Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 32 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Paris retrouvé : Voltaire touche-à-tout.

 

 

Le 15 mars 1729 le poète pestiféré revint en France – mais non à Paris. En quarantaine à Saint-Germain-en-Laye. Il loge chez un perruquier nommé Châtillon, rue des Récollets. La maison est une baraque. Pas de tableau idyllique, pas de couplets sur la Seine, avec cortège de barques dorées et rameurs vêtus de soie et de velours. Il n’y a même pas de feuilles aux arbres. La France est maussade – c’est une marâtre pour lui, mais il l’aime malgré lui.

La première nouvelle est réfrigérante : le cardinal-ministre Mgr de Fleury lui fait savoir en termes courtois que le roi a décidé de lui supprimer ses pensions. Il n’en est pas surpris, mais l’apprendre est cruel. Il espère que la reine lui continuera la sienne, elle lui doit bien cela « puisque Monsieur son mari m’a ôté mes rentes contre le droit des gens. »

Et le voilà, tel qu’il était avant son exil, écrivant de tous côtés, suppliant, flattant, madrigalisant, faisant courir Thiériot dans les antichambres, enfin prêt à toutes les hardiesses et à toutes les imprudences. Il est prêt aussi à toutes les générosités : Thiériot aura cinq cents livres sur la pension de la reine dès que les démarches auront abouti. En outre, on va mettre sous presse l’Histoire de Charles XII rapportée de Londres et l’intègre Thiériot aura six cents livres sur l’édition. Et surtout qu’il ne fasse pas mine de refuser car Voltaire serait fâché : « Il faut que ce soit ainsi ou nous ne sommes plus amis. » Aucun risque de brouille dans ces conditions : Thiériot accepte.

Voltaire va à Paris en cachette pour certaines affaires – mais c’est risqué. Richelieu s’entremet et présente les suppliques de Voltaire au ministre. Le poète s’adresse à Maurepas : « J’écris à Maurepas pour qu’il me laisse traîner ma chaîne dans Paris. » Le forçat évadé !

Fin avril 1729, il a l’autorisation de résider à Paris. Au lieu de rejoindre son logis chez la présidente de Bernières, il va se loger rue Traversière-Saint-Honoré dans une maison assez médiocre. C’est la manie du déménagement – à Londres il a eu dix logements – à Paris, on ne les compte plus. Dans le cas présent, il change de logis parce que ses relations avec les Bernières sont refroidies et il ne fait rien pour les réchauffer. Ils sont encore bien, mais à distance. Comme l’étoile de Mme de Mimeure, celle de Mme de Bernières pâlit : étoile filante au firmament voltairien.

Mais parlons d’argent.

Son premier souci à Paris fut de rétablir ses finances. Il avait fait auprès de ses amis anglais de nouveaux progrès dans l’art de faire fructifier l’argent. Mais il va se lancer dans cette entreprise avec une hâte fiévreuse et il commettra des imprudences qui lui rendront Paris malsain, une fois encore.

Il disposait encore de quelques capitaux. La succession Arouet était réglée, il avait sa part. Les représentations de ses tragédies lui avaient laissé un petit pécule, et La Henriade lui avait rapporté beaucoup. Quoiqu’il fasse le modeste – il fait l’Arouet :. « C’est si peu de chose… il y a tant de frais… les libraires prennent tout… » – et quoique Thiériot ait fait une brèche, il lui est resté de grosses sommes. Ce magot va faire des petits.

Voltaire savait jouir de Paris – il savait aussi en tirer profit. Dans les conversations, il semait, mais il récoltait à l’occasion. Au cours d’un dîner chez une dame Dufay, l’un des convives exposait, à table, comment le nouveau Contrôleur des finances, Lepelletier, avait réorganisé la loterie par laquelle on remboursait certains titres de rentes. Voltaire remarqua que si quelqu’un achetait tous les billets, il gagnerait forcément un million de livres. Il monte le coup avec quelques personnes : il réussit. Le contrôleur des Finances furieux de voir ainsi démontrée la faiblesse de son système refuse de rembourser. Le Conseil l’oblige à payer : l’État avait tort d’avoir mal organisé sa loterie sous l’œil averti d’un poète. Voltaire reçoit 500 000 livres pour sa part – (environ trois cent cinquante millions d’anciens francs). C’est une belle soirée ! Mais il a désormais un ennemi mortel en la personne de Lepelletier. On lui conseille de voyager.

