Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 129 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Le pasteur récalcitrant.

 

M. le pasteur Vernet était homme de mérite, de grand savoir et membre du Conseil de Genève. Il écrivait. Sa plume s’emporta peut-être un peu trop pour une plume de ministre de l’Évangile, lorsqu’elle fit un portrait de Voltaire, qui fut publié, et qui produisit sur le philosophe l’effet d’une piqûre de frelon. C’est dire à quelles vengeances s’était exposé l’imprudent pasteur.

Vernet et Voltaire s’étaient connus à Paris en 1722. Les débuts comme toujours furent tout miel tout sucre. Vernet avait alors de l’esprit, il venait d’écrire un pamphlet spirituel : Lettre à la lune pour la prier de ne pas se montrer les soirs d’illuminations. Fontenelle l’appréciait. En 1744, lorsque Voltaire publia son Essai sur l’Histoire universelle, Vernet le défendit contre ses détracteurs et Voltaire lui en fut reconnaissant. À Genève, les résidents de France entretenaient avec Vernet les relations les plus amicales. Montesquieu lui confia le soin de surveiller l’impression de l’Esprit des Lois. M. le pasteur Vernet n’était donc pas n’importe qui.

Quand Voltaire entra en transes contre l’Infâme, lorsqu’il ajouta à son Essai sur l’Histoire des sarcasmes contre l’Ancien et le Nouveau Testament, le pasteur Vernet vit que le sieur Calvin était aussi mal traité que les prélats romains, alors Vernet protesta et Voltaire l’accusa de brûler ce qu’il avait adoré. Quand Voltaire s’installa aux Délices, Vernet fut de ceux qui firent des réserves sur l’excellence de cette nouvelle recrue. En 1761, Vernet publia Lettres critiques d’un voyageur anglais qui étaient critiques surtout pour Voltaire et qui contenaient le funeste portrait. Le début n’était pas très méchant : on accordait au patriarche le talent de poète, mais on lui refusait celui de philosophe.

Ensuite les traits devenaient plus perfides : « S’il est vrai qu’il fut l’auteur d’un poème aussi profane, aussi satirique, aussi obscène que LA PUCELLE, je le tiendrai pour un homme déshonoré ; mais on ne doit pas lui imputer ce qu’il désavoue. » Voltaire, en lisant ces lettres, grimaçait de douleur. Il y avait pire… « c’est un écrivain né pour plaire mais c’est se moquer du monde que de l’ériger, comme le fait son parti, en savant ou en sage, né pour instruire. Plus il a l’esprit, plus l’abus qu’il en fait le rend dangereux. »

Évidemment M. Vernet ne pouvait faire abus d’esprit, car il avait prudemment remisé celui qu’il avait eu dans sa jeunesse. Voltaire qui n’avait pas cessé d’être jeune, réagit à ces attaques avec fureur. Il accusa Vernet de ce dont Vernet était le moins coupable : il le traita de voleur et de falsificateur de papiers. Un homme dont la probité était inattaquable ! Le malheureux en fut si attristé qu’il demanda au Conseil une attestation de probité, qu’il obtint sur l’heure, mais il éprouva l’humiliation de la solliciter. Voici comment notre philosophe relate l’incident : « Le théologien Vernet s’est plaint au Conseil qu’on se moquait de lui ; le Conseil lui a offert une attestation de vie et de mœurs comme quoi il n’avait pas volé dans les grands chemins ni même dans la poche. Cette dernière partie de l’attestation paraît bien hasardée. » 18 juillet 1766. La rapidité du trait et son insolence sont plus évidentes que sa sincérité. Il lui fallait une meilleure vengeance que cette piqûre de guêpe : il publia donc, sans nom d’auteur, un libelle, Éloge de l’Hypocrisie, édité à Carrouges, près Genève, en 1766.

Mais si j’avise un visage sinistre

Un front hideux, l’air empesté d’un cuistre

Un cou jauni sur un moignon perché

Un œil de porc à la barre attaché

(Miroir d’une âme à son remords en proie

Toujours terni de peur qu’on ne la voie)

Sans hésiter, je vous déclare net

Que ce magot est Tartuffe ou Vernet.

Voilà les vengeances de ce vieillard de soixante-douze ans (et demi). Souhaitons qu’elles lui aient procuré autant de satisfactions qu’elles lui valurent de haine. Cela est vraisemblable car il persévéra dans cette voie avec une ardeur qui ne saurait tromper sur le plaisir qu’il y prenait.