Voltaire ou la royauté de l'esprit
Arouet et la duchesse.
Le maréchal duc de Villars habitait le château de Vaux. Depuis les splendeurs de Fouquet, ce château n’avait jamais cessé d’être le séjour radieux de la plus élégante société. Les dorures du maréchal n’en étaient pas le principal attrait, le charme de sa belle et spirituelle duchesse faisait le plein à chaque réception. Elle n’était pas de première jeunesse mais elle paraissait de la première fraîcheur. Le maréchal est ravi de cet afflux de visiteurs appartenant « à la plus grande compagnie », il en a plein le bec de sa plume, chaque fois qu’il écrit de son château – il oublie Vaux – il l’appelle Villars.
Depuis le triomphe d’Œdipe, Voltaire et la duchesse étaient inséparables. Villars, personnage très considérable, le vainqueur de Denain, leur donna sa martiale bénédiction, et félicita Arouet de sa tragédie : « La Nation vous doit beaucoup d’obligation. » À quoi le jeune poète répondit au vieux vainqueur de l’Europe coalisée : « Elle m’en devrait bien davantage, monseigneur, si je savais écrire comme vous savez agir. »
À ces mots, le maréchal sentit reverdir tous ses lauriers. Il aimait les Lettres, non qu’il y entendit grand-chose, mais les gens de plume savaient emboucher la trompette de la Renommée ; or, depuis que le maréchal n’entendait plus le canon, il n’aimait rien tant qu’entendre claironner ses prouesses. Aussi, pour être en bonne compagnie, il se fit élire à l’Académie. L’assiduité n’était pas son fort. Il s’en excusa avec la plus parfaite courtoisie auprès de ses confrères et pour les convaincre qu’il souffrait encore plus qu’eux de ses absences, il les pria d’accepter un portrait de lui qu’on accrocha au milieu de la compagnie où, grâce à ce truchement, il était toujours présent – en peinture ! Certains académiciens furent jaloux ; il n’y avait que le portrait du cardinal de Richelieu, celui du roi et celui de Christine de Suède. On estima que le maréchal faisait – pour un absent – trop de volume. On vit bientôt arriver les portraits de Racine, de Corneille, de Bossuet, de Fénelon afin que le maréchal n’eût pas l’exclusivité… et depuis les portraits affluèrent.
Voltaire au moindre signe accourait : la maréchale l’enchantait. C’était une très grande dame, d’une élégance et d’un esprit incomparables. Le président Hénault dit qu’elle était « d’une figure admirable, grande, de bon air et du ton qui ne se prenait qu’à la Cour et qu’on reconnaît à celles qui y ont été ». Faisons confiance au président, c’est un connaisseur en bel esprit, en bonne table, en bonnes façons et en jolies femmes, d’ailleurs au mieux dans la maison du maréchal. C’est exactement le monde et la femme pour lesquels Voltaire se croyait irremplaçable, parce que ce monde et ce genre de femme l’étaient pour lui. Eh bien ! malgré son apprentissage au Temple, malgré ses bons maîtres La Fare et Chaulieu, Voltaire fut berné. Et de quel air ! de quel chic, dirions-nous, par une femme qui avait la grâce, l’esprit et le naturel d’une héroïne de Marivaux, c’est-à-dire la perfection de l’artifice et de la coquetterie. Le tout coloré d’une aimable affection pour ce jeune poète. Mais celui-ci voulait se persuader qu’on avait pour lui une tendresse plus profonde, que seule la pudeur retenait au bord de l’aveu. En réalité, elle n’était retenue que par l’indifférence la plus polie du monde. Et Voltaire qui croyait tout savoir des manèges de l’amour et des salons se laissa enchaîner par des sourires, des regards pleins de tendresse, des attentions exquises qui ne voulaient que flatter sa vanité bien connue et qui lui donnèrent de folles espérances. En réalité, on se riait gentiment de ses petites fatuités. Il s’était grisé trop vite : il n’obtint rien qu’une amitié flatteuse, un peu illusoire. Il voulait une passion ! Pourtant, ce qu’elle lui refusa, elle l’accorda presque sous son nez à un abbé galant – et qui avait eu bien des prédécesseurs et qui eut bien des successeurs. Cet abbé Vauréal, « mauvais prêtre et bel amant », dit-on, se partageait entre la maréchale de Villars et la comtesse de Guitaut. Pour avoir su bien choisir « les autels où son cœur sacrifiait » comme disait Tartuffe, l’abbé fut nommé évêque de Rennes. Belle revanche du clergé sur ce petit impie de Voltaire ! Le poète n’eut ni maréchale, ni évêché, mais il garda un souvenir ému « de petits soupers où l’on buvait très frais » que lui offrait sa belle duchesse. Excellent régime pour les cœurs échauffés.