Il fuit, non sans décocher une pièce de vers bien sarcastiques au contrôleur des Finances. Il oublie de la signer. Cette flèche du Parthe était-elle bien nécessaire ? Oui, dit Voltaire, car le contrôleur avait tort d’avoir montré de l’humeur parce qu’on l’avait berné.

Il va prendre les eaux de Plombières avec Richelieu (qui lui emprunte de l’argent… contre intérêt, et bons intérêts, et hypothèques et dans les formes les plus légales). En voyage, il apprend que le duc de Lorraine, le bon Stanislas, monte une affaire par actions qui deviendra si profitable que les actions ne doivent être vendues qu’à des Lorrains. Le profit est si tentant que Voltaire fait un crochet – un crochet d’or ! – par Nancy. Il est très fatigué, il est malade, fiévreux, mange à peine – des panades ! – il dort peu, il a la colique, il grelotte, il parle sans arrêt, suppute, combine. À Nancy : deux jours de lit. Il perd ainsi le temps qu’il a cru gagner à courir la poste. Il est à la mort. Le troisième jour il est sur pied, voit qui il faut, supplie. On se moque de lui, il n’est pas Lorrain, il n’aura pas d’actions. Eh bien ! il obtient cinquante actions parce qu’on confond Arouet avec un Haroué, seigneur d’un fief lorrain relevant de la Maison de Beauvau. Comme il avait payé en or les actions qu’il avait, il ne les rendit pas. « J’ai triplé mon or en peu de jours et j’espère dépenser mes doublons avec gens comme vous », écrit-il tout guilleret au président Hénault.

De retour à Plombières, il s’ennuie.

Rentré à Paris, il veut faire jouer Brutus. La lecture de sa tragédie attriste les Comédiens. C’est plat. On le prie de ne pas faire jouer cette médiocrité. Il s’y résigne mais raconte que c’est Crébillon et Rohan qui ont comploté pour faire refuser sa tragédie par les Comédiens.

Brutus chassé, il apprend que le contrôleur général, son ennemi, l’est aussi. Bonne nouvelle. Et voici Brutus qui revient : parmi cette agitation il trouve le moyen de refaire sa pièce, il a tenu compte des critiques ; cette fois, il faut la jouer. Mlle Lecouvreur est morte, c’est Mlle Gaussin qui joue le premier rôle : mais la pièce est toujours mauvaise. Mlle Gaussin se trouble, joue mal, Voltaire l’encense, l’encourage, si bien qu’après avoir été médiocre, l’interprète est excellente à la troisième représentation et c’est elle qui sauve la pièce ! Ce succès irrite Piron qui accuse Voltaire de plagiat ; et Voltaire s’en rit. Que n’a-t-il toujours répondu de même ? Voltaire oubliant ses griefs voulut se servir de Piron pour lui faire faire une démarche assez désagréable auprès des Comédiens – lui ne voulait pas s’y hasarder. Piron vit le piège et refusa. Voltaire, bonne âme, essaya de lui montrer son intérêt… « car enfin, vous n’êtes pas riche, mon pauvre Piron ». L’autre piqué répliqua :

— Cela est vrai, mais je m’en f…, c’est comme si je l’étais.

La chose en resta là et la carrière de Brutus également.

L’Histoire de Charles XII imprimée, pourtant autorisée, avait été saisie. Voltaire aimait ce livre, il décida de passer outre et de le vendre clandestinement comme il avait vendu La Ligue – en le faisant imprimer au même endroit, à Rouen. C’est l’ami Cideville qui fut chargé de l’affaire à Rouen. Elle était délicate. Il est tout de même un peu étrange de voir un conseiller au Parlement de Normandie – bientôt secondé par le premier président, M. de Pontcarré, donner la main à une affaire qu’ils seraient, de par leurs fonctions, chargés de condamner si elle venait devant le procureur du roi.

Il obtint, grâce à ses amis, l’assurance qu’on fermerait les yeux. Le voici à Rouen surveillant l’impression. Il se cache dans une auberge infecte où :

Arachné tapisse les murs

Draps y sont courts, lits y sont durs.

L’hôtesse négligente de ce lieu négligé avait un fils, l’abbé Linant, qui allait sans tarder, se cramponner aux poches de Voltaire. Nous le reverrons. Pour tromper la police, et se donner un peu la comédie. Voltaire jouait l’Anglais en voyage. Qui aurait pu s’y laisser prendre ? Cependant, dans ses toiles d’araignée il travaillait énormément à corriger Charles XII, à reprendre La Henriade pour la nouvelle édition ; et il écrivait deux tragédies nouvelles qu’il menait de front ! Sans parler des fièvres tierces et quartes.

