Voltaire ou la royauté de l'esprit
Première Partie
Ces Messieurs Arouet.
Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux.
Ce vers de Mérope nous donne le sentiment de Voltaire sur la famille en général et sur la sienne en particulier. Il la méprise. Il s’est voulu le premier de sa race et de son nom. Pourquoi s’appelle-t-il Voltaire ? On n’en sait trop rien. Les uns soutiennent que c’est l’anagramme d’Arouet l.J. (le Jeune) d’autres, un nom de terre. Or, il n’y a pas de terre de ce nom, et Dieu sait que les notaires sous l’ancien régime tenaient à jour les listes des moindres parcelles. Il s’appelle Voltaire parce qu’il ne voulait pas s’appeler Arouet comme son père, ni comme son frère Armand, ni comme tous les autres Arouet. Il aurait voulu apparaître en ce monde comme Minerve et sortir, enfant de génie, du cerveau de l’Être suprême ; or, il naquit dans le lit d’un notaire, et malgré qu’il en eût, il fut Arouet et le resta.
Il se donne les gants de renier ses pères ; ce n’est qu’une fatuité. Pour faire fi de ses ancêtres, il faut en avoir. Ceux de Voltaire ne sont pas assez illustres pour que son affectation de les ignorer passe pour une élégance. Toutefois, ils étaient assez dignes pour mériter d’autres sentiments que le mépris de leur descendant.
Nous ne saurions rien d’eux si nous comptions sur Voltaire pour nous informer. Il ne parle jamais de sa famille, sinon avec désinvolture. Mais il lui doit tout, et nous retrouvons en lui tant de traits – et des meilleurs – de cette race méprisée par son rejeton, qu’il faut bien parler de cette famille exemplaire de l’ancienne France. C’est un chef-d’œuvre de travail, d’intelligence, de ténacité que l’ascension des Arouet – un chef-d’œuvre dont nous suivons la patiente élaboration durant deux siècles – et toutes les étapes sont bien marquées, tout est enregistré, il n’y a pas d’à-coups, pas d’erreur : à chaque génération, les Arouet montent. Ils montent d’un petit village de Vendée, au nord du Poitou, qui s’appelle Saint-Loup, dans le pays bocager verdoyant et assez fermé de Gâtine. Un pays un peu chouan. Un vrai pays, resserré, uni. Le premier Arouet était tanneur à la fin du XVe siècle. Il y avait beaucoup de tanneurs dans la région parce que l’élevage y était prospère, parce qu’il y avait de l’eau en abondance et ce premier Arouet en 1495 loua un terrain près de la rivière pour laver et sécher les peaux. Le XVIe siècle fut une époque assez heureuse pour le village en raison de son industrie des peaux et des laines. On y tissa même des draps. Les Arouet tanneurs passèrent à la laine et au drap. En 1523, un Arouet, du nom d’Hélénus, possédait déjà des terres. Il s’était installé à Saint-Loup et avait quitté son village de Saint-Jouin de Marnes près d’Airvault qui est le centre le plus important de cette petite contrée. Cet Hélénus est déjà un notable, il est désigné parfois sous les noms de ses terres qui sont des noms de contes du Moyen Âge : Sieur de la Motte aux Fées ou Sieur du Pas du Cygne.
Ce pays était fort peu opulent. La grande noblesse n’y résidait pas. Les châteaux y étaient des maisons fortes. Rien ne respirait le luxe. L’élite de la population était constituée par les officiers de la Couronne, robins pour la plupart, qui se recrutaient parmi les fils des tanneurs et des marchands enrichis et qui en accédant aux charges déléguant une parcelle d’autorité royale acquéraient du même coup la noblesse. C’était la suprême ambition des chefs de famille enrichis. Dès le XVIe siècle, les Arouet recherchent ces alliances. On n’est pas encore anobli, mais on se frotte à cette petite et fraîche noblesse. Certains Arouet exercent même de modestes charges locales : régisseur des seigneuries. Parmi les alliances des Arouet, nous trouvons un Pidoux. Mais nous les connaissons, ces Pidoux ! c’est la famille maternelle de La Fontaine ! Les fameux cousins Pidoux, Poitevins. La Fontaine reconnut son grand nez en voyant ses cousins Pidoux qui avaient le même. Aimable appariage des Arouet et de La Fontaine aux sources de leurs familles – source d’un certain élixir qui parfume à la fois les Fables de l’un et les Contes de l’autre. Cependant que deux Arouet continuent jusqu’au XVIIe siècle la tradition de la tannerie – nous trouvons un Arouet, avocat à Thouars, qui se qualifie de noble. C’est le premier signe de cet anoblissement qui ne deviendra effectif pour nos Arouet qu’à la fin du XVIIe siècle pour le père de François Arouet, dit Voltaire et qui ne deviendra éclatant pour Voltaire, gentilhomme de la chambre du Roi, qu’en 1741.
