Voltaire ou la royauté de l'esprit
Le Roquet et la Dinde sont chassés de la ménagerie.
Le Roquet et la Dinde
sont chassés de la ménagerie.
Quelle patience il avait avec tous ses gens ! qu’attendait-il d’eux ? Un peu de distraction, un peu d’amitié et la satisfaction de les aider. Parmi les invités de l’hiver de 1768, se trouvaient La Harpe et Chabanon. Ils étaient gais, jeunes et faisaient des vers. Voltaire les aimait pour tout cela. Chabanon lui avait été recommandé par d’Alembert. Il avait des talents de poète, de musicien et de philosophe. La Harpe qui le jalousait disait qu’il jouait mieux du violon que de la lyre. Chabanon était, en outre, bien élevé. Mieux que La Harpe. Il apportait un trésor dans sa valise : une tragédie ! Voltaire était aux anges de voir ces jeunes gens insuffler une énergie nouvelle à la vieille muse tragique. Il croyait que La Harpe et Chabanon allaient prolonger le succès de Zaïre et de Mérope comme lui Voltaire avait prolongé le succès de Racine. Malheureusement, si ces gentils poètes avaient assez de talent pour aligner douze syllabes autant de fois qu’il le faut pour remplir cinq actes ils n’en avaient pas assez pour ressusciter Phèdre, ni même Zaïre.
Le vieux poète trépignait d’aise en écoutant ces platitudes. Néanmoins, il disait à Chabanon : « Cuisez, cuisez tout cela. » Ce qui laisse entendre que la cuisine n’était pas au point.
Il leur fit jouer sa tragédie Les Scythes. Lui-même y tenait un rôle. Chabanon, par gentillesse, dit qu’il ne put juger du jeu de Voltaire parce qu’il jouait en même temps et ne l’observait pas. Même sur son théâtre, Voltaire eut le chagrin de constater que Les Scythes n’avaient aucun succès. Ils jouèrent aussi Adélaïde qui ne valait guère mieux et que partout on loua. Voltaire se demandait pourquoi on la préférait aux Scythes : c’est parce qu’elle était un peu moins ennuyeuse.
Pourtant, la salle était comble : les officiers du roi, les invités de Genève (qu’on laissa passer à travers les lignes !) Des grenadiers du régiment de Condé faisaient la figuration. Voltaire les trouva magnifiques, leur fit servir un souper et ordonna qu’on leur remit une gratification aussi élevée qu’ils l’exigeraient. C’était l’ivresse du théâtre, elle risquait d’être suivie d’une terrible dépression qui pouvait durer six heures ou douze ou vingt-quatre et d’où on le verrait rebondir parce qu’il aurait reçu une bonne nouvelle, une lettre aimable, ou parce qu’il aurait écouté une histoire bien contée ou accueilli une visite bienfaisante. Un grenadier mit le comble à sa satisfaction en refusant l’argent : « Nous n’accepterons rien, dit-il, nous avons vu M. de Voltaire, c’est notre paiement. » Voltaire en éprouva tant de plaisir qu’il offrit son château : « Venez manger quand vous voudrez, ô braves grenadiers ! Venez, la table sera mise pour vous, et s’il vous plaît de travailler vous aurez le salaire que vous demanderez. »
Voltaire est dans les meilleurs termes avec Messieurs les officiers et leurs troupes. C’est un antimilitariste qui aime l’armée. Les soldats maraudent un peu, mais en revanche, ils lui réparent ses chemins, plantent des arbres pour remplacer ceux qu’ils brûlent. Mme Denis dont le mari avait été commissaire aux vivres à Landau et à Lille retrouve avec plaisir son temps de garnison. Mais Voltaire éprouva une déception. Le colonel de Chabrillant et ses officiers qui avaient été nourris et logés au château quittèrent Ferney sans un mot de remerciement pour leur hôte. Voltaire fut sensible à ce manque de courtoisie. Il s’en plaignit au ministre. C’est le duc de Choiseul qui le pria d’excuser les officiers et le remercia à leur place. « Je prends sur moi, écrit le duc, de vous savoir gré de votre attention pour les officiers et des couvertures que vous avez fait donner aux soldats. » Voltaire avait également avancé l’argent de la solde. Il écrit à Mme du Deffand « que les officiers servent si bien le roi qu’ils n’ont pas eu seulement le temps d’écrire à Mme Denis ni à moi. »
