Voltaire ou la royauté de l'esprit
La perruque du père Adam fait sourire le Saint Père.
La perruque du père Adam
fait sourire le Saint Père.
Le père Adam était chauve et durant l’hiver de 1769 il s’enrhuma souvent en disant la messe (les prêtres n’avaient pas le droit de dire la messe en perruque).
Voltaire se chargea de coiffer le père Adam d’une perruque durant le saint office. Mais il fallait pour cela obtenir une dispense pontificale. Et voilà notre impie en coquetterie avec le Saint Siège. Le cardinal de Bernis fut chargé de cette délicate requête. Le cardinal résidait à Rome : il était à pied d’œuvre. Le concile venait d’élire le nouveau pape Clément XIV. Voici ce qu’écrivit Voltaire au cardinal le 12 juin 1769.
« Je ne crois pas que Clément XIV soit un Bembo mais puisque vous l’avez choisi il mérite sûrement la petite place que vous lui avez donnée. Or, Monseigneur, comme dans les petites places on peut faire de petites grâces, il faut m’en faire une et je vous demande votre protection… il ne s’agit que de la permission de porter la perruque. Ce n’est pas pour mon pauvre cerveau que je vous demande cette grâce, mais pour un autre vieillard… » Suivait le portrait d’Adam, parfait et frileux aumônier. S’il obtient sa perruque… « Il priera Dieu de tout son cœur pour votre Éminence si vous voulez bien avoir la bonté d’employer l’autorité du Vicaire de Jésus-Christ à couvrir le crâne de ce pauvre diable. Je vous aurai une bien grande obligation, Monseigneur si vous daignez m’envoyer le plus tôt possible un beau bref à perruque. » À Ferney le 12 juin 1769.
La réponse se fit attendre, Voltaire se désespérait – non pour le crâne du « premier et du dernier des hommes », mais pour la beauté de la négociation : « J’avais entamé une négociation avec le Pape pour une perruque, je vois que j’échouerai », écrit-il à d’Argental.
Il n’échoua pas du tout : il reçut son bref à perruque. Mais le père devait demander confirmation à son évêque. Or, l’évêque était Mgr d’Annecy : inabordable ! on se passa de confirmation et Voltaire fut plus heureux de cette perruque que de la couronne du saint Empire. Il fit en son honneur quantité de vers de mirliton. Témoin ceux-ci adressés à Bernis :
Quand on est couvert de lauriers
On peut donner une perruque
Prêtez-moi quelques rimes en uque
Pour orner mes vers familiers
Nous n’avons que celle d’eunuque
Ce mot me conviendrait assez ;
Mais ce mot est une sottise
Et les beaux princes de l’Église
Pourraient s’en tenir offensés.
C’est un vieillard de soixante-seize ans qui folâtre ainsi ! Il écrit à Bernis sur le même ton persifleur : « Ma foi, votre Pape me paraît une bonne tête. Comment donc depuis qu’il règne il n’a fait aucune sottise ? » Le plus fort c’est que Bernis montre la lettre au pape que Voltaire appelait – sans façon – Ganganelli de son nom de famille. Et le pape rit : « Sa Sainteté, répond Bernis, écoute cette plaisanterie avec plaisir, elle me parle avec éloges de la supériorité de vos talents, si vous finissez par être un bon capucin, le pape osera vous aimer autant qu’il vous estime. »
Voilà des prélats selon le cœur de Voltaire, au contraire de son évêque, fils de maçon et prenant au sérieux le sacerdoce ; la chose la plus risible du monde, fi donc !
Quant à l’allusion « être bon capucin », elle n’était pas gratuite. C’est une autre affaire. Elle peut paraître invraisemblable, il n’importe, elle est vraie. C’est du Voltaire.
Voltaire venait d’être fait capucin – oui, capucin d’honneur si l’on veut, mais capucin quand même. Et il pouvait répondre au cardinal : « Je ne laisse pas de vous donner ma bénédiction, recevez-la avec autant de cordialité que je vous la donne. Si vous êtes cardinal, je suis capucin. »
En effet, le général de l’ordre de Saint-François venait d’envoyer la patente au seigneur de Ferney en reconnaissance des services qu’il avait toujours rendus aux capucins de Gex, ses voisins. Voltaire avait malmené ses voisins jésuites, mais il avait aidé les pauvres franciscains. Ils étaient si anodins… leur sottise le faisait rire aux larmes, tout comme sa promotion : « Jeanne la Pucelle et la tendre Agnès Sorel sont toutes ébahies de ma nouvelle dignité. » Frédéric le félicite sur un ton aigre, ravi qu’il est, dit-il, de le voir en si bonne compagnie, mais en attendant la canonisation, il lui signale : « Le Saint Père vous fait brûler à Rome. » C’était vrai, on brûlait à Rome un lot de libelles condamnés dont il était l’auteur. Et pendant « cette brûlure » il revêtait la bure de Saint-François. Il riait. Mais devant la farce romaine, beaucoup d’honnêtes gallicans ne riaient pas.
Comment, en suivant le cours de cette étrange vie, hachée d’épisodes, de revirements, de transformations à vue, comment ne pas penser à un spectacle machiné, à une mise en scène ensorcelante qui nous enlève à un rythme endiablé ? On peut éprouver tous les sentiments et tous les ressentiments du monde en face de cet acteur ; tous, sauf un : l’ennui.