Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 92 sur 161

Pages du PDF

Voltaire ou la royauté de l'esprit

Les eaux de Plombières.

 

Dans la minuscule bourgade qu’était Plombières, on vivait les uns sur les autres et dans le plus grand inconfort. Dès l’arrivée de Voltaire une petite société amusante se groupe autour de lui. Il y avait un magistrat du Parlement de Bourgogne, M. de Ruffey, plein de vivacité, d’esprit et de ressources. Il fit le bonheur de Voltaire et de son entourage. La présence du poète faisait naître quantité de poésies et de chansons qui n’étaient pas toutes géniales mais qui étaient souvent amusantes. Ruffey avait tant d’entrain qu’il éteignait un peu les vivacités sexagénaires de Voltaire. Et le Prince de l’Esprit eut la faiblesse de prendre ombrage de son rival. Il bouda. Devant Ruffey, il devint muet, la lippe pendante. Enfin tout s’arrangea quand on lui demanda d’arbitrer un conflit de jeu : le comte de Lorge et la comtesse Belestat s’accusaient réciproquement de s’être pris douze francs en jouant. Voltaire fut chargé de rendre la sentence : il s’en tira par une galanterie. Il exposa en vers qu’on n’avait rien volé à la comtesse, c’est elle qui ravissait les cœurs et défendait trop bien le sien. Et c’est ainsi qu’elle fut condamnée et ravie :

Votre cœur attaqué sait trop bien se défendre

Et la Mère des Jeux, des Grâces et des Ris

Vous condamne à le laisser prendre.

Comment la goutte et la gravelle résisteraient-elles à de si exquises médications ?

Il quitte Plombières au début de septembre 1754 pour Colmar. Mme Denis l’accompagne. Elle commande, elle dirige, elle interrompt. Elle trône au sommet d’une colline de malles et de colis qui menace de s’écrouler sur le chétif poète quand le carrosse versera – comme il arrive presque chaque fois. Il est dompté par la nièce. Ce que l’Aigle de Prusse n’a pas fait, la dinde de la rue Traversière l’a réussi.

***

 

À

Où aller ? Voltaire n’a toujours pas de toit pour s’abriter. À soixante ans, riche comme un banquier prospère plutôt que comme un homme de lettres, il ne sait où se loger. De nos jours où le nomadisme des gens riches est un fait connu, l’étrangeté de cette situation ne nous paraît pas aussi frappante qu’au XVIIIe siècle. Il se peut que sa vie errante soit pour quelque chose dans le manque de dignité et de sérieux dont souffrait en son temps, la réputation de Voltaire. Il était grand écrivain, le plus grand de son temps, mais il ne régnait que sur du vent ; il n’était pas encore seigneur d’un château, d’un village, de terres et de manufactures. Il jouissait d’une belle aisance mais il n’était pas encore le personnage fastueux qu’il allait devenir.

Aussi lorsqu’il se fut établi entre les quatre murs solides d’un château, revêtus de lambris et de riches tapisseries, trônant au centre d’un opulent domaine seigneurial et régnant sur terres et vassaux comme il régnait sur les belles-lettres, son nom prit du poids, son caractère de la considération. On ne l’hébergera plus : il hébergera. Il ne fera plus de visites : il les recevra. Il ne sonnera plus aux portes princières : il ouvrira la sienne aux princes – et à l’occasion, la fermera. La société éprouve le besoin, pour accorder sa considération à un homme, de preuves tangibles. Il faut, dit-on, avoir de la surface. Un grand chapeau de tuiles et d’ardoises au-dessus d’un château cossu est une manière de couronne que la société reconnaît volontiers au riche parvenu. De la surface ! – la profondeur est accessoire.