Il tient beaucoup aux égards dus à Mme Denis. Le plus violent reproche qu’il ait fait à Frédéric, c’est la brutalité de ses sbires de Francfort envers elle. Il est vrai qu’elle est irremplaçable ! Oh ! ce ne sont plus ses « grâces transportantes » qui transportent l’oncle ! Ce sont les transports tragiques. Il n’y a qu’elle qui ait aimé et compris Les Scythes. À Paris, on a essayé à quatre reprises de jouer cette tragédie dans un chahut assourdissant. Il dit que personne n’y connaît rien, que sa tragédie est admirable. La preuve c’est que Mme Denis a pleuré pendant les cinq actes – pleuré à s’en rendre malade. « Elle est épouvantée de la chose et n’en peut revenir », écrit-il. Faut-il que le public soit barbare : on ne respecte même pas sa vieillesse. Voudrait-il que le public applaudit uniquement parce que l’auteur a soixante-quinze ans ? Le critique Collé écrivit, non sans cruauté : « Ce n’est pas un ouvrage de sa vieillesse, c’est un ouvrage de sa caducité. » Voltaire envoya quand même la pièce à Frédéric.
Les La Harpe jouèrent dans les Scythes. La Harpe avait un joli petit talent et, en plus, une jolie femme. Il avait épousé la fille de son logeur, un limonadier. Il l’avait courtisée avec tant d’ardeur que sa flamme fut couronnée simultanément par le mariage et un baptême. Voltaire ne regretta pas de les avoir invités car Mme La Harpe disait bien les vers, et pleurait à peu près autant que Mme Denis. En outre, elle roulait les r à ravir et jouait également de la prunelle. Bref, Voltaire la trouva mieux que Mlle Clairon qui ne pleurait qu’avec parcimonie.
Cette femme était un atout dans le jeu que La Harpe entendait jouer avec le philosophe de Ferney. La Harpe avait plus de dons littéraires que Chabanon et c’est sur lui surtout que Voltaire misait. « La Harpe a passé quelques jours dans mon ermitage, écrit-il à son ami Cideville, et comme j’aime beaucoup corrompre la jeunesse je l’ai fort exhorté à suivre la détestable carrière des vers. C’est un homme. Il fera certainement de bons ouvrages moyennant quoi, il mourra de faim, sera honni et persécuté, mais il faut que chacun suive sa destinée. »
Il reproche à son protégé de ne pas travailler assez. C’est qu’à Ferney la vie était trop amusante. Les journées trop bien remplies par la société. Seul Voltaire arrivait à travailler au milieu de cette ménagerie qu’il excitait, qu’il magnétisait. Tout ce monde parlait abondamment et brassait les idées et se croyait ivre d’intelligence. Lui s’éclipsait avec son secrétaire, dictait, écrivait, pensait. Il faisait soudain une brusque apparition, lançait ses feux et disparaissait. Si La Harpe n’écrivait guère à Ferney, il en tirait d’autres profits. Voltaire voulut lui faire obtenir un prix d’Académie. Il écrivit à d’Alembert, lui glissa la devise qu’avait choisie La Harpe pour qu’on pût distinguer son manuscrit. La Harpe eut le prix, Voltaire exulte : « Je mets ma gloire dans celle de mes élèves et j’attends beaucoup de lui. » Il allait recevoir de cet élève quelque chose qu’il n’attendait pas.
On n’a pas manqué de dire que les louanges que Voltaire distribuait si généreusement à ses protégés n’étaient que monnaie de singe. On a même prétendu qu’il les flattait avec perversité pour rendre leur échec plus cruel. La perversité est dans le soupçon, elle n’est pas dans l’attitude de Voltaire. Pourquoi se démènerait-il comme il le fait pour assurer le succès de ses protégés s’il désire se délecter de leur échec ?
