Voltaire ou la royauté de l'esprit

Jean Orieux · Chapitre 125 sur 161

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Voltaire ou la royauté de l'esprit

Encore une ténébreuse affaire.

 

Au moment même où l’affaire Calas s’achevait triomphalement pour Voltaire et le clan philosophique, Voltaire était informé qu’une autre affaire, de la même sorte, et dans la même région, bouleversait les consciences. C’est à croire qu’une mystérieuse influence encourageait les juges du Languedoc dans leurs abominables entreprises.

Il s’agit de l’affaire Sirven dont les premiers faits remontent à 1760 dans la région de Mazamet. La famille huguenote des Sirven se composait du père, géomètre-arpenteur, de la mère et de trois filles dont l’aînée était mariée. L’une des deux cadettes, Élisabeth passait pour simple d’esprit. Un jour, elle disparut. Après une journée de recherches le père fut convoqué à l’évêché où on lui apprit que sa fille était venue demander asile et voulait se convertir. On l’avait aussitôt placée dans un couvent dit des Dames Noires. Il est étrange qu’une simple d’esprit ait montré tant de résolution. Tout s’éclaire quand on apprend qu’elle avait une conseillère en la personne de la sœur de l’évêque. Cette personne s’adonnait à une activité à la mode de ce temps qui consistait à collectionner les âmes perdues. On repêchait parfois un peu à l’aveuglette. Le père ne cacha pas que cette évasion (ou cet enlèvement ?) lui était douloureux. Toutefois, il déclara être prêt à s’incliner si la vocation de sa fille était sincère – il voulut bien admettre, le pauvre homme, qu’elle se trouvait en bonnes mains. Que pouvait-il dire de plus conciliant ?

La fille cloîtrée devint en peu de temps complètement folle. Elle avait des hallucinations, se mettait toute nue et suppliait qu’on lui donnât le fouet. Ces Dames ne le lui donnèrent pas, mais une servante compatissante le lui administra. Et la fille de hurler qu’on la martyrisait. Bref, il ne resta bientôt qu’un remède pour elle : la camisole de force. Et elle fut mise au secret dans sa cellule. La pénitente, devenant impossible, fut rendue à sa famille après sept mois de ce régime, le 7 octobre 1760. Elle n’en resta pas moins folle : son idée fixe était le mariage. Elle demandait au premier venu : « Épousez-moi ! », elle ne trouva personne, ni catholique ni protestant. Les parents étaient au désespoir. La fille avait des crises de fureur et se jetait sur père et mère ; il fallait alors l’attacher. Le père en voyant l’état dans lequel on lui avait rendu sa fille n’avait pas su contenir ses paroles : il accusa les Dames Noires d’avoir rendu sa fille folle. Ces paroles furent rapportées. Les Dames et l’évêché résolurent de se venger.

Les Dames firent déposer une plainte contre Sirven qui maltraitait sa fille parce qu’elle voulait se convertir au catholicisme. Dès lors, le malheureux fut happé par le fatal engrenage qui avait broyé Calas. On l’obligea à conduire lui-même sa fille aux offices du couvent. Pendant qu’il faisait un court voyage chez un châtelain des environs pour vérifier le cadastre de ses terres, on l’avertit que sa fille avait disparu. Il rentra, trouva sa maison envahie, sa femme, abîmée dans la douleur ; on lui apprit qu’à minuit, la folle s’était levée, disant qu’il faisait jour et qu’elle allait chercher du bois. Elle n’avait pas reparu. Le père fit faire des recherches, la fille demeura introuvable. Le curé du lieu eut cette parole : « Là où est la pauvre fille, elle est mieux qu’avec ses parents. » Phrase fatale ! équivalent des cris hostiles que la foule avait poussés contre Calas assassin.

