Voltaire ou la royauté de l'esprit
Deuxième Partie
L’Europe avait deux rois…
En ce temps-là, l’Europe avait deux rois : le roi de Prusse et le roi Voltaire. Ils habitaient ensemble. Et, chose incroyable, ils étaient amis. Le premier dirigeait selon son gré la politique des autres souverains. Il leur imposait la guerre ou la paix. Il renversait leurs alliances et empêchait de dormir les cours et les chancelleries. Il se moquait de Dieu et même du pape. En outre, il faisait des vers français.
Le second, Voltaire, n’avait d’abord régné que sur le théâtre et il continuait à faire les beaux soirs de la tragédie française à Paris et dans les autres capitales. Puis il s’assura un pouvoir insidieux et profond en apprenant l’art de parler et d’écrire à toute l’Europe, à ses rois, à ses écrivains, à ses honnêtes gens qui, sans trop s’en méfier, finirent en adoptant le langage du maître par adopter ses pensées. La fine fleur de l’Europe se trouva ainsi, vers la moitié du siècle, la sujette soumise et heureuse de l’être, d’un poète philosophe, qui était l’homme le moins majestueux mais le plus intéressant du monde.
De ces deux rois, le premier avait la force des Armes et le second, celle de l’Esprit. Mais le roi des Armes était assez intelligent pour désirer mettre l’esprit dans son jeu. Frédéric agit avec Voltaire comme avec les autres souverains : il a cherché à annexer sa plus belle province, c’est-à-dire sa langue et son style.
Voltaire fut assez fou pour désirer la faveur des rois et, faute de mieux, celle de Frédéric. Le plus sage des deux n’est donc pas le philosophe. Il abondait en excellentes maximes mais il se conduisait souvent comme un poète de cour. Il en fut puni.
Leurs deux royautés avaient au moins un trait commun, c’est qu’elles étaient l’une et l’autre, aux yeux de l’Europe bien-pensante, également scandaleuses et également incontestées.
Bien avant d’être rois, ils s’étaient reconnus. Chacun avait flairé la souveraineté de l’autre – et quelque chose de fraternel et de complice qui les attirait irrésistiblement. Avec beaucoup d’intelligence et parfois de génie, et presque autant de vanité, de cupidité, de cynisme, de courtisanerie, qu’assaisonnait la plus constante duplicité, ces deux grands hommes se donnèrent un titre de gloire supplémentaire en tissant entre eux les liens les plus subtils, et les plus inextricables d’un attachement surprenant que, faute de meilleur terme, l’histoire appelle amitié.
Nous allons en suivre les méandres.
***
Voltaire quitta Paris le 18 juin 1750. Après les relais manqués, les misères des mauvais gites, les ennuyeux paysages de Westphalie et les riantes contrées de Magdebourg, il arrive le 10 juillet à Potsdam.
Il se trouve dans les mêmes dispositions d’esprit que vingt ans plus tôt, en arrivant à Londres. Il estime que dans ce royaume providentiel : « Tout est grand, tout est beau, tout est bien à sa place. » Écoutons-le : « Cent cinquante mille hommes victorieux, point de procureurs, opéra, comédie, philosophie, poésie, un héros philosophe et poète, grandeur et grâce, grenadiers et muses, trompettes et violons, repas de Platon, Société et liberté ! Qui le croirait ? Tout cela est vrai… !
C’est du délire. Son exclamation, « qui le croirait ? », semble provoquer la réplique : « Personne ! »
En réalité, Potsdam était une vaste caserne et non les jardins d’Académos. Frédéric faisait la guerre et la préparait sans trêve. Ce genre d’entreprise n’a que peu de rapports avec les machineries de l’opéra. À Potsdam, personne, du simple soldat aux princes royaux n’avait le droit de sortir sans un billet du roi. Il n’en signait que fort peu. Tout le monde était consigné. Cinq bataillons étaient ainsi reclus dans l’enceinte de Potsdam. Les rares femmes qui habitaient là ne pouvaient guère sortir de chez elles. On ne les voyait pas. À la Cour, il en paraissait fort peu. « Ce n’est pas une Cour, dira Voltaire un peu plus tard, c’est une retraite d’où les dames sont bannies. » On raconte qu’il y a des jeunes gens qui sont morts d’ennui dans cette retraite. Mais Voltaire ne voit pas cela tout de suite – ou ne se soucie pas de le voir. « Mon Frédéric le Grand » l’accapare. Il sacrifie à l’idole jusqu’aux corrections qu’il voulait apporter à Rome Sauvée. Jamais il n’eut, même pour la divine Émilie, sacrifié ainsi son travail. « Il prend mon temps et mon âme », écrit notre poète transporté.
