Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 154 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Nouveau sursis, sourires de Paris et chamailleries domestiques.

Nouveau sursis, sourires de Paris

et chamailleries domestiques.

 

À peine fut-il sur pied que Mme Denis le relança dans sa vie turbulente de vedette. Tronchin renouvela ses avertissements, il conseilla d’empaqueter le vieillard et de l’expédier à Ferney. On n’en fit rien. On ouvrit les portes à deux battants et le défilé recommença.

Un M. de Farian de Saint-Ange, pénible rhéteur, avait préparé un discours et en commença la lecture : « Aujourd’hui je ne suis venu voir qu’Homère, je viendrai un autre jour voir Euripide, puis Sophocle, puis Tacite… »

— Monsieur, je suis bien vieux, dit Voltaire en l’arrêtant, si vous pouviez faire toutes vos visites en une fois…

Un autre le félicita de sa longévité et lui prédit : « Vous surpasserez Fontenelle dans l’art de vivre longtemps… » « Ah ! Monsieur, s’écria Voltaire, Fontenelle était Normand, il a trompé la nature. » Il reçut même la chevalière d’Éon : elle avait une recommandation du ministre des Affaires étrangères. Tous les domestiques – et les visiteurs étaient aux aguets : lui ? Elle ? La visite fut gâchée par cette indiscrète curiosité. « la chevalière » se cacha le visage dans son manchon et disparut sans s’attarder après de rapides politesses.

Les répétitions d’Irène commencèrent. Ce fut pour lui une dangereuse surexcitation. Il n’assistait pas à toutes, mais celles auxquelles il assistait le laissaient pantelant. Les acteurs étaient mous. Plus de « diable au corps » comme du temps de Mlle Duclos. Mme Denis, vraiment insatiable, voulut qu’on vint répéter dans la chambre même de son oncle. C’était l’achever. Elle ne pensait qu’à la « première » triomphale. Que lui importaient la santé, les souffrances du vieil homme ? Il eut la force de s’insurger. Mlle Clairon vint le voir, il se plaignit à elle qu’on jouât mal Irène, il lui lut un acte avec une voix d’une force incroyable, pour un mourant. Mlle Clairon dit qu’il n’y avait pas d’actrice assez forte pour jouer ainsi et que demander cet effort à Mme Vestris c’était la tuer.

— C’est ce que je prétends, Mademoiselle, je veux rendre ce service au public, lui répondit l’implacable auteur.

Un duc lui dit avec légèreté que le jeu des acteurs était très bon : « C’est peut-être assez bon pour un duc mais pour moi cela ne vaut rien », répliqua-t-il. Il eut tant de soucis et fit tant de remontrances que, de nouveau, il tomba malade. Pendant quatre jours, il fut comme moribond, ses amis ne quittèrent pas son chevet. Aux visiteurs, il murmurait : « Voltaire se meurt, Voltaire crache du sang », et il retombait dans sa prostration. Puis il reprit vie, mais en quatre jours, il avait vieilli de dix ans ; il sortit du lit comme un spectre du tombeau.

Tout Paris cependant bruissait de louanges : des madrigaux, des poèmes, des articles et surtout des propos dithyrambiques. Quelques ordures anonymes lui arrivaient par la poste. Il remarqua, très philosophe, qu’à Ferney ces insultes lui parvenaient en port dû tandis qu’à Paris le port des ordures était payé d’avance. « Je gagne au change », disait-il.

Le 14 mars, eut lieu la répétition générale d’Irène. Jamais pareille solennité n’accompagna « une première » à la Comédie-Française. La reine, les princes, toute la Cour, les ambassadeurs ; le parterre était aussi brillant que les loges. Ce fut éblouissant. On ne sait ce qu’il faut admirer le plus de la gloire de Voltaire ou de la bienveillance du public qui voulait à tout prix faire un triomphe à une pièce qui était faible – et ne le dissimulait pas. L’indispensable Denis, dans une loge, représentait l’oncle illustre qui était couché. On dit que la reine prit des notes au crayon. À chaque entracte, une estafette courait ventre à terre, rue de Beaune pour porter le bulletin de victoire au moribond. Après le 1er acte, après le 2e, ce fut sublime ; après le 3e et le 4e la salle fut polie. Les derniers actes étaient si plats que la patience du public fut le vrai chef-d’œuvre de la soirée.

Les jours suivants, Villette et Mme Denis exhibèrent une fois de plus le spectre de Voltaire. Ces deux marionnettes faisaient la roue comme si les compliments du public leur étaient destinés. Le duc de Praslin fit une visite charmante au poète. L’Académie lui envoya une nouvelle députation et il demanda respectueusement à la Compagnie de bien vouloir accepter la dédicace d’Irène. Il soumit le texte à ses confrères en les priant de le corriger. Ils y apportèrent quelques légères retouches et se déclarèrent enchantés de ces procédés. Tout allait bien de ce côté.

Du côté de la vessie, il y avait du mieux : il se sentait revivre. Il réclama des chevaux et un carrosse. Non content de recevoir des visites, il voulut les rendre. Le 21 mars, il refit connaissance avec Paris. Il tint d’abord à admirer la place Louis XV, notre Concorde qu’il n’avait jamais vue. L’œuvre de Gabriel le combla de joie, c’était l’architecture du siècle, c’était son goût, noble, pur, classique. La foule le reconnut et le reconduisit rue de Beaune.