Le premier Arouet qui fait le saut est François en 1625 : il quitte d’un seul coup Saint-Loup pour Paris. Il était fils d’un Hélénus Arouet qui avait épousé une demoiselle Marceton, noble – et petit-fils d’un Pierre Arouet qui avait épousé une demoiselle Parent, noble. Ce François réalise ses biens et laissant les cuirs et peaux, s’installe à Paris, marchand drapier. Cette hardiesse n’est pas de la folie, il n’y a jamais eu d’Arouet fou. Ils n’ont jamais commis d’erreur : ce François savait qui il était, c’est-à-dire le fils d’une famille cossue et honorée et légitimement ambitieuse. S’il s’établit « Marchand de draps et de soie » ce n’est pas un hasard. C’est sous Louis XIII, le commerce de haut-luxe, le plus lucratif, celui qui met les marchands en rapports directs avec la noblesse. N’oublions pas que Le Bourgeois gentilhomme est marchand de drap – n’oublions pas que Colbert est fils de marchand de drap. Le grand-père de Voltaire ne ressemblait à M. Jourdain que par sa fortune et l’origine de sa fortune mais il était autrement avisé, il ne voulait pas être « Mamamouchi », il voulait d’abord être bourgeois de Paris. Dix ans après qu’il eut créé son négoce, il l’est. Il s’est marié en 1626 avec une demoiselle Mallepart qui signe Marie de Mallepart. Qui était-ce ? Une fille de riches marchands drapiers dont le père, fort probablement allemand, avait (ou avait eu) une banque à Francfort et qui, pour certains services, avait été anobli. On remarque que depuis le premier Arouet connu pas un n’a fait un sot mariage, pas un n’a descendu d’un degré dans l’ascension. Il est amusant en outre de noter que la grand-mère de Voltaire était d’origine germanique – mais est-ce pour cela qu’il aura cette bienveillance pour les Allemands ? et cette impatience à l’égard des Welches ?
François Arouet ouvre cette nouvelle boutique rue Saint-Denis à l’Enseigne du Paon. Il mourut avant le mariage de ses fils, et sa veuve Marie mourut en 1688, rue des Vignes, paroisse de Saint-Étienne-du-Mont où elle fut enterrée dans l’Église. Ils avaient eu sept enfants.
Une fille, Marie, épousa un Mathieu Marchant, écuyer. De ce mariage naîtront les cousins Marchant – les seuls que Voltaire reconnut au siècle suivant, car ces Marchant furent gens d’entreprise et occupèrent de grosses charges à la Cour et à l’Armée – et ils s’installèrent définitivement dans la noblesse. La fille de l’un épousa le marquis de Bièvres.
Le septième enfant fut François, père de Voltaire, né en 1650. En 1675 il achète la charge de notaire royal au Châtelet. C’est fait : les Arouet sont arrivés à leurs fins. Voici le premier Arouet, depuis le tanneur locataire d’un pré pour laver les peaux, qui accède à une charge et à la noblesse. On quitte les cuirs pour les parchemins armoriés. Il a fallu presque deux siècles. L’achat de cette charge représente une fortune (entre deux cents et deux cent cinquante millions d’A.F.). Ces études de notaires, d’avoués de Paris étaient aussi chères au XVIIe siècle que de nos jours.