Il est vrai qu’il a la louange facile : c’est politesse de cour. Voltaire n’est pas Alceste. Si un sot croit – et seul un sot peut le croire – qu’il est capable d’écrire Phèdre parce que Voltaire lui a dit qu’il faisait des vers comme Racine, cela n’a aucune importance. Ce qu’il vaut mieux retenir du dévouement de Voltaire envers ses protégés, c’est la sincérité. En 1733, alors qu’il n’était pas encore assez riche pour être le régénérateur d’une seigneurie, le soutien des indigents et des jeunes écrivains, il écrivait : « J’aime mieux avoir des amis que du superflu et je préfère un homme de lettres à un bon cuisinier et à deux chevaux de carrosse. » Il aidait alors le gros paresseux de Linant et un de ses amis mort de phtisie peu après : il le fit sans profit.
Ce La Harpe n’avait pas des manières de cour, il était susceptible, cassant, parfois agressif. Il se permettait de faire à Voltaire des observations sur le ton d’un roquet dont il avait la taille et aussi la hargne. Voltaire ne lui reprochait cette exiguïté que sur la scène ; après, il l’oubliait pour ne voir que Mme La Harpe qui, elle, était grande. Ceci compensait cela. Autant La Harpe était rustre, autant Voltaire était poli quand il reprenait son disciple : « Merci fils, vous me ferez mourir si vous ne changez pas cette métaphore. » La longanimité de Voltaire surprenait l’entourage. Voltaire, en famille, l’appelait Petit, affectueusement. Il lui demanda un jour de lire une scène ; La Harpe refusa avec grossièreté. Voltaire rit et se contenta de dire : « Ah ! Petit est en colère ! » On se mit à table, le roquet boudait. Comme il était plus sensible à la bonne chère qu’aux belles manières, il mit le nez dans son assiette et s’empiffra.
Comment Voltaire pouvait-il supporter ces Thiériot, ces Linant et autres, et en ce moment, La Harpe ? Ces goujats qui sont le contraire même de ce qu’il est et de ce qu’il aime.
Un jour pour répondre à Petit, La Harpe l’appela Papa. Voltaire laissa faire. Petit changea des vers dans une tragédie de Voltaire : Voltaire le remercia. Petit se sentait si fort qu’il hasarda une plaisanterie qui aurait pu lui coûter cher. À table, Petit récita des vers sans en dire l’auteur. Voltaire aussitôt tomba dans le piège et s’enthousiasma. Il demanda qui était l’auteur : « Le Franc de Pompignan ! » dit le roquet. Il y eut un instant de stupeur. Voltaire pâlit ; chacun avait les yeux sur le patriarche et attendait « Répétez-moi la strophe ! » dit-il enfin. Il l’écouta dans un silence accablant. « Il n’y a rien à dire, la strophe est très belle. » Il s’en tira ainsi. Et La Harpe aussi.
Voltaire lui en voulut si peu qu’il fit en sa faveur une démarche que La Harpe ignora toute sa vie : comme La Harpe n’était pas pensionné, Voltaire écrivit au contrôleur général des Finances pour lui demander de verser la moitié de sa propre pension à La Harpe. Il priait le ministre de garder le secret. « Il sera aisément persuadé, ajoutait Voltaire, ainsi que tout le monde, que cette pension est la juste récompense des services qu’il a rendus à la littérature. »
L’opération ne put se faire, mais le geste de Voltaire fut fait. C’était en 1767. À la même époque dans une lettre à d’Alembert Voltaire laisse percer son inquiétude au sujet de La Harpe : « Ses talents le tireront de l’extrême indigence, c’est tout ce qu’il peut attendre. » Puis il parle de l’utilité d’une pension, sans dire comment il s’emploie à la faire obtenir à La Harpe.
Mais si Voltaire négligea de se venger des insolences de son protégé, celui-ci ne manqua pas de se venger des bienfaits de son protecteur en le volant et en le trahissant.