En rentrant, il eut la joie de trouver une délégation de la « Loge des Neuf-Sœurs » qui l’attendait. M. de Lalande, vénérable de la Loge venait lui faire une invitation. Il apprit que lors de leur réunion les frères-maçons avaient déclamé des vers que l’un d’eux avait faits à la gloire de Voltaire, puis ils avaient bu à sa santé. Voltaire n’était pas maçon, mais son amour de la liberté, de la tolérance, ses combats contre l’injustice et le fanatisme le faisaient maçon de cœur. Sa promenade l’avait ragaillardi, M. de Lalande sut trouver pour le louer, des mots naturels et chaleureux, il récupéra d’un coup les dix ans qu’il venait de perdre, il fut pétillant, léger, cinglant et tendre. Il eut pour chacun des membres de la Loge un compliment qui leur fit croire qu’il les connaissait depuis longtemps. Il leur promit de leur rendre visite à la Loge ; on se sépara amis – déjà « frères ».

Après ces douceurs, l’orage. Voltaire, avant d’aller voir Irène à la Comédie, voulut en relire le texte – le texte que les acteurs avaient appris et déclamaient. Il se méfiait de quelque chose. Pour être sûr d’avoir le texte même des acteurs, il fit demander au souffleur de lui communiquer le sien. Hélas ! cette lecture fut accablante : les corrections les plus saugrenues avaient été faites à son insu, des vers étaient supprimés, d’autres changés. Une fureur insensée s’empara de lui : elle était bien plus dangereuse pour sa frêle santé que pour les coupables, mais il n’était plus maître de lui. Il fit appeler sa nièce. Celle-ci épouvantée par ses cris et ses menaces, reconnut que c’était à son instigation qu’on avait défiguré Irène. Wagnière dit qu’en vingt-quatre ans, il ne vit jamais Voltaire dans un tel état de fureur. Il se jeta sur sa nièce et la repoussa si violemment qu’elle alla choir, à la renverse, dans les bras – non d’un fauteuil – mais d’un M. Duvivier qui occupait le fauteuil. Elle était bien tombée ! Ce M. Duvivier était l’homme qu’elle devait épouser un peu plus tard. À vrai dire, ce n’était pas la première fois qu’elle tombait dans les bras de ce personnage, mais c’était la première fois en public. Cet incident permit à Mme Denis de dire ensuite que si elle avait épousé Duvivier, c’était parce que son oncle l’y avait poussée.

Le tripatouillage d’Irène n’avait peut-être pas mutilé un chef-d’œuvre mais il risquait de tuer Voltaire. Le pire est que d’Argental et Thibouville avaient aussi cuisiné le texte. Par prudence, on les fit cacher pendant l’accès de colère. Puis d’Argental, entendant que son nom était pris à partie, eut l’imprudence de paraître : l’ouragan reprit. Voltaire lui reprocha des corrections datant de quarante ans ! lui réclama des manuscrits subtilisés, trafiqués par lui et les exigea sur-le-champ. Mme Denis fut sommée d’aller les chercher immédiatement et à pied. Il pleuvait. Tant mieux ! qu’elle y aille sous la pluie.

— On m’a traité, s’écria-t-il, comme on ne traiterait pas le fils Barthe.

Catastrophe ! M. Barthe était là, caché derrière d’autres personnes, car la scène se passait pendant le défilé des visites, elle eut trente témoins. Voltaire épuisé s’effondra. On l’emmena. Cependant que le Marseillais Barthe se jugeant insulté se mettait à trépigner et à hurler en criant : « Vengeance ! Qu’on me retienne ! » Il voulait se battre avec le moribond. Voltaire reparut, cajola M. Barthe, lui dit qu’il n’y avait rien de blessant dans ses paroles, bien au contraire. Tout le monde rit. M. Barthe aussi.

On voit que l’entourage de Voltaire pour ce qui est du drame, de la comédie ou de la farce forme autour de la vedette une assez bonne troupe. Pour un homme qui a déjà un pied dans la tombe, le jeu est assez surprenant ; mais c’est le contraire de l’ennui. Sur ce, entre un ingénieur des Ponts-et-Chaussées : « Ah ! Monsieur vous êtes bien heureux, vous faites de beaux ponts et il n’y a point de d’Argental qui s’avise d’y faire des arches. »

Le lendemain, il fait des excuses : « Pardon, cher Ange, ma tête qui a quatre-vingt-quatre ans n’en a que quinze… »

Comment lui en vouloir quand on est d’Argental ? Mêmes cajoleries à Thibouville. L’orage est passé.

Il va voir « Mon Sully » c’est-à-dire Turgot. Condorcet nous dit que l’admiration de Voltaire pour Turgot perçait dans tous ses propos. Il voyait en Turgot la preuve que son siècle n’était pas aussi décadent qu’on le lui reprochait. Il baisa la main du sage en s’écriant d’une voix entrecoupée de sanglots : « Laissez-moi baiser cette main qui a signé le salut du peuple. » En l’abordant, il avait dit : « En voyant M. Turgot je crois voir la statue de Nabuchodonosor. » – « Oui, dit le ministre qui venait d’être disgracié, mais les pieds d’argile. »

— Et la tête d’or ! la tête d’or ! s’écria Voltaire.