Croyez-vous qu’en cachette, il soit au moins tranquille, que son âme en paix puisse se consacrer tout entière à son œuvre ? Point. Il est, comme toujours, traqué : il a peur et il n’a pas tort. Il a commis une imprudence – allons-nous la lui reprocher ?

Il a laissé circuler un poème de lui sur la mort d’Adrienne Lecouvreur, débordant d’indignation sur la manière dont avait été traitée cette grande actrice après sa mort. Elle fut enterrée comme un chien, dans un terrain vague sur les rives de la Seine. N’était-il pas révoltant de jeter à la voirie le corps d’une femme que tout Paris avait applaudie, encensée, et reçue – car Mlle Lecouvreur était reçue ? Voltaire blâmait les Français de ces mœurs injustes et barbares – et pour leur faire honte il faisait l’éloge de l’Angleterre où tout n’était que douceur, justice et tolérance…, etc.

On comprend son indignation car Adrienne avait été beaucoup pour lui, on le sait, et elle était encore beaucoup pour son ami d’Argental qui avait aimé Adrienne à la folie et de la façon la plus élégante. La douleur de son ami – et l’injure reçue par Adrienne, il les fit siennes ; mais le ton passionné, l’éloquence flamboyante de ce poème s’expliquent encore mieux par un sentiment que Voltaire a toujours éprouvé et qui ira toujours grandissant, jusqu’à son dernier jour – ce sentiment, c’est la peur d’être jeté, lui aussi, aux ordures après sa mort comme Adrienne l’a été. La sincérité de la réprobation n’est si terrible que parce qu’il s’est vu lui-même dans la misérable dépouille de la comédienne. Voltaire était persuadé qu’il mourrait avant quarante ans, ses ennuis de santé ne lui laissent guère espérer davantage, or ce libertin voulait reposer en terre sainte et être béni par l’Église. La déchéance de la mort lui paraissait atténuée par les sacrements. Il ne croyait pas que les prières du curé pussent lui garantir la vie éternelle ; il n’y avait rien de mystique dans cet attachement, car la mort était la mort. Mais Voltaire reste l’enfant des Bons pères, dans les bras de Notre Sainte Mère l’Église cette mort horrible ne devenait peut-être pas plus divine, mais elle était plus humaine. Ce qu’il reproche aux infamantes obsèques d’Adrienne c’est leur inhumanité et non leur irréligiosité.

Ce poème circula – il dit que c’est malgré lui. Mais pourquoi le confier à Thiériot sinon pour que celui-ci le répande ? Tout Paris récita les vers vengeurs. La colère du clergé gronda, on reparla d’arrestation. Il se terra à Rouen. Son libraire Jore qui va éditer les Lettres aux Anglais ou Lettres philosophiques, le cache à Canteleu à quelques kilomètres de Rouen. Ce libraire n’est pas tendre pour son hôte. Quel vieux grigou ce Milord Voltaire ! Il ne paye ni les œufs, ni les légumes qu’on lui apporte. Il réduit de moitié les gages du valet – que le bon libraire doit payer de sa poche. En dédommagement, Voltaire lui offre une vieille pendule. En fait, il ne recevra ni argent, ni pendule. Voltaire – toujours atteint de bougeotte – va ensuite loger chez un ami du libraire : on le soigne, on le gâte, il y reste plusieurs semaines. En partant, il laisse vingt-quatre sous ! La servante en eut une crise de nerfs : elle dit qu’elle l’avait servi sept mois !

Est-ce bien vrai ? Jore est en procès avec Voltaire – il le noircit de son mieux – il est exact que son trop habile auteur lui fait des comptes très serrés. En affaire, Voltaire est très strict – il est même dur. Mais Jore ment quand il dit que Voltaire resta sept mois. Que Voltaire ait des mouvements de ladrerie quand il suppose qu’on veut le plumer – c’est très vrai. Mais il semble que Voltaire, par décence, n’eût pas supporté qu’on payât son valet à sa place. Et cette histoire harpagonesque de vieille pendule ? Difficile à croire. Jore et consorts avaient cru tomber sur un Milord bon à plumer, ils tombèrent sur le digne fils de M. Arouet. Ils ne seront pas les seuls à éprouver cette déconvenue devant un poète qui sait compter.