François est conseiller du Roy, notaire au Châtelet, il se marie avec une demoiselle Daumart, le 7 juin 1683. Celle-ci n’est plus du drap, elle est de la robe – mais tout est si justement calculé qu’elle n’est pas de la grande robe – elle n’est pas de la robe anoblie : son père est greffier du Parlement – c’est une charge honorable, une charge royale mais ne déléguant pas d’autorité, elle ne confère pas la noblesse. Toutefois, François Arouet, par ce greffier ou du moins par sa fille, entre dans les familles parlementaires. Les frères de sa femme, comme lui-même, accèdent tous à la noblesse. L’un est capitaine du château de Rueil et fait enregistrer ses armoiries lorsqu’il est nommé contrôleur de la gendarmerie royale. Il porte « d’azur à une tour d’argent » – et il épouse une demoiselle Parent, poitevine, d’une famille apparentée aux Arouet et anoblie au XVIe siècle. On voit que ces marchands de drap savaient tisser les liens de famille.
François Arouet fit également enregistrer ses armoiries à l’Armorial général de France. Ce sera le blason de Voltaire. Il était prêt depuis longtemps, les Arouet le tenaient en réserve depuis deux cents ans, ce sont des armes parlantes. Arouet porte « d’or à trois flammes de gueules » parce qu’« Arrouer », en vieux langage poitevin, signifie « brûler ».
Mais il ne faut pas jouer avec les symboles. Il y a de la magie partout : il y en avait dans ces trois flammes écarlates et François Arouet, notaire au Châtelet, jouait sans le savoir avec le feu, avec le Diable et avec Le Saint-Esprit, en léguant ce blason à son fils – ces trois langues de feu ! Qui ne voit en elles le symbole de la Pentecôte ? C’est le Saint-Esprit descendant sur la terre pour cette fête que la liturgie a vouée au rouge. Voilà sous quel emblème allait naître quatre ans plus tard, le petit François-Marie Arouet qui se voudra Voltaire. Si on lui avait demandé son avis pour le choix de ses armes parlantes, eût-il trouvé mieux ? On en doute, mais pour celles-ci, il les rendit prophétiques et il fit parler ces « flammes de pourpre et d’or », dans la langue la plus pure et la plus intelligente qui ait jamais été parlée.
Mais il se moque de ce qu’il doit aux Arouet ! Voici sur quel ton il parle d’eux, en 1741, écrivant à l’abbé Moussinot, son homme d’affaires à Paris : « Je vous envoyai ma signature pour procuration en parchemin. J’oubliai le nom d’Arouet que j’oublie assez volontiers. Je nous envoie d’autres parchemins où se trouve ce nom malgré le peu de cas que j’en fais. »
Un certain M. de la Fonds, du pays de Loudun, lui écrivit un jour avec cérémonie pour lui signaler qu’il venait de découvrir un Arouet, poète à Loudun environ 1429. L’honnête érudit local croyait plaire à M. de Voltaire qui lui répondit avec une courtoisie désinvolte que M. de Voltaire se moquait des poètes du XVe siècle en général et des Arouet en particulier. D’ailleurs, l’érudit local était dans l’erreur, le nom de son poète était Adouet, mais le mépris de Voltaire pour Arouet est une certitude.
Que leur reprochait-il à ces Arouet ? Des siècles de labeur, des siècles d’une probité, d’une droiture, d’une dignité sans tache. Il ne semble pas que ces Arouet eussent l’humeur plaisante, c’étaient à n’en pas douter des gens austères dont la vertu était, au sens profond du mot, la force d’âme. Ils n’ont pas laissé en deux siècles un seul trait d’esprit, pas une anecdote pittoresque, pas une fantaisie, pas une lettre, pas une page de souvenir. Ils ont rempli des cahiers : ce sont des cahiers de comptes. Mais pendant deux siècles toutes leurs additions sont justes, toutes leurs transactions sont justifiées. Tous leurs biens sont sous le sceau royal : leurs enfants, leurs mariages et leurs maisons. Même leur santé n’a jamais fait parler d’elle. Les médecins les tuaient comme la plupart des malades d’alors : mais soit dans la première enfance, soit à l’état de barbon – c’est-à-dire, avant de faire des affaires, ou après fortune faite. Ces Arouet sont les piliers de l’ancienne France, ni guerres, ni peste, ni calamités fiscales ne peuvent rien contre eux. C’est le granit de la nation. C’est probablement ce caractère des Arouet qui exaspérait M. François-Marie Arouet, dit Voltaire.