Il cherche. D’abord en Suisse, à Berne. Puis à Lausanne où on lui propose un très beau domaine. Il est sur le point de partir pour traiter l’affaire quand on lui annonce que la Margrave de Bayreuth l’attend à souper dans une auberge de Colmar. Il ne peut y croire, il hésite, il y court. C’est bien elle et son époux. On l’étouffe de compliments, de cadeaux, on le dorlote, on veut effacer Francfort. La Margrave l’enchante. « Concluons que les femmes valent mieux que les hommes », dit-il après le souper. Disons que Dorothée valait mieux que Frédéric. Il écrit à cent personnes que la Margrave est venue lui présenter les excuses de son frère et qu’elle a accepté Mme Denis à sa table. C’est ce qu’il veut qu’on croie. En réalité, on ne lui a pas fait d’excuses ; mais on veut l’oubli. Dès qu’il frôle une Altesse Royale, il délire toujours un peu. Quant à Dorothée, n’étant pas très sûre d’être approuvée par son redoutable frère, elle fait de la rencontre un récit bien différent où Voltaire est ridiculisé. Au total, la visite n’a eu d’importance que pour la vanité du poète. La Margrave s’est distraite un moment à l’étape de Colmar.

Un autre revenant, c’est Richelieu. On le connaît : brillant, vain, égoïste, dur à l’occasion, pillant les pays conquis, au demeurant le seigneur le plus enjoué, le plus galant homme, le plus seigneur du monde. En dépit de la différence de naissance, il y avait entre Voltaire et lui une fidélité et une affinité réelles – tout comme avec Frédéric. Ces trois hommes sont « leur » siècle. Voltaire s’apparente à Richelieu par le ton et les manières du grand monde. Ils ont sur ce point une ressemblance étonnante, on dirait qu’ils s’imitent l’un l’autre. Ils avaient connu la même formation à Louis-le-Grand, ils avaient eu les mêmes duchesses pour initiatrices. Ils étaient du même air. Ils médisaient férocement l’un de l’autre. Leurs brouilleries étaient passagères. Voltaire prêtait de l’argent. Le duc le rendait mal mais finissait par le rendre en enrageant. Le duc sollicitait à la Cour pour son ami. La mission n’était pas toujours facile, il ne la refusa jamais. Dès qu’ils se parlaient, s’écrivaient, leurs antennes se mettaient à vibrer et entre eux s’allumaient toutes les étoiles, tous les soleils de la plus brillante civilisation.

Cependant, tant que Voltaire avait fait mine d’appartenir à Frédéric, Richelieu avait fait mine d’oublier Voltaire. La bienséance et l’arrivisme dictaient cette conduite à un parfait courtisan de Louis XV. Et soudain, quand Voltaire surgit dans un crissement de crécelle de la boîte de Francfort en criant : « Me voici, je reviens, j’ai échappé à l’Ogre. Qui m’aime encore ? » Richelieu répondit : « Je n’ai jamais cessé de vous aimer, il ne m’a manqué que l’occasion de vous le dire. » Et il l’invita aux États du Languedoc qu’il allait présider. C’était trop loin de Colmar ! On se rencontrerait à Lyon. Mme Denis serait du voyage. Il va sans dire que ce sont deux mourants qui affrontent les périls de ce voyage : « Mme Denis prétend que vous nous ferez enterrer en arrivant », écrit Voltaire. C’était bien la chose du monde dont le duc se souciait le moins.

Au moment du départ, notre mourant se conduisit assez mal avec le gentil Collini. Comme ils avaient trop de bagages, Voltaire voulut obliger Collini à vendre tout son vestiaire et à monter en voiture avec un mince ballot de linge. Collini refusa, Voltaire s’emporta. Collini demanda son congé. Voltaire lui régla son compte : « Je vous dois dix-neuf francs. Voici un louis. Gardez la monnaie. » Outragé par le procédé, Collini répondit : « Je vous dois cent sous, prenez-les, je n’ai que faire de ce cadeau. » Mme Denis assistait à la scène. Elle regarda partir Collini sans mot dire et, sans doute, morigéna-t-elle son oncle. Celui-ci repentant offrit un louis à Collini qui refusa encore. Enfin on parla, parla… et on finit par se réconcilier. Collini refit ses bagages et tous les trois s’embarquèrent fort joyeusement.

À Dijon, il est, s’il se peut, encore plus mourant que d’habitude. Il envoie Collini faire ses compliments à M. de Ruffey en s’excusant de ne pouvoir le faire lui-même. M. de Ruffey vient dans la chambre du poète agonisant à qui la gaîté et la vie reviennent aussitôt. On commande un souper. M. de Ruffey envoie chercher dans sa cave des vins généreux. On mange, on boit, on parle. M. de Ruffey brille, Voltaire étincelle… on rit, on rit jusqu’à minuit passé, on se jure de revenir, de demeurer huit jours à table. Encore une agonie neutralisée par la gaîté.