En 1731, il est à Paris. Il lit à M. de Maisons et à dix pères jésuites sa nouvelle tragédie César : on l’applaudit. Il n’est pas tranquille – il craint plus les freluquets de Versailles que ces austères religieux. Il ne dort plus : il est couché entre deux fagots d’épines : César d’un côté, Charles XII de l’autre.

Comment Paris va-t-il être conquis par Charles XII ? Par quelle brèche son héros fera-t-il sa percée dans le succès ? Il machine deux combinaisons : faire venir toute l’édition de Rouen par roulage jusqu’à Versailles, l’entreposer chez le duc de Richelieu, la faire distribuer dans Paris par des hommes sous la livrée du duc – le pavillon couvre la marchandise – ou bien, si le roulage est trop cher faire venir par eau, l’édition de Charles XII jusqu’à la demeure du duc de Guise à Saint-Cloud – c’est celui-ci qui lui a offert de s’en occuper « tout seul » – moins il y a de complices, plus l’affaire a de chances de réussir. C’est ainsi que, par eau, Charles XII arriva à Paris, et s’y infiltra sous forme de 2 500 volumes clandestins. La police n’en sut rien.

Un coup terrible l’abat : son ami M. de Maisons meurt le 13 septembre 1731. La variole qui l’avait épargné la première fois ne le manque pas la seconde. C’est une répétition de la mort de Génonville ; d’ailleurs les deux hommes se ressemblaient, par l’esprit, le cœur, les manières, la fortune : ils avaient tous les dons. Voltaire aime ces être comblés, ces chefs-d’œuvre de notre triste engeance, ces rares élus qui rachètent le vilain troupeau. Il aime les privilégiés du sort – au lieu que les médiocres les envient. C’est une façon bien à lui de rendre grâce à l’injustice céleste. Voltaire n’a pas d’estime pour l’humanité en général, mais c’est un fait qu’il l’aime, il se sent solidaire. Il s’insurge parce qu’une puissance imbécile le prive, et prive l’humanité d’un homme qui faisait honneur à tous les autres : « La mort de M. de Maisons m’a laissé dans un désespoir qui va jusqu’à l’abrutissement. »

Atterré par cette mort : « Il est mort dans mes bras non par l’ignorance mais par la négligence des médecins », il va de porte en porte en sanglotant, embrassant ceux qui le comprennent et se faisant consoler par eux. Il conte sa peine, sa révolte, il est exténué, plus maigre, plus faible, plus fiévreux. Et, bien entendu, il est sans logis. Il couche chez les uns, dîne ailleurs, soupe plus loin : ce n’est pas qu’il manque d’asile, c’est qu’il en a trop ! En fait, ce nomade est un casanier, cet agité, un persévérant, ce dissipé, un grand laborieux.

Car rien ne se ramène jamais à une formule simple chez cet être qui semble transparent ! Comme il est ondoyant, et contradictoire ! On croit qu’on sait tout de lui – et c’est vrai, il n’a pas de mystère – mais comme on sait tout d’un labyrinthe conçu par Minerve. La netteté du trait qui dessine ce caractère n’est qu’un piège de l’intelligence, elle n’empêche pas le plus attentif de s’égarer et Voltaire, comme le labyrinthe, est fait pour égarer. Il n’est pas ténébreux : il est la lumière. La mystification est parfois voulue par lui, c’est alors qu’elle est le plus transparente ; le plus souvent, la mystification est plus profonde, plus géniale même, elle est inconsciente : il mystifie en plein jour, comme il respire, comme il parle, comme il charme. Dans sa vie, comme dans sa pensée la lumière est partout ; il se crée lui-même en jonglant dans cette lumière, il se crée en s’agitant, il est mouvement plutôt que matière. En tout cas, c’est le plus stupéfiant prestidigitateur de son siècle qui en a connu plusieurs – et d’importance.

Oui, cet agité n’aime rien tant qu’être au fond de son alcôve – dans son « chez lui » recroquevillé devant le feu, à se griller les tibias, à tisonner, à penser, à parler pour quelques intimes, à boire ses tisanes, à avaler ses pilules, à s’emmitoufler de foulards, de fourrures, à s’ensoutaner dans des robes de chambre, singeant la vieille femme dans son fauteuil, faisant faire le cercle autour de lui comme une douairière, recevant les hommages, les louanges, les cajoleries, se faisant plaindre, admirer, aimer – et craindre aussi par quelques-uns. Voilà dans quel climat il s’épanouit et il le recrée partout où il va, car partout, ce climat lui est nécessaire. Il faut qu’on s’y fasse, ou qu’on parte – ou qu’il parte.