Dans l’esprit du curé, sa phrase signifiait que la fille avait été de nouveau enlevée par l’autorité ecclésiastique et mise au couvent et non, comme on le crut, qu’elle avait été assassinée. Dans les quinze jours qui suivirent, l’opinion se répandit que la fille était de nouveau cloîtrée. Les Sirven eux-mêmes le crurent. Un jour, des enfants découvrirent le corps dans un puits des Communaux. Le suicide ne fit de doute pour personne.

Mais le fanatisme envenimant tout, déforma tout. La rumeur du crime s’accrédita peu à peu : Sirven avait préféré tuer sa fille à la voir se convertir. Or, Sirven n’était pas chez lui le soir du « crime », on dit alors que c’était la mère. Or la mère avait appelé au secours quand la folle s’était sauvée. On dit ensuite que c’était la sœur aînée qui, quoique en état de grossesse, avait tué sa sœur et l’avait traînée jusqu’au puits. Et l’on fit état de l’argument qui avait si bien réussi pour Calas : les protestants sont parricides par système, un des dogmes de leur secte est d’égorger leurs enfants catholiques. Et nous voilà devant un crime rituel ! cette rumeur abominable fanatisa la foule. On trouva un juge qui, sensible à des pressions cachées, fut tenu de considérer comme coupable celui qu’on lui désignerait. Il pouvait condamner sans crainte, il avait avec lui la voix du peuple et

À

le soutien d’occultes mais puissantes autorités. À Mazamet, on dénicha un procureur, nommé Trinquier, ancien commerçant en faillite qui devint juge par élection. C’était un famélique qui percevait pour vivre un traitement de maître d’école – sans faire l’école. On fit modifier le rapport médical que le juge ne trouvait pas à son goût pour rendre le jugement qu’il avait déjà préparé. Comme la première modification n’était pas suffisante, on le fit truquer une seconde fois. Malgré tant de complaisance, le procès dura quatre ans ! Il était tout de même difficile de condamner un homme aussi innocent que le père de cette pauvre folle.

Les gens étaient peu à peu devenus favorables aux Sirven quand, à la stupéfaction de ceux-ci, on les avisa qu’ils étaient menacés d’arrestation, et qu’ils devaient fuir. Ils abandonnèrent tout et, dans la boue, dans la pluie, dans la nuit, ils se cachèrent dans la campagne. Ils réussirent dans des conditions atroces à faire six kilomètres en cinq heures. On saisit tous leurs biens. Une fois sauvés, ils allèrent chacun de son côté. Lui, à pied, comme un vagabond finit par atteindre Lausanne en 1762. Les femmes se cachèrent à Nîmes. À Mazamet, le juge redoublait de zèle, se servait de tous les moyens pour obtenir des témoignages accablants. Il se passa un fait étrange et qui entrava la marche du procès : le cadavre de la folle, déposé à la mairie, répandait une odeur si infecte que les sentinelles qui le gardaient s’écartèrent. On – qui ? – en profita pour voler le cadavre. Voilà un crime sans cadavre ! on jugea quand même le crime : le père et la mère Sirven furent condamnés à être pendus. Les deux filles survivantes devaient assister au supplice de leurs parents et seraient ensuite bannies. Comme les « coupables » étaient en fuite – bien leur en prit ! – la sentence fut exécutée en effigie, cinq mois après le jugement. La fête eut lieu place du Plô à Mazamet : on dit que la populace assemblée ne la goûta pas trop. Rendons grâce à cette foule.

Sirven fut présenté à Voltaire par Moultou. Curieux ce Moultou, grand ami de Jean-Jacques, qui déteste Voltaire et le dénigre, pourquoi amène-t-il Sirven chez « un polichinelle », « un ami des jésuites », « un corrompu » ? Pourquoi ne l’a-t-il pas dirigé vers Jean-Jacques ? L’amitié de Voltaire serait-elle plus efficace, plus sincère, plus ardente pour les malheureux que celle « du plus vertueux et du meilleur des hommes » ?

Voilà un hommage, bien involontaire et bien significatif, à la générosité et à l’idéalisme combatif de Voltaire.