Et soudain, des fêtes ! Des fêtes énormes, ruineuses, incompréhensibles quand on connaît l’avarice de Frédéric. Mais c’est l’armée qui fournit la figuration et la main-d’œuvre.
Ces déploiements somptuaires étaient destinés à éblouir l’Europe plus que les Berlinois. Ils constituent la publicité de Frédéric auprès du corps diplomatique et des cours étrangères. Voltaire est au premier rang : il dira partout que Louis XIV est désormais sur les bords de la Sprée. C’est ce qu’on attendait de lui et des 4 000 ducats. Qu’il regarde et ensuite qu’il parle et qu’il écrive. Il n’y manquait pas. Il faisait les délices des princes et des dignitaires de la Cour en commentant la fête. Il en décuplait les charmes en les décrivant. C’était un agent de publicité de premier ordre – le meilleur du monde à l’époque – que Frédéric s’était attaché. « Quarante-six mille lanternes chinoises éclairaient la place où avait lieu le carrousel. L’ordre était parfait comme le silence, l’organisation sans défaut. C’est le pays des fées. Voilà ce que fait un seul homme. »
Frédéric savait que Voltaire avait consenti, en venant auprès de lui, un sacrifice considérable. Aussi craignait-il toujours un revirement : il connaissait si bien son ami ! Pour se l’attacher définitivement, il disposait de la vanité et de l’avidité du poète. Pour la vanité, les cajoleries et quelques rubans l’ont satisfaite. Il l’a nommé son Chambellan et Chevalier de l’Ordre du Mérite. Pour l’argent, il lui accorde une pension de 20 000 livres et il promet une rente viagère de 4 000 livres à Mme Denis si elle consent à venir tenir le ménage de son oncle à Berlin. Le calcul de Frédéric était habile, la présence de la nièce eût donné plus de stabilité à l’oncle feu-follet.
Voilà du solide dans l’association de Frédéric et de Voltaire. Mais ne négligeons pas les frivolités qui étaient le pain quotidien de leur amitié : les lettres échangées de chambre à chambre, les flatteries, les petites attentions, cette menue monnaie d’une amitié courtisane. La famille royale, les frères de Frédéric notamment, traitaient Voltaire comme un roi en voyage. Plus que tous les profits, plus que tous les « honneurs », c’est cette illusion de vivre presque d’égal à égal avec un roi-poète qui grisa Voltaire qui se sentait de naissance et était désormais de fait, le roi des poètes de son temps.
Il se sentit lié à Frédéric, à Berlin. Il crut que sa vie était fixée pour toujours. Il entreprit alors de faire venir Mme Denis. Mais celle-ci ne cachait pas sa répugnance pour les charmes illusoires de Berlin et son oncle lui répondait, outré par tant d’ignorance : « Qui donc a pu vous dire que Berlin est ce que Paris était au temps d’Hugues Capet ? » Qu’elle y vint voir, elle n’en voudrait plus repartir !
Mais Mme Denis régnait sur un salon de Paris fréquenté par les amis de Voltaire qui y venaient célébrer son culte. Elle vivait librement. Très librement, nous dit Longchamp. On vit d’abord un musicien allemand espèce de colosse qui avait charmé Mme Denis mais sans charmer l’oncle, qui l’avait chassé. Dès que Voltaire fut parti, le colosse musicien reparut. Les musiques s’accordaient assez bien quand survint un Italien qui chanta à ravir un air différent. Mme Denis le trouva plus agréable et l’Allemand fut congédié. L’Italien prit sa place. L’accord fut bientôt rompu ; soit que le chanteur fut irascible dans le privé, soit que Mme Denis lui eût emprunté – comme il le jure – de grosses sommes sans désir de les rembourser, la rupture fut brutale et bruyante. Longchamp dut s’interposer. Pour mettre fin au scandale, Voltaire envoya la somme due pour indemniser l’Italien de ses chansons. Il empocha et disparut. Mme Denis aimait assez ce mouvement ; elle n’était pas sûre d’en trouver l’équivalent à Berlin.