Et voilà pourquoi, souvent, il part : parce qu’il n’a pas pu créer son climat de couveuse – une couveuse où tout-Paris défile.

Mais en 1731, il trouve un gîte selon son cœur : le salon de la comtesse de Fontaine-Martel. Faisons comme tout le monde à l’époque : entrons hardiment dans leur intimité.

La nouvelle Égérie habitait le Palais-Royal, elle l’installe au rez-de-chaussée de son hôtel, sur le jardin. La dame est plus que sexagénaire : à cette époque, c’est appartenir aux Antiques. En outre, elle était affublée d’un eczéma qui faisait d’elle un repoussoir.

Providentielles circonstances – l’âge et l’eczéma décourageaient à l’avance les malveillants : la vertu de l’hôtesse et de son hôte étaient à l’abri des soupçons. On se demande pourquoi Voltaire va nicher là. La dame était non seulement repoussante mais avare, hargneuse, affectant un bel esprit qui ne trompait personne. Mais Voltaire avait des compensations : il était roi incontesté du salon qui était bien fréquenté. Un prince du sang se hasardait de temps à autre à goûter aux drogues que le cuisinier de la comtesse servait en guise de souper. Enfin, cet eczéma cachait une âme forte – comprenons, résolument impie. Elle était « philosophe » enragée. En fait de spectacle, elle honnissait la messe, mais trouvait l’opéra sublime : au-dessus de ce sublime parisien, elle plaçait le sublime surnaturel, la tragédie, et au plus haut : Voltaire. Elle faisait jouer ses tragédies, chez elle. Qu’aurait-il pu souhaiter de mieux ?

Et le voilà au travail : il fait jouer une tragédie : Ériphyle. On applaudit un peu parce que la pièce est admirablement versifiée. Mais le succès est si faible qu’il a tout l’air d’un échec. Il retire la pièce et la recommence : il refait trois actes, la relit en public, note les critiques et corrige encore. Cette conscience dans le travail, cette attentive docilité aux observations d’un honnête public sont admirables chez cet homme si impatient et si vaniteux parfois… Quand il voit que rien de bon ne sortira de cette œuvre, il la met au tiroir et s’attaque à une autre : Zaïre.

Ni les soirées de la comtesse, ni le travail ne l’empêchent de s’occuper d’autrui et de rendre service : il aime aider, surtout les débutants. Il reçut un poème d’un jeune poète : Ode sur la Création. Vaste sujet ! où le plus malin se perdrait – et le débutant n’était pas très habile même pour faire des vers. Cela ne l’empêchait pas de vouloir gagner sa vie en versifiant. Ce jeune poète, c’est Linant, le fils de la femme qui tenait si mal l’auberge de Rouen. Voltaire fait venir ce gros garçon bavard, jovial, d’un naturel plutôt rustique. Comment ce genre d’homme a-t-il pu amuser Voltaire ? Par compassion, peut-être. Il essaie de le caser, dans un petit rôle de petit secrétaire, par exemple. Il en parle à la dame du Palais-Royal. Elle rechigne. Elle avait déjà été échaudée. Par Thiériot ! Oui, Thiériot avait été innocemment peut-être, poussé dans les bras de l’eczémateuse. Elle l’avait assez bien accueilli, il se laissa assez bien recevoir. Elle lui confia une somme – elle espérait que les intérêts lui seraient payés par d’aimables procédés. Mais ce Thiériot ne répondit que par une incroyable sécheresse – et le pire, c’est qu’il alla faire des grâces, avec l’argent de la comtesse, à une demoiselle Sallé, de l’Opéra. Ce genre d’affront – quelque compréhensible qu’il soit – ne s’oublie pas et la comtesse repoussa le nouveau protégé de Voltaire. C’est ainsi qu’elle prit l’amour en horreur chez tous les hommes qui l’approchaient. « Le meilleur titre qu’on puisse avoir pour entrer chez elle, dit Voltaire, est d’être impuissant. » Tiens ! Le serait-il lui qui est si bien entré dans la maison ? « Elle a toujours peur qu’on l’égorge pour donner son argent à une fille de l’Opéra. » Et elle considérait la demoiselle Sallé comme plus pernicieuse encore que toute l’Église romaine – ce qui n’était pas pour elle un mince titre de haine. Voltaire était persuadé qu’elle ne le supportait que parce qu’il avait trente-huit ans (était-ce un âge canonique ?) et parce qu’il était toujours malade et inapte aux jeux de l’amour.