Voltaire ayant écouté le récit de l’indigne procédure de Mazamet la résume ainsi : Figurez-vous quatre moutons – les Sirven – que les bouchers accusent d’avoir mangé un agneau : voilà ce que je vis.

Sirven se jeta aux genoux de Voltaire et le supplia de n’être pas moins généreux pour lui qu’il ne l’avait été pour les Calas. Et Voltaire accepta encore le combat. Il écrit avec cette allègre combativité qui l’anime : « L’affaire Sirven me tient à cœur ; elle n’aura pas l’éclat de celle des Calas, il n’y a malheureusement personne de roué. Ainsi nous avons besoin que Beaumont (son avocat) répare par son éloquence ce qui manque à la catastrophe. » Le 7 novembre 1765.

Tant mieux pour Sirven qui a sauvé sa tête mais pour la beauté de l’affaire, quel dommage qu’il n’ait pas été pendu ! Cela chiffonne notre chicanier : il était si bien renseigné, qu’il savait déjà que le procès ayant été jugé par un juge subalterne, il faudrait avant de demander la réhabilitation, faire appel devant le Parlement de Toulouse. Encore ! c’était vraiment mal tomber. « S’ils vont à Toulouse n’est-il pas à craindre que des juges irrités ne fassent rouer, pendre, brûler ces pauvres Sirven pour se venger de l’affront de l’affaire Calas ? » La supposition n’était pas invraisemblable. Ces Messieurs du Parlement étaient de taille à condamner d’avance au maximum, les protégés de Voltaire.

Par bonheur, de nouveaux juges parlementaires avaient remplacé ceux de 1760. Le président de Bastard était loin d’être hostile. Voltaire fit habilement sonder tous ces bonnets et toutes ces toges et il fut très réconforté par ce qu’il apprit. Les Sirven allaient s’en tirer !

Ce sont les d’Argental qui ne sont pas contents. Cette affaire Sirven les fatigue. Ils trouvent que l’ermite de Ferney est trop remuant, il devient accablant. À son âge, encore une expédition à la Don Quichotte ; qu’il se repose, et qu’il laisse en repos ses amis qu’il a, bien entendu, mobilisés contre les juges de Mazamet. Voltaire les prie de le pardonner. Ces affaires viennent à lui tout naturellement, il ne les recherche pas. « Voilà trop de procès de parricides, dira-t-on, mais mes divins anges à qui en est la faute ? » pas à lui, et pas aux parricides puisqu’ils ne le sont pas, mais aux juges ! Alors sus aux juges assassins ! « Sirven est chez moi, il y griffonne son innocence et la barbarie des Wisigoths, nous achevons, le temps presse. » 22 avril 1765.

La justice mettait tous les empêchements possibles à la révision ; la pauvre mère Sirven mourut de douleur, Voltaire regretta son témoignage. « Vous voyez les malheurs horribles que le fanatisme cause. » Il sollicitait des appuis au sein du Parlement de Toulouse, parce qu’il savait déjà les y trouver. Son activité en cette année 1765 est vertigineuse. Le nombre de gens qu’il voit, à qui il écrit, à qui il fait des rapports ou à qui il en demande, ceux qu’il nourrit, distrait, complimente, embrasse est incroyable. Entre-temps, il fait délivrer un protestant qui était aux galères pour avoir entendu un prêche clandestin. Voltaire est tout heureux de ce succès : on lui signale d’autres cas semblables. Il recommence les démarches pour faire délivrer les malheureux. Choiseul avait accepté de gracier le premier, il refusa pour les autres : « Ce qu’on pouvait hier on ne le peut demain », dit le ministre à Végobre, l’avocat de Voltaire. Et Végobre ajoute : « Il eût vidé le bagne de tous les protestants qui s’y trouvaient mais cela ne l’empêchait pas de faire les plus cruelles plaisanteries sur Calvin et ses ministres. »

Probablement parce que Calvin et ses ministres étaient à ses yeux des tenants du « fanatisme » – comme les autres.