Le 15 novembre 1754, ils arrivèrent à Lyon : « C’est une plaisanterie un peu trop forte pour un malade de faire cent lieues pour venir causer à Lyon avec M. le Maréchal de Richelieu. Il n’a jamais fait faire tant de chemin à ses maîtresses quoiqu’il les ait menées fort loin. » Dès les retrouvailles, le charme réciproque agit et Voltaire reprend avec le duc les cajoleries naguère réservées à Frédéric. Le duc est appelé « Mon Héros » ou « Thésée », comme à Fontenoy ; Voltaire qui a été négligé devient « Ariane abandonnée à Naxos ». Quand Richelieu après cinq jours d’ivresses verbales regagna le Languedoc présider les États, il laissa « Ariane » au confluent du Rhône et de la Saône.

En ayant fini avec la noblesse, Voltaire alla faire ses politesses au clergé. Le cardinal de Tencin occupait le trône archiépiscopal de Lyon, il était l’oncle des Anges d’Argental, et le frère de cette Mme de Tencin emprisonnée en même temps que lui à la Bastille. C’étaient là trop de titres pour que ce prélat ne méritât quelques dévotions voltairiennes. Il en fut pour ses frais. En habit de soie, il se présente dans l’antichambre du cardinal. Elle était pleine. Il se fait annoncer. On le reçoit bientôt. À peine est-il entré que Collini le voit ressortir prestement, se sent saisi par le bras et entraîné : « Sortons, dit-il, ce pays n’est pas fait pour moi. » Dans le carrosse il raconte à Collini que le cardinal lui a dit brusquement : « Vous n’êtes pas bien avec la Cour, je ne peux vous garder à dîner. » C’était, au dire de Voltaire, une phrase digne d’un esclave. Et il rompit net.

La Margrave étant à Lyon, il alla faire panser auprès d’elle la blessure infligée par le cardinal – d’ailleurs simoniaque ajoute Voltaire. Et ce n’était pas une calomnie. Ce cardinal sentait le roussi.

L’officier commandant d’Armes de la Place ne le reçut pas mieux que le prélat : le sabre et le goupillon étaient de mèche. Il lui restait le théâtre. Il y parut, ce fut le triomphe. On l’acclama follement. De quoi se plaignait-il : un maréchal de France, une altesse royale, et le peuple étaient pour lui. Contre, un mauvais prêtre et un officier en mal d’avancement, qu’est ceci en regard de cela ? L’Académie de Lyon lui fit une réception pompeuse. Le Directeur lui débita une harangue interminable dont ni la lenteur ni la lourdeur ne l’incommodèrent tant les fumées de l’encens qu’on y brûlait copieusement le ravirent. Sa vanité le fait sans doute souffrir très souvent, mais quand il en jouit, c’est sans remords.

Une altesse royale – même luthérienne – peut bien des choses sur un cardinal courtisan. Ainsi, la Margrave réconcilia le cardinal simoniaque et le poète libertin. Ils se rencontrèrent, se congratulèrent et s’embrassèrent quatre jours après la rupture. Le cardinal avoua – l’humilité n’était pas son faible – qu’il en voulait bien moins à Voltaire d’être fâché avec la Cour que d’avoir, dans le Siècle de Louis XIV, traité de « Petit » le Concile d’Embrun. Le Petit Concile ! Ce concile d’Embrun que presque tout le monde ignore, cette façon de Concile, réuni au pied d’une montagne qui accoucha d’une souris, ce « petit » Concile avait été présidé par Mgr de Tencin ! On voit l’erreur, le crime. Voltaire en convint sur-le-champ : le concile serait Grand désormais, et même grandiose. Il serait le Grand Concile de Tencin. Et il écrivit à l’imprimeur à Paris qu’on supprimât « Petit » dans les éditions du Siècle de Louis XIV. Le cardinal aussitôt proclama que Voltaire était l’homme le plus génial du monde et que, dans le diocèse de Lyon, sa disgrâce n’existait pas. Il recommanda Voltaire à M. Tronchin, solide banquier de Genève et, bien que rude calviniste, homme de confiance du cardinal, ce qui montre que ce prélat ayant à gérer des biens considérables savait mettre des bornes à son orthodoxie.