En attendant le psy: prendre sa santé psychologique en main un défi à la fois

Prenez le temps de prendre votre temps

 

J’ai été longtemps dans une course contre l’horloge. Il y avait toujours plus de choses à accomplir que d’heures dans une journée. À mon insu, je maintenais mon système nerveux en constant état d’urgence. Il n’est pas surprenant que les difficultés de sommeil aient autant fait partie de ma vie. La nuit était devenue un moment opportun pour accomplir des projets sans interruption (tant qu’à ne pas dormir, pourquoi ne pas se lever?), et des projets, j’en avais à profusion! Quelques années d’usure et des messages non négligeables révélés par mon corps m’ont fait comprendre que moins nous avons de temps, plus il est impératif de prendre le temps.

Nous reviendrons sur ce thème dans la quatrième partie du livre. Néanmoins, je juge important d’introduire ce sujet assez tôt dans votre lecture, puisqu’il vous permettra de créer un espace dans votre vie pour que vous puissiez mettre en œuvre les autres stratégies. Prendre son temps implique de savoir ralentir, de se déposer, d’intégrer les événements de sa journée et de se recueillir.

 

«Que diriez-vous de vous installer dans votre corps, dans la sensation d’être simplement en vie,

l’espace d’un instant, ou cinq minutes à la fin d’une journée; de rester étendu sur le lit, voire assis à

ne rien faire, le soir ou au lever du jour, avant même que vous ne sortiez du lit?»

— JON KABAT-ZINN54

 

Contempler la lenteur… peu de choses sont aussi difficiles à faire

Retournons dans le passé, il y a une dizaine d’années. Je suis à Luang Prabang au Laos, un pays où règnent la douceur et la sérénité. Dès l’atterrissage, mon système nerveux se dépose à un niveau si bas que je suis résolue à ne plus jamais retrouver mon état de stress usuel (résolution qui sera renouvelée maintes et maintes fois au fil du temps). Ce village, abritant plusieurs temples bouddhistes et orné de fleurs de lotus, baigne dans une tranquillité palpable, une lenteur délectable. Des moines de tous âges vêtus de leurs robes monastiques safranées se promènent paisiblement dans le silence. Mon intérieur y trouve son refuge.

À la fin d’une journée ensoleillée, je gravis les 228 marches qui s’élèvent depuis un monastère pour mener au sommet de la colline Phou Si. Là-haut, la pagode That Chomsi au pignon doré surplombe le village. De là, sur 360 degrés, on profite d’une vue panoramique sur le Mékong, les rivières environnantes et la région de Luang Prabang. La structure construite en 1804 dégage une aura de sagesse. Ce jour-là, nous sommes quelques touristes à nous installer sur le belvédère pour attendre le coucher du soleil. Et attendre… et attendre… et attendre…

Là-haut, il n’y a rien à lire, aucun dossier sur lequel on puisse travailler, aucune technologie pour nous distraire. On se retrouve simplement en compagnie d’un grand nombre de voyageurs attirés par la promesse d’un spectacle unique. Malgré l’énergie de douceur qui émane de l’endroit, un inconfort vibre en moi pendant cette expérience qui m’oblige à la passivité. Je prends conscience d’un tiraillement interne: la pulsion d’être productive se manifeste à travers le désir de savourer le moment présent. Il me semble que j’agis contre ma nature en étant assise là, à ne rien faire et à littéralement regarder passer le temps. Le ciel évolue dans une lenteur pénible. Pendant près de deux heures, je suis là à attendre un destin qui ne peut être précipité, à lutter contre mes impulsions qui cherchent à combler le vide par toute forme d’activité physique ou mentale. Je me concentre sur ma respiration.

Mon unique divertissement consiste à observer un groupe de fourmis rouges à la recherche de nourriture. Mais le paysage est aussi tellement beau! Voilà sans doute le meilleur exercice de tous les temps pour apprivoiser l’immobilité et pour cultiver la pleine conscience, la sérénité, l’équanimité. Je m’efforce alors de méditer sur le processus subtil de transformation des couleurs dans le ciel dégagé. C’est comme si l’univers avait conspiré pour m’offrir le plus enchanteur des décors. Malgré tout, je dois constamment ramener mon esprit vers le «ici» et le «maintenant», cet esprit aussi fuyant qu’un petit chiot hyperactif qui ne peut demeurer en place, ne serait-ce qu’une milliseconde. Reviens ici. Je renouvelle sans cesse cette intention, sinon mes pensées se propulsent dans l’avenir. Ce faisant, je perds la magie du moment.