En attendant, Linant n’eut d’autre ressource que de faire de petits vers que Voltaire recommandait à de grands personnages ce qui valait de petites bourses pour apaiser une grande faim.

Zaïre fut écrite en vingt-cinq jours ! Le Palais-Royal est propice à ce genre d’exercice. On lui avait reproché de ne pas mettre assez d’amour dans ses pièces. Y en a-t-il beaucoup dans sa vie ? Il résolut d’en rajouter : le public délira. Quelle facilité ! On pleurait à la représentation, on suait aussi, c’était le 13 août 1731 : un climat d’Arabie pour cette tragédie syrienne dans une salle sans air, avec mille chandelles pour tout espoir de fraîcheur.

Le succès n’empêcha pas les observations et Voltaire de les recueillir et de corriger. Mais les acteurs étaient excédés de ces modifications sans fin et l’un d’eux, des plus en vue, envoya promener Voltaire et lui fit dire qu’il ne prendrait plus connaissance des corrections. Ce personnage prétendait vivre à la ville les rôles fastueux qu’il jouait sur la scène ; il était assez insupportable. Voltaire au lieu de se fâcher l’amena astucieusement à composition. Au cours d’un dîner chez cet acteur, on apporta un splendide pâté, une pièce montée admirable : personne ne sut qui l’avait envoyée. On l’ouvre, on sert : elle contenait des perdrix, chacune en son bec tenait un billet ; on les lit. C’était les vers corrigés de Zaïre ! L’acteur vaincu par le procédé accepta d’apprendre les vers nouveaux.

Zaïre fut le plus grand succès de théâtre de l’époque. Voltaire sacré grand maître de la scène française est considéré dès lors comme l’égal de Corneille et de Racine. Il avait trente-huit ans, il devint le grand homme de son temps avec des tragédies que le nôtre ne peut plus lire et peut – à peine – voir représenter ; curieux renversement des valeurs ! Cependant, il demeure grand homme, et parce qu’il a écrit autre chose que ces « sublimes » tragédies… de petites choses légères, si légères qu’elles volent à travers le temps – inaltérables.

Dans les hymnes à son succès, il y eut bien quelques fausses notes. J.-B. Rousseau, toujours confit dans l’exil et le vinaigre, lance une attaque. Voltaire est désormais bien fixé, l’ennemi tapi à l’ombre de Sainte-Gudule ne désarme pas. À Paris, l’envie n’est pas moins venimeuse. Voltaire raconte que de bons confrères, bons conseilleurs, lui avaient conseillé, peu de temps avant, de renoncer à la plume. « Que leur avez-vous répondu ? lui demandait-on :

— « J’ai donné Zaïre », dit-il.

Voilà de la bonne polémique – il en pratiqua une autre, qui servit moins sa gloire.

Mme de Martel fait jouer Zaïre à domicile. Voltaire tient le rôle du vieux Lusignan – il aima ce rôle toute sa vie. Il déclame, il scande, il amplifie, il se donne tellement qu’il joue faux. Sa passion le rend frénétique. Sa voix de crécelle perce les murailles et les oreilles : c’est insensé. Il s’agit d’un vieillard qui sort d’un cachot où il a langui vingt ans, autant dire du tombeau et il fait entendre cette voix stridente. On lui crie : « Holà ! Holà !… » Il n’entend rien : il est possédé. Le théâtre pour lui c’est un transport surnaturel.

Tout en corrigeant Zaïre, il travaille à son livre sur l’Angleterre. Il travaille avec l’acharnement du bœuf, et l’inquiétude du lièvre. Il tremble en écrivant – et la peur lui est sans doute un plaisir car ce qui l’effraie fera enrager ses ennemis. Mais rien ne l’empêchera de dire ce qu’il ne faut pas dire – c’est par cela que son nom volera aux quatre points cardinaux, parce qu’il répand des idées qui vont contre les idées reçues, contre les préjugés, contre les autorités de tous poils et de tous galons. Mais il a peur… Il veut se donner des apaisements. On le voit bien, essayant de se persuader que son livre ne sera peut-être pas très, très dangereux. Il se trompe à demi en trompant le cardinal de Fleury à qui il lit quelques passages de ses Lettres Anglaises – il espère se ménager l’appui du Gouvernement. Mais c’est puéril. Il lit les passages anodins que le ministre, en effet, trouve fort plaisants et fort innocents. Il lit des pages qu’il a expurgées, le cardinal sourit ; mais le texte intégral, le cardinal eût été furieux – comme il le sera quand il le découvrira. On dirait qu’au moment de tomber dans le danger – qui est inévitable – il se met la main devant les yeux. Humain, trop humain, Voltaire !