Longchamp de son côté n’était pas très sage. Il vola des manuscrits, les copia, les vendit à des libraires. C’était plus qu’un vol : non seulement il dépouillait son maître mais il le mettait dans une situation dangereuse. Le pouvoir s’inquiéta. D’où venaient ces manuscrits ? Mme Denis se chargea de l’enquête. On récupéra les manuscrits. Longchamp accuse Mme Denis de l’avoir accusé à tort, elle ne voulait plus de lui depuis qu’il s’était interposé entre le chanteur et elle, et depuis qu’il s’était procuré la somme pour désintéresser le brutal. Il se peut que Mme Denis ne lui ait pas gardé toute la reconnaissance qu’il attendait d’elle, pour les services particuliers qu’il lui avait rendus ; ce procédé est assez dans la manière de la nièce, mais cela n’efface pas la grave indélicatesse de Longchamp qui avait été, jusqu’alors, honnête et dévoué. Il succomba sans doute aux offres de certains libraires marrons qui espéraient de grands profits des manuscrits de Voltaire.
Ainsi continuait la vie de Paris qui retint si bien la grosse Denis qu’elle ne vit jamais Berlin.
***
Dès que Voltaire eut ouvert ses malles, son premier soin fut de s’attacher aux choses essentielles, c’est-à-dire au théâtre ; il joue ses pièces avec les frères du roi. Ensuite, il s’applique à ôter de son soleil un personnage qui lui porte ombrage. Il s’agit du petit Baculard d’Arnaud. Voltaire pardonnait mal à Frédéric d’avoir osé comparer l’auteur de Zaïre à un « soleil couchant », mais il pardonnait bien moins à Baculard d’avoir cru le roi et surtout de s’être pris pour un « soleil levant ». Voltaire l’envoya briller ailleurs. Un soir, Baculard jouait, avec les princes et Voltaire, la tragédie Mérope. Voltaire ne lui avait donné qu’un bout de rôle. Baculard débitait ses quelques vers avec une telle mauvaise grâce que Voltaire entra en fureur : le petit fat commettait un double crime, il traitait par-dessous la jambe Voltaire et le Théâtre. La guerre commença sur la scène, elle se poursuivit à chaque instant et en tous lieux et Voltaire demanda au roi le renvoi de Baculard en prenant pour prétexte une lettre que Baculard aurait écrite à Fréron, dans laquelle il rapportait des propos anti-français que Voltaire aurait tenus à Berlin. Comme Baculard n’était pas de taille à se mesurer avec Voltaire dans l’estime de Frédéric, il fut renvoyé. Frédéric profita des circonstances pour ne pas lui payer son voyage. C’est ainsi que le soleil de Baculard se coucha avant de s’être vraiment levé.
Baculard alla chercher refuge chez le duc de Saxe qui l’accueillit avec tant de faveur que Voltaire en fut jaloux. Il écrivit à la Margrave de Bayreuth pis que pendre du Baculard qu’elle devait bien se garder d’accueillir et qu’elle devait au contraire faire chasser de toutes les cours d’Allemagne. C’était là une peine inutile, Baculard ne pouvait vivre qu’à Paris. Il y revint bientôt de son propre gré. Il y fit pleurer les foules avec des pièces d’une tristesse insondable qui faisaient les mornes délices de la nouvelle « sensibilité ».
Quand il eut bien fait pleurer Paris, Baculard, par la suite, fit sa paix avec Voltaire. Il se souvint des bontés que Voltaire avait eues pour lui en ses débuts, il fit amende honorable et Voltaire incapable de résister à une marque de repentir ou à un mouvement d’amitié lui pardonna les vilenies de Potsdam – sauf deux, qu’il ne lui pardonna jamais : celle d’avoir une laide écriture et celle de s’appeler Baculard.