Quand Voltaire avait écrit son poème burlesque : La guerre de Genève, il voulait seulement ridiculiser certains Genevois, il n’avait aucune illusion sur la valeur littéraire de son poème qui était réservé à ses amis qu’il voulait faire rire. Il s’imaginait que cet écrit – comme bien d’autres – ne sortirait pas d’un cercle de familiers. Cent fois, l’expérience lui avait prouvé que tout ce qui naissait de sa plume ne pouvait rester confidentiel. La prudence ne lui vint jamais : à soixante-quatorze ans et pour la cent et unième fois, il reçut une nouvelle preuve de sa légèreté. Bref, il apprit que son poème burlesque et injurieux circulait dans Paris et dans Genève. On devine la suite : fureur, malédiction, fièvre, agonie. Il se couche. Recroquevillé dans son lit, il réfléchit. Quel est le coupable ? Comment renier le poème ? Quels risques court-il ? Et la peur… la peur des poursuites.
Il porte d’abord ses soupçons sur le frère Bastian. On saisit le misérable, on le traîne devant Voltaire : on l’accable, on le maudit. Il crie, il pleure, il se défend… il se disculpe. C’est la réédition de la scène horrible avec Mme de Graffigny à Cirey. Il ne reste qu’à pleurer ensemble, à s’embrasser, à pardonner, à oublier… et à chercher ailleurs le coupable.
Voltaire menait l’enquête. Peu à peu, le soupçon se précisa. Plus il approchait de la vérité, moins il voulait la croire. La certitude enfin s’imposa : le coupable était La Harpe et Mme Denis sa complice. Non seulement La Harpe avait volé mais pour se disculper, il avait menti. Il avait accusé un jeune sculpteur de Paris de lui avoir remis le manuscrit volé. Voltaire fit aussitôt interroger le sculpteur : sa réponse arriva. Il reconnut de bonne foi avoir vu le manuscrit… mais dans les mains de La Harpe qui le lui avait montré. Comme Voltaire lui administrait cette preuve… « La Harpe prenait un air de pâleur qui n’est pas celui de l’innocence », comme le nota avec chagrin, son protecteur devenu son juge.
Voltaire pour tout châtiment renvoya La Harpe ; encore attendit-il d’être poussé à bout par les insolences orales et écrites de son protégé qui lui envoyait dans sa chambre des billets impertinents.
Avec Mme Denis, par contre, il eut une scène effrayante. Comment ce frêle vieillard résistait-il à de pareils ébranlements ?
Sa nièce fut la plus étonnée du cours nouveau pris par l’intrigue en s’entendant signifier son congé. C’était inouï : qu’elle fasse ses malles et qu’elle déguerpisse ! Il était fatigué de ses criailleries, de ses filouteries et de ses chapardages de cuisinière. La Harpe devait prendre le même chemin et, pour aérer complètement Ferney, la petite Corneille et son mari Dupuits suivraient le mouvement.
Au dire du secrétaire Wagnière, il y eut, le 3 mars 1768, un déménagement de sept personnes. Quelques invités qui se trouvaient à Ferney au moment de l’algarade jugèrent préférable d’imiter les partants… « malgré l’extrême politesse de M. de Voltaire à leur égard, ils s’aperçurent combien il avait besoin de repos et de solitude après l’agitation et l’inquiétude où l’avait jeté cet événement. En peu de jours, il se trouva seul dans le château, avec moi et ses gens. » Il oublie le père Adam qui avait surnagé – en se cramponnant à l’échiquier.
À
À Genève, à Dijon, à Paris on connut vite cette révolution de palais au royaume de Ferney : la nièce répudiée, le dauphin La Harpe jeté sur les grands chemins. Qu’est-ce qui avait pu motiver pareil branlebas ? Aux étapes, Mme Denis jurait à qui voulait l’entendre qu’elle ne savait rien du vol, qu’elle en était innocente, qu’elle démasquerait le coupable et rapporterait les papiers à son oncle. En fait, on lui avait volé non seulement le poème de Genève mais, chose plus grave, les Mémoires secrets sur le Roi de Prusse. Par bonheur, les voleurs ne firent pas publier ce texte vengeur.