Et pourtant… il y a en lui du granit Arouet. On n’est pas impunément le rejeton de sept générations connues de travailleurs acharnés, probes jusqu’à la passion, respectueux et amoureux de l’argent. Mais le sang Arouet est chez lui mêlé au sang parisien, les alliances Mallepart et Daumart ont allégé et échauffé le sang des vieux vendéens, il y a en lui un feu qui vient d’ailleurs… Ce feu brûlait au-dessus des couches profondes de son hérédité, il cachait le fond Arouet, il ne l’a jamais consumé. Au cours de sa longue vie, nous verrons, soudain, en contradiction avec le Voltaire connu, le Voltaire mondain, parisien, libertin, sacrilège, nous verrons surgir un vieil Arouet de Saint-Loup – à qui il échappera un mot de notaire, et nous verrons au fond de son alcôve, un M. de Voltaire tenir ses comptes comme… ma foi, comme le fils de son père qu’il ne voulait pas être. Son individualisme philosophique recevait ainsi de beaux accrocs. À travers la belle théorie déchirée nous apercevrons plus d’une fois l’intransigeant visage d’un antique Arouet et le bec d’une plume infaillible additionnant de longues colonnes de chiffres et calculant de fabuleux intérêts hypothécaires.
Sur un certain plan, il a raison, il est lui-même et n’est que lui-même. Il s’est fait, il s’est même composé, comme peu d’hommes l’ont fait sauf les grands acteurs du théâtre ou de la politique. La bourgeoisie l’agace, son vrai milieu c’est l’aristocratie. Il n’oublie qu’une chose : si l’aristocratie lui a ouvert ses portes, c’est à son père qu’il le doit. Certes, il s’y est installé par son talent, mais il y est entré grâce à la dignité du nom qu’il portait et à l’estime que les Richelieu, les Saint-Simon, les Sully avaient pour son père.
Qui était ce père ? On le devine plus qu’on ne le connaît. Il n’y a pas une lettre de Voltaire à son père. C’est presque incroyable. C’était un homme austère et d’une droiture sans faiblesse. Ce qu’il était, il l’exigeait des siens. De ses deux fils, il ne fut que médiocrement satisfait : l’aîné Armand, et François, le cadet, le déçurent, mais sa préférence allait sans doute à l’aîné. François l’épouvantait et lui inspirait une sorte de mépris : il ne recevait de ce fils qu’humiliation et amertume.
Armand, l’aîné, fut baptisé le 23 mars 1085. Il eut pour parrain : Très haut et très puissant seigneur, Monseigneur Armand Jean du Plessis, duc de Richelieu et de Fronsac, pair de France. C’était le petit-neveu du Cardinal. Le lien avec les Richelieu date donc d’avant la naissance de notre héros. La marraine était : Très puissante dame, dame Charlotte de l’Aubespine de Châteauneuf, marquise de Ruffec, épouse de Très haut et très puissant seigneur, Monseigneur Claude de Rouvroy, duc de Saint-Simon, pair de France, chevalier des ordres du Roi, père du célèbre mémorialiste. Le notaire baptisait bien ses fils.
En 1692, le notaire n’est plus notaire car il vend sa charge et figure à l’armorial de France sous le titre de « conseiller du Roy, Receveur des épices à la chambre des comptes. » Dans les épices on ne perdait pas son temps…
Cet Armand, si bien baptisé, forme avec son frère François un contraste frappant. Le pauvre notaire en était désolé : il disait : « J’ai deux fils fous : l’un d’impiété, l’autre de dévotion. » Et c’était vrai comme tout ce qu’il disait. Armand avait été tonsuré et avait songé à entrer à l’Oratoire. C’était un être singulier, plein de bizarreries, inquiet, d’une dévotion anxieuse et tourmentée. Bien entendu, excessif, fanatique, et donnant dans le Jansénisme frénétique. Il était parmi les convulsionnaires ; il lui fallait des miracles ! Il se roulait par terre de temps en temps pour attirer la grâce. Mais, comme il avait de qui tenir, il ne négligeait pas pour autant ses intérêts temporels : il vivait avec son père et sut tirer à lui la majeure partie de l’héritage. Il haïssait François. Un des plus grands chagrins de sa vie fut de mourir sans postérité et de songer qu’une part de ses biens appartiendrait à son frère l’impie !
