Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 14 sur 161

Pages du PDF

Voltaire ou la royauté de l'esprit

Il faut bien vivre…

 

 

Dans les années 1720, 1721, 1722, on voit s’affirmer un nouvel appétit de notre poète : celui de l’argent. Il s’est rendu familier dans des milieux très différents – mais tous riches. Ayant un talent et un besoin inné de s’entremettre, il s’occupe d’affaires – du moins de celles des autres. Il sert d’intermédiaire entre les financiers et les gens du monde, entre les trafiquants et les gens en place. Cet argent qui allait et venait sous son nez lui laissait quelques profits. Le régent lui-même est mêlé à ce jeu et y est mêlé par Voltaire depuis que le poète est rentré en grâce avec sa pension et sa médaille – avec sa chaîne. Il écrit de façon sibylline à son amie la présidente de Bernières : « Messieurs des Gabelles peuvent bien retarder leur affaire de quelques jours. La personne que vous savez (probablement Richelieu) a la parole réitérée de Mgr le régent pour la plus grande affaire… »

Il ne fut cependant jamais des amis intimes du régent, à cette époque c’eût été possible, mais il ne semble pas qu’il ait essayé. Un soir, il le rencontra à l’Opéra et ils parlèrent de Rabelais ; le régent l’admirait et fit un grand éloge de Gargantua ; or, Voltaire, dans sa jeunesse le trouvait grossier et barbare : le régent lui déplut beaucoup avec son enthousiasme. Plus tard, Voltaire changea d’avis ; à grands coups de ciseaux, il se fit une sorte de « digest » de Rabelais pour son usage intime : il ne restait qu’une centaine de pages de l’œuvre de Rabelais. Mais c’étaient les meilleures. L’argent ne suffisait pas à l’appétit du jeune Arouet. Il aspire à une haute charge : il veut remplir une fonction et avoir des titres. Nous voyons passer le bout de l’oreille de l’ambitieux au détour d’un chemin tortueux que Voltaire empruntera souvent, par exemple lors de son séjour en Angleterre. On s’engage d’abord dans un éloge de l’Angleterre. Fort bien. Cela nous mène où ? À Londres ? Pas du tout. À Paris, cela nous amène à considérer la situation faite en sa patrie à M. de Voltaire.

Et pour en venir où ?… Pour faire entendre aux gens en place que M. de Voltaire veut bien être poète, mais qu’il voudrait être quelque chose de plus. C’est ici que le sang Arouet se réveille : il veut une grande fonction, une charge ; un titre. Tout son talent ne consiste pas seulement à faire des vers, il est capable par son entregent, sa ténacité, sa facilité et son imagination de traiter les grandes affaires de l’État. Il a offert son génie aux muses et elles lui ont souri. Il l’offre maintenant au premier ministre qui ne se déride pas.

Il habite toujours rue Calandre, là où on l’avait arrêté. Son père a suspendu sa pension. Il a bien touché les deux mille livres de Ninon. Qu’en a-t-il fait ? Il a acheté peu de livres, c’est sûr. Il dînait en ville, il louait des fiacres, ses vêtements étaient très soignés. Il dépensait relativement beaucoup ; ses amis grands seigneurs lui coûtaient cher, car il n’était pas leur parasite, et pour les suivre – même dans leurs châteaux – il fallait mener un train de vie assez coûteux. Cette époque de la Régence avait l’argent facile – du moins dans le milieu que fréquentait Voltaire et, tout jeune, l’héritier des Arouet a eu le sens de l’argent. Sur la manipulation des effets bancaires et la spéculation, à quinze ans, il savait l’essentiel. N’a-t-il pas, à treize ans, souscrit des billets chez un usurier ? Se représente-t-on un enfant de treize ans gravissant l’escalier visqueux d’un affreux grippe-sou et souscrivant des traites à valoir sur l’héritage de son père ? Sur quel préteur était-il tombé ? Nous l’apprendrons un jour…

Mais cela formait le jeune Arouet dans l’art de se constituer un portefeuille. Disons tout de suite qu’il était très doué et son entourage n’était pas pour le décourager. Les grands seigneurs, les hommes de finances qu’il fréquentait lui donnèrent toutes facilités pour s’exercer. Les mœurs financières de la Régence étaient déplorables – pour l’État – et paradisiaques pour les spéculateurs, traitants, trafiquants, maltôtiers de basse et haute condition. Les excès furent tels que le régent institua une « Chambre de Justice » qui siégeait au couvent des Grands-Augustins : elle enquêta et sévit contre les trafiquants dont la fortune scandaleuse s’étalait ; quatre mille quatre cents familles furent taxées – et ruinées par la confiscation de leurs biens. Mais sur cent soixante millions de livres ainsi confisquées le trésor royal ne récupéra que soixante-dix millions ! La haute finance et le commerce furent désorganisés sans profit ni pour l’État, ni pour le peuple car les affaires furent paralysées. Pourquoi ? Parce qu’entre la Cour de Justice et les biens confisqués de nouveaux « fonctionnaires » s’étaient interposés : ils opéraient un filtrage des capitaux qui en retenait la meilleure part dans leur filtre de paperasses – c’est-à-dire dans leur poche. Le mécanisme, on le voit, était déjà très moderne.