Il était si maigre alors qu’un étranger qui le voit ne lui donne pas pour un mois de vie. Sa vie était trop agitée pour une santé aussi médiocre. Il aurait pu jouer le rôle du sépulcral Lusignan sans se grimer : il avait l’air d’un moribond.

Mais pour surprendre son public : c’est la comtesse qu’il enterre. C’est lui qui l’assiste en ses derniers moments – assistons, nous aussi, à cette comédie funèbre, comédie jusqu’au bout. Il la fait mourir, malgré qu’elle en ait, dans les règles. C’est-à-dire qu’il lui fait administrer les derniers sacrements. Pourquoi ? Parce qu’il craignait, si elle mourait en impie, que le monde ne le rendit responsable de cette fin scandaleuse ; aussi, pour épargner à son ami le scandale, elle consentit à recevoir un prêtre. Voltaire nous raconta le fait : « Je lui amenai un prêtre janséniste, moitié politique, qui fit semblant de la confesser et vint ensuite lui donner le reste (!) Quand ce comédien de saint Eustache lui demanda tout haut si elle n’était pas bien persuadée que son Dieu, son Créateur était dans l’Eucharistie elle répondit : Ah ! oui ! d’un ton qui m’eût fait pouffer de rire dans des circonstances moins lugubres. »

Comme irrespect, il est difficile de faire mieux… En réalité, il a dû ricaner, s’il n’a pas pouffé. Ceci fait, la bonne dame garda son tour d’esprit jusqu’au bout ; sentant qu’elle trépassait, elle demanda l’heure qu’il était : « Deux heures ! — Dieu soit béni, répondit-elle, quelque heure qu’il soit, j’ai toujours un rendez-vous. »

Voltaire n’eut pas le temps de pleurer, il lui fallait déménager sur l’heure. Il avait écrit un poème Le Temple du Goût dans lequel il exprimait ses idées sur l’art d’écrire et ses opinions sur les ouvrages et les auteurs de son temps. Les uns étaient loués, d’autres ridiculisés : ce fut encore un scandale. Là, le scandale est dans la méchanceté du public et l’envie des gens de plume. On finit par croire que si Voltaire eut publié le Petit Poucet ses ennemis l’auraient fait saisir. Son Temple du Goût ne faisait de mal à personne, qu’à de médiocres écrivains, et à J.-B. Rousseau qui l’avait un peu cherché. Voltaire se fit des ennemis même de ceux qu’il avait loués. Un M. de Caylus, entre autres, lui fit signifier qu’il aurait à supprimer dans la prochaine édition les éloges qu’il lui décernait. Bien entendu, ces plaintes étaient accompagnées de menaces.

Mais il eut une grande satisfaction : le roi et la reine firent jouer Zaïre à la Cour, à Fontainebleau. Notre poète fit donc sa rentrée à la Cour, patronné par Richelieu. Il y rencontra Piron. Ni l’un ni l’autre n’en fut ravi – chacun pensait que l’autre n’était pas à sa place. Piron, avec malice, mais non sans clairvoyance, nous montre Voltaire à la Cour. L’Écureuil va et vient, trotte, tourne, passe, virevolte : il y a dix Voltaire dans la galerie. Il est partout, il est à tous. Il salue, il parle, n’écoute rien, voit tout le monde, fait un signe au loin, lance un mot à droite et à gauche. « Il roula comme un petit pois vert au milieu des flots de Jeanfesse », dit Piron, dans son style. Il voit Piron :

— Ah ! bonjour, mon cher Piron, que venez-vous faire à la Cour ? (Et vous ? aurait pu lui répondre Piron.) J’y suis depuis trois semaines (menteur ! il y a trois heures). On y joua l’autre jour ma Mariamne, on y jouera Zaïre. À quand Gustave (le cruel ! c’est la tragédie mort-née de Piron) ? Comment vous portez-vous ?… Ah ! Monsieur le duc, un mot, je vous cherchais… » Et il plante là Piron. Celui-ci revoit Voltaire le lendemain et sans préambule : « Fort bien, merci, prêt à vous servir. » Voltaire étonné lui demande ce que cela signifie et Piron le fait ressouvenir de ce qu’il lui a demandé la veille comment il se portait et qu’il n’avait pu lui donner la réponse plus tôt.

