est qu’il se fatiguât. « Madame, lui dit-il avec une inclination de tête d’une galanterie qu’il n’est pas possible de rendre, je vous ai entendue, cela m’est impossible. »

Le soir, Mme de Florian et sa jeune sœur qui était très gaie allaient lui souhaiter bonne nuit dans sa chambre. Il reprochait ensuite à ces jolies cruelles d’abandonner dans sa couche solitaire un homme si jeune et si joli.

Dans l’alcôve, Mme Suard découvrit avec émotion une gravure représentant la famille Calas faisant ses adieux au père avant le supplice du malheureux. Elle s’étonna qu’il gardât dans son intimité une scène aussi douloureuse, « Ah ! Madame, pendant onze ans j’ai été préoccupé de cette malheureuse famille et de celle des Sirven et pendant tout ce temps, Madame, je me suis reproché comme un crime le moindre sourire qui m’est échappé. » Il lui dit cela d’un ton si pénétré qu’elle ne put faire moins que de lui rebaiser les mains. Près de la gravure des Calas, il y en avait une autre représentant Mme du Châtelet, l’Incomparable, l’Inoubliable Émilie.

Il expliquait à Mme Suard que le triomphe des Lumières était loin d’être assuré, que le fanatisme était partout, et toujours invaincu, sinon invincible. Il lui expliqua que c’était l’éducation fanatique qui éternisait le fanatisme et c’est de là qu’il partit en guerre contre le Christ devant la suave Suard – qui se rebiffa. Il en parut amusé et attendri : « Oh ! oui me dit-il, (nous répète Mme Suard) avec un regard et un sourire remplis de la plus aimable malice, vous autres, femmes, il vous a si bien traitées que vous devez toujours prendre sa défense. »

Parfois, on parlait des amis communs : Saint-Lambert qu’on couvrit de fleurs ; La Harpe, que la Paix soit sur lui ! – Condorcet fut couronné de lauriers, noyé d’encens, de même que d’Alembert ; Marmontel eut ses violettes et ses myosotis – enfin Richelieu ! Mais Richelieu s’était opposé à l’entrée à l’Académie des amis de Mme Suard qui étaient des amis de Voltaire. C’était un crime ! C’est pourquoi tous deux lui reprochèrent sa vie dissolue de vieillard libertin. S’il avait voté pour les amis, on ne lui aurait pas fait grief d’arriver à la vieillesse avec la frivolité du jeune âge. Elle cita deux vers de Voltaire :

Qui n’a pas l’esprit de son âge

De son âge a tous les malheurs.

— Hélas ! Madame, soupira-t-il, cela est bien vrai. Cependant Richelieu ne paraissait nullement souffrir de sa verdeur hors saison.

Mme Suard est frappée par l’affabilité incomparable de Voltaire, son aptitude à entrer dans tous les sujets, même les plus frivoles, à les renouveler, à les illustrer d’un mot neuf. « Que dirais-je à nos amis, lui demanda-t-elle, quand ils vont m’entourer pour me parler de vous ?

— Vous leur direz que vous m’avez trouvé au tombeau et que vous m’avez ressuscité. »

Un soir, il parut dans une somptueuse robe de chambre et un très beau bonnet. Ce ne fut qu’un cri d’admiration des dames. Mme du Luchet était encore là. Mme Suard dit qu’elle était allée voir la statue de Pigalle et qu’elle le trouvait ce soir aussi beau que la statue. Mme du Luchet dit qu’il avait mis cette merveilleuse robe pour faire une galanterie à Mme Suard. Celle-ci en fut touchée aux larmes. Que vouliez-vous qu’elle fît ? Elle lui baisa les mains et elle dit que lorsqu’elle s’était trouvée devant la statue elle lui avait donné un baiser.

— Dites-moi qu’elle vous l’a rendu ? s’écria Voltaire transporté. Non ?… mais elle en avait envie ? ajouta-t-il.

M. Soltikoff était émerveillé de voir Voltaire si bien aimé et comme il l’en félicitait : « Je dois cela à mes quatre-vingts ans, lui glissa Voltaire à l’oreille.

Mme Suard remarqua que Mme Denis n’avait pas pour Voltaire toute la tendresse qu’elle aurait eue elle-même si elle avait été à la place de Mme Denis. Quand il se plaignait d’être las, quand il voulait regagner sa chambre, sa nièce le houspillait. Mme Suard s’en émeut : « On ne veut presque jamais croire qu’il souffre, il semble qu’on veuille le dispenser de se plaindre. » Mme Denis avait du vieillard souffrant une longue habitude que la douce Suard n’avait pas… Et personne n’a jamais pu empêcher Voltaire de se plaindre, car s’il ne s’était pas plaint de ses maladies hypothétiques, il serait tombé réellement malade. Dès qu’il avait bien gémi sur son délabrement, appelé la mort et rendu l’avant-dernier soupir, il repartait de plus belle. « Dans sa vie, il n’y a pas de vide », écrivait Mme Suard. Comme c’est juste !

Il lui raconta la visite que lui fit un jour Séguier, le président au Parlement. « Là, Madame, à la place que vous occupez, ce Séguier m’a menacé de me dénoncer au Parlement qui me ferait brûler s’il me tenait. – Monsieur ! s’écria-t-elle horrifiée, ils n’oseraient.

— Et qui les empêcherait ? – Votre Génie, votre âge, le bien que vous avez fait à l’humanité, le cri de l’Europe, tout ce qui existe d’honnête, tout ce que vous avez rendu humain et tolérant se soulèverait en votre faveur. – Eh ! Madame, répondit-il en haussant les épaules, on viendrait me voir brûler et on dirait peut-être, le soir : “C’est pourtant bien dommage.” »

Nous avons entendu applaudir le bourreau de La Barre et la version de Voltaire paraît assez vraisemblable. Dix-huit ans après cet entretien, les Parisiens iront applaudir la guillotine. Cependant la bonne Suard était bouleversée : « Non, jamais je ne le souffrirai, j’irai poignarder le bourreau », s’écria la chère femme, préfigurant Charlotte Corday. Voltaire ne pouvait demeurer insensible à ce transport digne des tréteaux. Il lui baisa la main (celle du poignard sans doute) et lui dit : « Vous êtes une aimable enfant, oui, je compte sur vous. »

Il est superflu d’ajouter qu’à la fin de la visite on pleura beaucoup en se séparant. On se pressa sein contre sein, dit la bonne Suard. On se fit mille protestations. La scène fut d’une « sensibilité » réussie en tous points.