Voltaire ou la royauté de l'esprit
Succès du sublime Tancrède.
Cette tragédie moyenâgeuse, terrible, tendre, noble et sublime d’un sublime si sublime qu’il frôle le ridicule, eut un grand succès et de meilleur aloi que celui de l’Écossaise. Pour s’élever aussi haut, Voltaire n’eut besoin que de quatre semaines et de cinq actes écrits du 22 avril au 18 mai 1760. Elle fut jouée le 13 septembre 1760. Ne croyons pas qu’il resta vingt-six jours sur les cimes de la bravoure, de l’amour et de l’horreur, il remettait les pieds sur terre pour harceler Fréron, ses jardiniers, ses maçons, ses libraires et pour faire de loin des signes d’amitié à la moitié de l’Europe : il écrivait parfois jusqu’à quarante lettres par jour. L’autre moitié, celle à laquelle il n’écrivait pas, venait le voir.
Ce chef-d’œuvre – un de plus ! de la tragédie classique non seulement fit les beaux soirs de Mme Denis et des Genevois dans la « masure » de Tournay, mais ceux des Parisiens les plus difficiles. Les contemporains de Voltaire s’abîmèrent dans l’admiration de Tancrède. Le succès se mesurait à l’abondance des larmes. Le ruissellement fut si général que même la clique de Fréron venue pour venger la Guêpe, oublia de siffler et fut, comme tout le monde, noyée dans ses propres larmes. C’était le triomphe, c’était le recommencement de Zaïre.
Mme d’Épinay qui ne semble pas très tendre de son naturel, écrit qu’elle a « trouvé le moyen de voir Tancrède et d’y fondre en larmes. On y meurt, la princesse y meurt aussi mais c’est de sa belle mort. C’est une nouveauté touchante qui vous entraîne de douleur et d’applaudissements. Mlle Clairon y fait des merveilles. Il y a un certain « Eh bien ! mon père ! » Ah ! ma Jeanne ne me dites jamais « eh bien ! » de ce ton-là si vous ne voulez pas que je meure. Au reste, si vous avez un amant, défaites-vous-en dès demain s’il n’est pas paladin, il n’y a que ces gens-là pour faire honneur aux femmes. »
On raconte cela à M. de Voltaire et il pleurait, parfois sur la gloire malheureuse des paladins, plus souvent sur la gloire épanouie de M. de Voltaire. Mais il ne pleurait que d’un œil. L’autre surveillait Fréron et sa bande : « On dit que Satan était dans l’amphithéâtre sous la figure de Fréron et qu’une larme d’une dame étant tombée sur le nez du malheureux, il fit psh ! psh ! comme si ç’avait été de l’eau bénite. » Il s’attendait à un article vindicatif de « Satan », il n’en reçut que des louanges assorties de quelques réserves justifiées, sur la composition et l’enchaînement des scènes. D’Argental lui avait déjà signalé ces défauts, mais il croyait que s’il faisait bien pleurer le public celui-ci y verrait moins clair pour déceler les fautes. Il avait vu juste, sauf sur un point : Fréron ne pleurait pas et lui aussi voyait juste. Diderot fit également quelques réserves. On le répéta à Voltaire qui supplia Diderot de lui exprimer franchement ses critiques. Dangereuse entreprise que de satisfaire une telle curiosité du « Vieux de la Montagne ». Diderot redoutait sa susceptibilité : il enveloppa ces minces réserves de louanges et tout se passa bien. « Ah ! Mon Cher Maître, si vous voyiez la Clairon traversant la scène à demi renversée sur les bourreaux qui l’environnent, ses genoux se dérobant sous elle, les yeux fermés, les bras tombants comme une morte, si vous entendiez le cri qu’elle pousse en voyant Tancrède, vous resteriez plus convaincu que jamais que le silence et la pantomime ont quelquefois un pathétique que toutes les ressources de l’art oratoire n’atteignent pas. »
Voilà le mot lâché : le pathétique. Diderot a déjà senti la force des sensations, le sensualisme du théâtre. Le goût classique est déjà atteint et Voltaire prenant le vent, donne dans le goût naissant que, probablement, il n’approuvait que pour la forme quand on l’admirait dans Tancrède mais qu’il eût désapprouvé chez d’autres auteurs.