À Paris, on répandait cent méchancetés et mille sottises : on disait qu’il s’était volé lui-même afin d’avoir un prétexte pour chasser tout le monde. À Ferney, M. Hennin vint prendre la défense de La Harpe. Voltaire l’écouta en silence : sa conviction était faite…, « il l’a pris dans ma bibliothèque sans le dire. Cette imprudence a eu pour moi des suites très désagréables. Je lui pardonne de tout mon cœur, il n’a point péché par malice. Je lui ai rendu quelques services, je lui en rendrai encore tant que je serai en vie ». Ainsi, le vol, le mensonge, l’ingratitude de La Harpe, étaient, quelques mois après, devenus sous la plume de Voltaire « une imprudence ». On ne saurait être plus pudique, ni plus bienveillant : sa nièce ne parut pas comprendre ces bons procédés.
Mme Denis n’en était pas à son coup d’essai. En 1755, il lui était déjà arrivé de vendre des manuscrits volés à son oncle… et l’oncle avait pardonné. Présentement, elle est la seule à faire du tapage au sujet de cette nouvelle affaire autour de laquelle son oncle s’attache au contraire à créer une espèce de brouillard. Jamais son oncle ne l’accuse de vol. Il écrit à Richelieu que la santé de Mme Denis ne s’accommodait plus du climat rigoureux de Ferney. Il n’y avait plus de médecin, enfin… « Vingt ans d’absence ont dérangé ma fortune et n’ont pas accommodé la sienne. Ma fille Corneille l’accompagne à Paris où elle verra massacrer les pièces de son grand-oncle ; pour moi, je reste dans mon désert. »
Nous connaissons ce genre de prétexte : tantôt c’est la maladie, tantôt c’est la ruine. Cette fois, le cas étant grave, il fallait invoquer les deux. Il est vrai qu’il avait certaines difficultés avec ses débiteurs. Les rentes viagères rentraient mal. Il voulait qu’on crût que Mme Denis allait à Paris, s’employer à faire payer les mauvais payeurs. Qui pouvait le croire ? On savait que Mme Denis était cupide, mais sottement. Elle prenait l’argent qui était à sa portée, mais elle le gaspillait sans raison, ou l’enfouissait comme une paysanne. Sa dépense désordonnée était tout à l’opposé de celle de l’oncle qui savait être magnifique en restant très strict dans ses comptes. En réalité, la fortune de l’ermite n’avait cessé de s’accroître ; vers 1768 il jouissait de quatre-vingt mille livres de rentes viagères, de quarante mille livres de rente provenant de biens mobiliers et de six cent mille livres en portefeuille.
Ce qui représente un capital d’environ un milliard d’anciens francs. Parmi les débiteurs récalcitrants, il y avait l’ami de toujours, le magnifique duc de Richelieu – fort cupide – et auprès de qui il criait misère.
Pour expliquer décemment le départ de Mme Denis, il écrivit le 4 avril 1768 à son autre nièce, la marquise de Florian : « Il est juste et nécessaire que je vous parle avec confiance, mes chers Picards. Vous voyez les tristes effets de l’humeur. Vous savez combien Mme Denis en a montré quelques fois avec vous. Rappelez-vous la scène qu’essuya M. de Florian. Elle m’en a fait éprouver une encore plus cruelle. Il est triste que ni sa raison ni sa douceur ne puissent écarter de son âme ces orages violents qui bouleversent et désolent la société. Je suis persuadé que la cause secrète de ces violences qui lui échappent de temps en temps était son aversion naturelle pour la vie de campagne, aversion qui ne pouvait être surmontée que par une grande affluence de monde, de fêtes et de la magnificence. Cette vie tumultueuse ne convient ni à mon âge de soixante-quatorze ans ni à la faiblesse de ma santé. »
Pas question de vol. Le prétexte qu’il donne est plausible : Mme Denis n’aime pas la campagne, elle va donc retrouver Paris. Le reproche d’aimer trop le monde n’est qu’un reproche de circonstance car chacun sait que l’oncle aime le monde tout autant que la nièce. Si Ferney est devenu l’auberge de l’Europe, ce n’est pas Mme Denis qui l’a voulu, c’est lui. Son souci est d’étouffer toute explication malveillante qu’on pourrait donner du brusque départ de Mme Denis.
Dans cette affaire, Voltaire s’est conduit avec beaucoup de dignité et de générosité ; nous l’avons vu si souvent perdre la face qu’il serait injuste de ne pas l’applaudir dans son meilleur rôle : celui d’ami.