Même exagéré, c’est là un tableau assez juste. Voltaire à la Cour est sur un théâtre : il est grisé.

Mais il retrouve son bon sens dans le travail : il compose ses Lettres Anglaises avec le plus grand soin, et un réel souci de respecter la vérité. Lorsqu’il parle de Newton et de son système, il craint d’être inexact. Or, il tient à donner à l’illustre savant une place glorieuse dans son ouvrage. Pour lui Newton, c’est l’avenir. Il a déjà détrôné Descartes ; Newton est un génie universel, la science tout entière et dans tous les pays doit se mettre à l’école de Newton. Idée prophétique, mais absolument contraire aux idées de la science officielle à Paris. Il avait fallu cinquante ans aux savants patentés pour apprendre Descartes, il leur en faudra autant pour le désapprendre. Si Voltaire fut le premier Français à engager les savants français à changer de doctrine, il fut le second à connaître Newton : le premier était Maupertuis. C’est à lui que Voltaire s’adresse pour rectifier les erreurs qu’il a pu commettre en parlant de Newton et il soumet son manuscrit au savant mathématicien. Ainsi débutent entre ces deux hommes des relations qui ne sont pas près de finir – et qui finiront dans le scandale, on s’en doute un peu.

Pour ne pas perdre l’habitude du bruit, des polémiques et des menaces, on fait éclater une nouvelle affaire en cette année 1732 au sujet d’un poème qu’il avait écrit pour la marquise de Rupelmonde en 1722 – l’Épître à Uranie, épître qui avait tellement scandalisé J.-B. Rousseau qu’il menaça de se jeter par la portière du carrosse plutôt que d’entendre la lecture d’aussi infâmes attaques contre la religion. Et voilà le poème imprimé, et en circulation. Pourquoi ? Voltaire dit qu’on lui a volé le texte, qu’un coquin l’a fait imprimer à son insu, pour le perdre… Est-ce vrai ? Ne l’a-t-il pas donné lui-même ? Ils mentent tous. Mais il y a des gens qui deviennent féroces pour lui et qui sont bien placés pour rendre la férocité agissante. Le secrétaire du chancelier d’Aguesseau à qui le chancelier, perplexe, demande son avis sur la conduite à tenir à l’égard de Voltaire, répondit : « Monseigneur, Voltaire doit être enfermé dans un endroit où il n’ait jamais ni plume ni encre ni papier. Par le tour de son esprit cet homme peut perdre un état. »

Étonnant hommage à la puissance « d’un tour d’esprit ». Mais dangereux hommage. L’archevêque de Paris demande au chancelier de sévir. Voltaire est convoqué par M. Hérault, commissaire de police, qui connaît bien le sieur Arouet de Voltaire, il l’interroge sur la paternité de l’Épître incendiaire :

— Ce n’est pas de moi, dit Voltaire, c’est de l’abbé de Chaulieu.

Chaulieu était mort depuis quinze ans ! Évidemment « le tour d’esprit » était bien le même – on fit semblant d’être dupe en haut lieu. Il s’en tira.

Mais un critique écrivait de lui : « Voilà un vilain petit auteur à qui on devrait bien faire repasser la mer ! »

Et voilà encore une lettre de cachet sur la table du ministre : présage d’un nouveau séjour à la Bastille. Mais ses amis empêchent la lettre de quitter le portefeuille du ministre. En revanche, toute autorisation d’imprimer lui est refusée. C’est lamentable, car les imprimeurs marrons, les colporteurs, les libraires véreux trouvaient seuls profit à cette persécution inutile puisque tous ceux qui pouvaient payer se procuraient le livre clandestin aussi bien que le livre autorisé.

Et, pour être fidèle aux bonnes habitudes, il déménage en mai 1733, il va habiter en face du portail de saint Gervais. Il dit, en parlant de ce portail, que c’était « le seul ami que le Temple du Goût m’avait fait » – car il avait admiré ce portail dans son poème, et le portail ne lui en avait pas voulu ! Grande merveille !