À É

À ces scandales d’État, les scandales privés s’ajoutaient. On en citerait des douzaines. Un seul, bien connu de Voltaire nous donnera le ton de cette société. Le marquis de La Fare fort démuni tout en étant fort prodigue épousa une demoiselle Paparel. Papa Paparel était un traitant, autrement dit, il avait l’entreprise des fournitures et de l’entretien d’une armée. Quelle entreprise ! Il était trésorier de la gendarmerie royale. Paparel passe devant la Chambre de Justice. Mais avant d’être condamné, comme il s’y attendait, il fit mettre tous ses biens au nom de son cher gendre qui, en bon voleur, les traita comme des biens volés il les garda. Pour parfaire cette bonne action, il laissa Paparel mourir de misère. Peu d’importance, car la Chambre l’avait condamné à mort, mais le voyant mourir de faim grâce à son gendre, elle jugea qu’il n’était pas utile de lui appliquer la sentence. Un trait moral pour finir : le gendre, La Fare, mourut ruiné – mais pas seul, il laissait cinq cent mille livres de dettes après avoir dilapidé quatre millions de livres du papa Paparel ! (Quatre milliards ! Quelle entreprise !)

C’est en pensant à ces comptes étranges des financiers de la Régence que Voltaire écrivit Zadig où il dit que la justice, en matière de finances, n’est que caprices. « On aurait, en Perse, empalé soixante-trois seigneurs. » (À Paris, on en jugea quatre mille quatre cents, c’est sans doute parce que Paris est plus peuplé qu’Ispahan, mais on aurait trouvé aussi aisément quatre mille quatre cents pals que quatre mille quatre cents financiers véreux.) Voilà, dit le Persan, ce qu’il fallait faire. Mais Zadig poursuit : « En d’autres pays (lisez le nôtre, cher Paris) on eût fait une Cour de Justice qui eût consommé en frais le triple de l’argent volé et qui n’eût rien remis dans les coffres du souverain. »

On croit rêver, on croit retrouver non pas les scandales du XVIIIe siècle mais ceux du nôtre. Voltaire sur ce chapitre – et sur bien d’autres – est très proche de nous. Il a tout de suite compris qu’une « mauvaise opinion » était plus dangereuse que la concussion et que la Bastille menaçait bien plus les impertinents que les voleurs. Il prit donc le parti des traitants. C’est dans les miettes de leurs trafics qu’il trouvait son argent de poche. Mais, ce serait mal le connaître que de croire que l’intérêt seul lui faisait prendre le parti des financiers ; c’est un sentiment bien plus original : il a horreur qu’on prive un homme de sa liberté. À ses yeux, c’est l’emprisonnement qui est le crime contre l’humanité et non le vol. Le voleur ne prive le volé que de son argent, c’est un mal accessoire. Mais jeter un homme en prison, c’est le mal capital. Un homme en cage est un homme déchu, c’est une infamie, même si l’homme est infâme. Vous n’êtes pas convaincu ? Voyez le Paparel. Paparel en prison, c’est une loque, un déchet d’humanité. Voyez-le en liberté : c’est un financier magnifique. N’est-ce pas admirable ? Moralité : laissez les voleurs s’ébattre en toute liberté. Mais entendons-nous bien : il ne s’agit que de grands voleurs, des artistes de la banqueroute, des prestidigitateurs de la concussion. Laissez-les s’épanouir, vous aurez de belles finances, un commerce actif, des mécènes, des salons et un opéra florissant. Que demander de mieux à une société bien faite ? Comme cette anguille glisse bien sur ces monceaux d’or !

Les messieurs de la Finance lui furent reconnaissants d’avoir été si bien compris, si bien défendus, car ces bons sentiments, Voltaire les exprime dans son Ode à la Chambre de Justice. Il se hérisse : vraiment, si l’on ne peut plus voler le roi, alors la France n’est plus la France, pays de franchise pour les banqueroutiers et les fraudeurs.

Et pour couronner l’entreprise (le châtiment des voleurs)

On fait d’un pays de franchise

Une immense et vaste prison.

Voltaire ne se vanta pas trop, par la suite, de ce chef-d’œuvre de cynisme, que lui avaient demandé les frères Pâris – les célèbres financiers – ses très chers amis. C’étaient les Crésus de l’époque. Ils avaient été taxés d’un million et demi de livres – sans être incommodés. Pauvres gens ! et si probes ! Ce sont eux qui lui firent faire ses premiers pas dans la spéculation : il s’en trouva fort bien. On dit que les gens d’argent n’ont pas de cœur, c’est une calomnie ; ils savent au moins récompenser les bonnes manières, et celles de Voltaire, on le sait, sont excellentes. Elles furent excellemment récompensées.