Pour remercier Mme de Pompadour qui l’avait soutenu lorsqu’il sollicitait les brevets des seigneuries de Ferney et de Tournay, Voltaire voulut lui dédier Tancrède. Et il se mit à imaginer une épître dédicatoire comme il savait si bien les tourner. D’Argental lui fit entendre que son épître risquait de n’être pas aussi bien reçue qu’il l’espérait. D’Argental craignait l’effet de certains traits plaisants, un peu familiers, et un peu impertinents dont Voltaire était prodigue et dont s’accommodaient mal certaines altesses ainsi que d’importants personnages qui, sans être altesses, se tenaient sur les hauteurs de la société. Voltaire le rassura et lui envoya la dédicace. Les d’Argental la lurent à la loupe, la sondèrent, la scrutèrent. Pouvait-on interpréter tel mot à double sens ? Telle flatterie pouvait-elle être entendue de façon ambiguë ? La gent de Cour est gent subtile surtout dans la malveillance. Pour plus de précaution on soumit la dédicace au ministre, le duc de Choiseul qui ne devait la présenter à la favorite que s’il la trouvait parfaite. Ce n’était pas une affaire lancée à l’étourdie. Tout le monde avait approuvé le texte, même le roi. Voltaire avait flatté sans retenue, sans trop de finesse, sans trop de brillant – à plat ventre. Il fait imprimer, il envoie un splendide exemplaire de Tancrède avec sa dédicace et il attend, il attend encore.
Six mois après, il s’étonne. Il s’inquiète. Nulle réponse. Seuls Mme de Pompadour et le roi en savaient la raison et ne tenaient pas à la rendre publique. La favorite avait reçu une lettre anonyme. On insinuait que Voltaire ne flattait qu’avec des restrictions empoisonnées parce que la favorite ne méritant pas les louanges, le poète se ménageait une excuse auprès de ceux qui lui reprocheraient bientôt d’avoir encensé une favorite impopulaire. Redoutant une polémique autour de cette dédicace, se méfiant malgré tout de Voltaire, Mme de Pompadour préféra enterrer l’affaire avant qu’elle n’éclatât. Elle l’enterra dans le silence avec l’approbation du roi.
Et Voltaire trouva que la Cour est un pays bien capricieux et qui n’est constant qu’en une chose : l’ingratitude.
Ce n’est pas une raison pour se fâcher davantage avec elle. Aussi lorsqu’un Anglais, lord Lyttleton, écrit dans une préface que Voltaire vit exilé en Suisse, Voltaire proteste. Il craint que la Cour ne le soupçonne de jouer les martyrs afin de prouver l’intolérance du Ministère. Et il écrit au Lord : « Je vis dans mes terres, en France (et non en Suisse !). La retraite (ne confondez pas avec l’exil) convient à la vieillesse ; elle convient d’autant plus quand on est dans ses possessions (n’est-il pas seigneur ?). Si j’ai une petite maison de campagne près de Genève (les Délices !) mes terres seigneuriales et mes châteaux sont en Bourgogne (est-ce le cas d’un exilé ?), et si mon roi a eu la bonté de confirmer les privilèges de mes terres qui sont exemptes de tout impôt (c’est ce privilège que la favorite lui avait fait obtenir) j’en suis plus attaché à mon roi. »
Lord Lyttleton fit supprimer l’exil et la Suisse de sa préface ; néanmoins, le roi n’invita pas Voltaire à Versailles.
Si le roi était peu aimable pour l’ermite de Ferney, une cafetière de la rue Croix-des-Petits-Champs le fut à sa place. Dame Bourette était son nom ; elle vendait de la limonade et des pichets de vin et troussait de gentils petits poèmes qui ne faisaient de mal à personne tout en donnant bien du plaisir à la poétesse. Elle envoyait ses vers aux écrivains célèbres. En retour, ceux-ci lui adressaient un de leurs ouvrages ou même un cadeau en nature ou en argent. Tout était bien accueilli par la Muse limonadière. Ainsi Mme Denis lui avait envoyé un bel éventail. Dame Bourette fit un nouvel envoi de chansons et Voltaire chargea sa nièce de faire un nouveau cadeau. On pensa d’abord à une carafe de soixante livres, puis on se rabattit sur un cadeau de trente-six livres et on s’en tint finalement à une tasse à filets d’or qui valait la moitié moins. Dame Bourette en fut fière, au point d’inviter la gent de plume à venir admirer la tasse de M. de Voltaire et même à y boire du café. Mais elle s’attira du vertueux Jean-Jacques cette réponse : « J’irai, Madame, vous rendre visite et prendre du café chez vous, mais ce ne sera pas, s’il vous plaît, dans la coupe dorée de M. de Voltaire, car je ne bois point dans la coupe de cet homme-là. »
Il s’abstint et fit bien, il aurait, en buvant dans la « coupe dorée » (pourquoi ne l’appelle-t-il pas une tasse ?) risqué d’attraper le germe de la courtoisie et une affreuse infection qui s’appelle le goût du luxe. Il boira donc du café dans son sabot et son âme restera pure comme ses principes.