Ce n’est pas à son cœur qu’on en voulait – les seules ardeurs de Voltaire qui pussent plaire à la duchesse étaient celles de son esprit : on adorait ses propos, ses manières, ses mines, son jeu, ses vers, ses lettres. On le relançait sans cesse – on lui faisait perdre beaucoup de temps. Il en souffrait. On attisait un feu dont les étincelles seules semblaient amusantes le temps d’un souper. Il en eut bientôt conscience. Or, quand Voltaire sent qu’il perd son temps, l’affaire est réglée. Il retourne au travail. Il n’accepta plus les invitations que de loin en loin. Il écrit à une amie :
« On a su me déterrer de mon ermitage pour me prier d’aller à Villars, mais on ne m’y fera point perdre mon repos (preuve qu’il l’y avait déjà perdu). Je porte à présent un manteau de philosophie dont je ne me déferai pour rien au monde. »
Oui, mais il a pris le manteau alors que l’averse était déjà tombée. Comme il souffre d’un bouton sur l’œil, il demande un remède pour se guérir et il précise : « Ne croyez point que ce soit par coquetterie et que je veuille paraître à Villars avec un désagrément de moins. Mes yeux ne commencent à m’intéresser qu’autant que je m’en sers pour lire et écrire. Je ne crains plus même les yeux de personne… »
Le voilà sage et insensible – il a donc craint les yeux de la maréchale – il a un peu souffert. Un peu. Il écrit quelques jours plus tard que son œil est guéri et son cœur aussi « car soyez bien sûre que je suis guéri pour jamais du mal que vous craignez pour moi ! » (À vingt-quatre ans ! guéri de l’amour ? Il l’était peut-être de naissance.) « Vous me faites sentir que l’amitié est d’un prix plus estimable mille fois que l’amour (cela aussi est sincère, et il n’a besoin de personne pour l’apprendre, il l’a toujours su, Génonville et Mlle de Livry s’en sont aperçus). Je trouve qu’il y a en moi du ridicule à aimer et j’en trouverais davantage encore dans celles qui m’aimeraient. Voilà qui est fait, j’y renonce pour la vie. »
On pourrait croire que ce renoncement, bien prématuré, n’est que l’effet du dépit – il y a sans doute du dépit, et aussi autre chose. Il se voit tel qu’il est : il n’est pas fait pour la passion. Il aura d’autres amours, et de très belles réussites. Mais après une flambée rapide, naît une amitié pleine de tendresse. Nous le sentons déjà plein de défiance pour les passions éphémères : il est désormais fixé sur son pouvoir de séducteur. Il n’est pas le duc de Richelieu, son ami, le Don Juan du siècle (qu’il eût peut-être aimé être) il ne subjuguera pas ses maîtresses, il ne les fera pas courir échevelées après lui à travers les couloirs des châteaux, à travers les provinces et les états jusque sur les champs de bataille. Lui séduira les esprits, par son esprit : il séduira les rois et les Cours de l’Europe et la fleur de la société.
Pour lors, en cette année 1719, il fait son bilan : il n’a pas perdu sa maréchale puisqu’il ne l’a jamais eue, mais il a perdu son temps. Il se le pardonne difficilement. Quant à elle, elle perd Voltaire, le jouet, l’attraction la plus merveilleuse qu’une grande dame puisse présenter à sa cour, alors qu’en perdant cette partie, Voltaire a finalement gagné : il s’est retrouvé. Cette aventure lui laissa néanmoins une sorte d’amertume. Mais il faut bien avouer que c’est moins le refus d’une maîtresse qui l’aigrit que le regret du livre qu’il aurait dû écrire.