Ils avaient aussi une sœur, cinquième enfant du notaire, appelée Marguerite. Voltaire l’aimait : c’est la « seule personne de sa famille qui lui ait inspiré de l’affection. Elle épousa le 28 janvier 1709, le sieur Mignot, conseiller du Roy, correcteur à la Chambre des Comptes – toujours les mariages bien assortis –. Ils eurent trois enfants. D’abord, Marie-Louise, née en 1712 ; nous ferons plus ample connaissance avec la grosse Marie-Louise, elle épousera en 1738, Nicolas-Charles Denis, écuyer. Sous le nom de Mme Denis, tous les amis et tous les ennemis de Voltaire la connaissent. La cadette, Marie-Élisabeth, née en 1715, épousa en 1738 M. Joseph de Dompierre de Fontaine dont elle eut deux fils qui assurent jusqu’à nos jours la descendance directe des Arouet, sous le nom de
Dompierre d’Hornoy, en Picardie[1]. Enfin, le troisième sera l’abbé Vincent Mignot, né en 1728, conseiller Clerc au Grand Conseil et abbé commendataire de Seillières, dans l’Aube. Nous retrouverons « les neveux » en cours de route.
Voilà le nid dans lequel est né notre personnage, il y manque l’essentiel : la mère. Cette absence est déplorable. On peut dire que Voltaire fut un enfant sans mère car il la perdit à l’âge de sept ans. Il n’en parle jamais. On ne sait presque rien d’elle – qu’un mot sur Boileau qui était voisin des Arouet et les fréquentait un peu. Elle disait du vieux poète de l’Art poétique que « c’était un bon livre mais un sot homme ». Ce qui laisse supposer que la Parisienne avait bon bec.
La demeure des Arouet se trouvait dans le quartier aujourd’hui démoli qui s’étendait derrière la Préfecture de police, sur le boulevard du Palais actuel. Quand Voltaire écrit dans une ode à Boileau : Dans la cour du Palais, je naquis ton voisin, c’est parfaitement exact car Boileau dont le père était de robe, habitait le Palais de justice. On a dit que Boileau, misanthrope, avait été agacé par les piailleries des enfants Arouet et qu’il rabroua François trop bavard et trop familier. Le fait ne peut être exact car François n’a jamais rencontré Boileau – mais il est exact que François était non seulement bavard mais vite impertinent et toujours en dispute avec son frère aîné.
On a voulu présenter les Arouet comme des mondains. Parce qu’ils étaient notaires de grands seigneurs et même de Ninon de Lenclos, il a plu, à certains, de les imaginer frivoles. C’est l’hypothèse qui est frivole – et Voltaire lui-même est pour quelque chose dans cette fausse réputation. Si Ninon a confié ses intérêts à M. Arouet, c’est parce que celui-ci présentait toutes les vertus de sa charge : le sérieux, la probité, la droiture. Les clients de M. Arouet se liaient à lui d’amitié ; il n’y a pas de meilleur témoignage en faveur de cet homme. Les Arouet recevaient aussi un chanoine de la Sainte-Chapelle, l’abbé Gedoyn que nous retrouverons dans les antiques jupons de Mlle de Lenclos. M. Arouet avait connu le grand Corneille et son fils nous rapporte ces paroles : « Il me disait que ce grand homme était le plus ennuyeux mortel qu’il eût jamais vu et l’homme qui avait la conversation la plus basse. » Est-ce parce que M. Arouet n’était pas poète ? Pas forcément. Corneille convenait lui-même, avec modestie, qu’il ne savait rien dire en compagnie.
C’est chez Boileau que les Arouet firent la connaissance de l’abbé de Châteauneuf. Belle recrue pour la famille : c’est l’abbé qui fit apprendre à François les premiers vers, c’est l’abbé qui dirigeait – qui excitait – les discussions que celui-ci avait avec son frère Armand, discussions qui tournaient à l’aigre. Curieux spectacle que celui de cet abbé cultivant l’animosité des deux frères, rallumant la querelle de deux enfants intelligents mais irascibles. Telle est la société que recevait le digne ménage Arouet. Sans doute recevaient-ils très cérémonieusement et de façon fort cossue les gens de robe et les clients les plus huppés auxquels Mme Arouet rendait très respectueusement des visites. Mais rien ne ressemble moins à un salon à la mode que la lourde, sombre et ennuyeuse richesse de la grand-salle des Arouet. Il ne faut pas chercher ailleurs l’espèce de répulsion que le jeune François-Marie éprouvait pour le logis où il naquit le 22 novembre 1694.