En attendant le psy: prendre sa santé psychologique en main un défi à la fois

Problème de société? D’attentes démesurées?

Problème de société? D’attentes démesurées? Prenez un instant pour saisir le sens de cette citation de Jiddu Krishnamurti: «Ce n’est pas un signe de bonne santé mentale que d’être adapté à une société malade.» Nous efforçons-nous de nous adapter à une société malade? Sommes-nous en train de nous rendre malades à force de nous imposer ce rythme de vie accéléré, exigeant, voire déchaîné? Nous subissons les contrecoups inévitables d’une culture étourdie dans la folie du «trop»: trop de vitesse, trop de stimulation, trop d’instantanéité, trop de sollicitation, trop d’information, trop d’exigences, trop d’attentes, trop d’options, trop de décisions à prendre, trop d’encombrement et de consommation. (Comment vous sentez-vous au terme de la simple lecture de cette phrase? Étourdi comme je le suis après l’avoir écrite?) De cela découle une surcharge de stress, bien souvent à notre insu. Nos ressources adaptatives sont sursollicitées. Notre système nerveux est assailli par ce bombardement de «trops». Certains de ces «trops» font trembler notre intérieur et sont difficiles à ignorer. D’autres sont moins perceptibles, mais représentent des micro-agressions pour notre organisme. (Saviez-vous que notre taux de cortisol augmente lorsque nous entendons le son de notre

téléphone et même lorsque nous l’imaginons simplement sonner111?) Paradoxalement, cette «culture du trop» génère une série de carences: insuffisance de calme, absence de lenteur, pénurie de silence, pauvreté de profondeur, manque de sens, appauvrissement de la présence attentive, perte d’une liberté véritable.

Je repense à Aurélie, une femme en arrêt de travail venue me consulter. Son employeur lui avait demandé de recourir à l’aide d’un psychologue pour se rétablir d’un épuisement professionnel. Elle occupait un emploi à temps plein sans aucune flexibilité d’horaire. Au cours des dernières années, les standards de productivité de l’entreprise avaient été haussés. De plus, les statistiques sur le rendement de chaque membre de l’équipe étaient rendues visibles pour tous les employés. Il était ainsi possible de savoir qui étaient les employés les plus performants et ceux qui étaient au bas de la liste! Aurélie devait donc faire des heures supplémentaires les soirs et les fins de semaine pour atteindre les critères «moyens» attendus d’elle. Tout cela malgré des ressources insuffisantes. L’équipe était en effet en sous-effectif.

En plus, toute suggestion soumise pour améliorer les conditions de travail se perdait pendant des mois dans les méandres de la hiérarchie de l’entreprise. Elle devait, d’une part, effectuer ses tâches et, d’autre part, former les derniers arrivants. Aurélie avait deux enfants en bas âge, et l’un d’eux souffrait d’épilepsie, ce qui impliquait des suivis réguliers à l’hôpital. Sa famille et celle de son conjoint vivaient à trois heures de route de chez eux. Bien qu’on dise qu’il faut un village pour élever des enfants, ils incarnaient ce village à deux!

Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, la garderie en milieu familial de ses enfants venait subitement de fermer ses portes. Elle devait trouver une solution avant son retour progressif prévu dans un mois… et je devais l’aider à «gérer» son anxiété et son épuisement… Je me questionnais: son anxiété et sa fatigue ne seraient-elles pas les résultantes «normales» d’un contexte «anormal»? Est-ce réaliste de s’attendre à autre chose qu’à un assèchement des capacités d’adaptation dans un contexte où celles-ci sont autant sursollicitées? En somme, on lui donne la responsabilité de se rétablir, elle, alors que, de toute évidence, le contexte oppressant de son emploi et de sa situation personnelle contribuera à un retour à la case départ dès la reprise de ses fonctions.

Mon estomac s’embrouillait à l’écouter parler. Notre société paraît infirme. Elle s’attend à ce que nous travaillions à temps plein, à ce que nous soyons présents pour nos enfants dans une patience bienveillante et dans un dynamisme digne d’un animateur de camp de vacances, que nous soyons investis dans nos relations sociales, que nous soyons assidus à nos rendez-vous médicaux et paramédicaux (ainsi qu’à ceux de nos petits), que nous nous accomplissions dans des loisirs hors travail (tout comme nos jeunes), que nous cuisinions «maison», que nous vivions de manière écoresponsable, que notre demeure soit propre et bien entretenue, que nous soyons en forme, beaux, en santé et équilibrés!

Et qu’en est-il des exigences supplémentaires que nous nous imposons? Il faut être un employé modèle ou un étudiant qui surpasse les attentes, un parent parfait, un conjoint aimant en tout temps, un membre de la famille à l’écoute, un ami disponible, un cuisinier hors pair (pour ma part, après avoir réussi à brûler de l’eau plus de fois que je ne souhaiterais l’admettre, j’ai depuis longtemps abandonné cette dernière exigence…). Est-ce moi ou il manque plusieurs heures dans une semaine pour incarner cinq personnes en une?