En attendant le psy: prendre sa santé psychologique en main un défi à la fois

La résistance: l’huile sur la flamme de la souffrance

Cette perspective qui s’inspire de la pleine conscience change radicalement notre vision des épreuves auxquelles nous sommes confrontés et notre façon d’interpréter les événements. Il nous arrive parfois d’être «limités» dans certaines de nos sphères de vie, mais nous le sommes rarement sur toutes ses facettes en même temps. En prenant du recul, nous pouvons percevoir ce sur quoi nous exerçons toujours un contrôle, au lieu de nous arrêter devant les contraintes liées à une sphère.

Plutôt que de crouler sous le poids du fatalisme, nous pouvons trouver un réconfort dans le fait que certaines choses demeurent en notre pouvoir. Si seulement, nous pouvons agir sur notre respiration, sur les cibles de notre attention, sur nos actions dans l’instant présent, sur des façons de prendre soin de nous, sur la manière de réagir à nos pensées, sur nos interactions avec les autres et sur nos intentions de préserver l’environnement.

Notre manière d’interpréter les choses et de réagir nous appartient. Pour reprendre les sages paroles du psychiatre autrichien Viktor Frankl, lequel a survécu à trois années d’enfermement dans le camp de concentration d’Auschwitz: «On peut tout retirer à l’Homme sauf une chose: la dernière des libertés humaines – le choix de l’attitude personnelle qu’il prendra face à un ensemble de circonstances – afin de décider de son propre chemin.»

 

La résistance: l’huile sur la flamme de la souffrance La thérapie d’acceptation et d’engagement ainsi que les courants philosophiques bouddhistes considèrent que la souffrance fait référence à notre expérience subjective d’un aspect douloureux ou perturbant de notre vie. Ils supposent que notre degré de souffrance est déterminé par l’interaction entre une situation inconfortable (épreuve, douleur, conflit, perte, transition de vie, etc.) et notre résistance face à cet inconfort.

 

Souffrance = inconfort x résistances

Voyons cela dans les mots de Matthieu Ricard: «Nous déployons beaucoup d’efforts pour améliorer les conditions extérieures de notre existence, mais en fin de compte c’est toujours notre esprit qui fait l’expérience du monde et le traduit sous forme de bien-être ou de souffrance. Si nous transformons notre façon de percevoir les choses, nous

transformons la qualité de notre vie 95.»

Pour simplifier, imaginez que la souffrance s’explique par des flèches qui nous atteignent et qui nous blessent: une première flèche représente l’expérience d’inconfort inévitable qui nous fait souffrir ou la réalité difficile qui nous bouleverse à un moment précis de notre vie. La seconde série de flèches fait référence à nos réactions de non-acceptation envers cette première flèche (à l’inconfort primaire ou à ces réalités perturbantes). Par exemple, une flèche secondaire peut ajouter à notre souffrance initiale en critiquant la situation, en nous culpabilisant ou en nous victimisant. Une autre, en alimentant une série d’inquiétudes qui nous projettent dans un avenir sombre («La situation ne s’améliorera jamais!»). Une autre en ressassant le passé («Ça arrive encore! Quel cauchemar!»). D’autres flèches additionnelles nous tourmentent en se focalisant sur les éléments désagréables et en les laissant dominer l’entièreté de notre expérience. Malheureusement, ces flèches secondaires sont bien souvent plus nombreuses que les premières flèches qui, elles, sont inévitables; cela dit, elles sont heureusement nettement plus sous notre contrôle.

Les thérapies contextuelles (approches de la troisième vague intégrant la pleine conscience) considèrent que les afflictions psychologiques découlent d’une «tentative erronée de suppression des cognitions, des émotions ou des

sensations physiques désagréables ou douloureuses96». C’est notre désir de les éviter, de les changer, de les dominer ou de les neutraliser à tout prix qui nous fait souffrir. Ainsi, au lieu de s’attarder aux symptômes eux-mêmes, ce nouveau paradigme en thérapie aspire à modifier la relation de l’individu à son expérience interne ou externe, en l’aidant à cultiver l’acceptation et l’autocompassion. Ce paradigme nous enseigne à accueillir nos émotions avec bienveillance et à prendre une distance avec nos pensées. Les interventions qui vont dans ce sens encouragent également les clients à se consacrer à des actions engagées dans le sens de leurs valeurs, et ce, en dépit de la présence des symptômes incommodants. Ces types d’interventions visent «à modifier les processus cognitifs plutôt que les

contenus 97 cognitifs».

Liam souffre d’une douleur chronique au dos depuis un accident survenu il y a quelques années. Bien que son équipe traitante lui recommande de moduler ses attentes et de limiter ses activités en fonction de ses nouvelles limitations, il s’acharne à poursuivre plusieurs engagements à un rythme comparable à celui d’avant l’accident. Il est donc dans une lutte incessante contre ses limitations, ce qui a pour effet d’intensifier ses douleurs. Son tourment quotidien s’envenime en grande partie en raison de son discours interne critique et exigeant: «Je suis défectueux! Je ne parviendrai jamais à fonctionner comme avant. C’est inacceptable de ralentir, peu importe le degré de douleur. Je dois désormais travailler plus fort que les autres pour atteindre les mêmes critères élevés. Qu’ai-je fait pour mériter ce malheur? La vie s’acharne sur moi.» Accepter ses limitations n’effacera pas sa douleur, mais cela pourrait lui éviter d’amplifier la détresse qui lui est associée. «Subjectivement, la sensation

conserve son intensité, mais perd de son caractère répulsif98.»

Au fil de sa démarche en thérapie, Liam apprend qu’il peut influer sur une part de sa douleur. Il comprend que le stress et la fatigue contribuent à l’exacerbation de ses douleurs. Ces états amplifient les tensions musculaires et réduisent son seuil de tolérance à la douleur. C’est alors qu’il incorpore à son horaire quotidien des temps d’arrêt pour se détendre, pour écouter des relaxations guidées ou des enregistrements audio d’hypnose. Il s’efforce de prendre une pause après chaque demi-heure d’action. Il accepte d’être moins productif qu’il ne le souhaiterait certains jours, tout en restant ouvert à l’idée qu’il puisse se sentir autrement le lendemain. Il tâche de focaliser son attention sur ce qui agrémente son quotidien malgré la présence de la douleur (voir le chapitre L’exercice du ET, à la page 94).

Liam parvient même à identifier quelques privilèges que cette situation lui apporte. Par exemple, il a accès à des services qui lui épargnent, ainsi qu’à sa conjointe, quelques tâches ménagères. Puisqu’il est en arrêt de travail pour une durée indéterminée, il a la chance d’être à la maison lorsque ses enfants viennent manger le midi et lorsqu’ils rentrent de l’école à la fin de la journée. Il a souvent le temps d’entamer la préparation des repas. Il profite de temps libres à sa disposition pour apprendre un nouvel instrument de musique, ce qu’il n’aurait sans doute pas pu faire dans la frénésie du métro-boulot-dodo.

D’ailleurs, en priorisant le repos et les autosoins pendant la journée, il est mieux disposé à accueillir sa famille avec une qualité de présence; l’ambiance à la maison est plus agréable. Il cesse de se culpabiliser par rapport à son passé et ne s’acharne plus à trouver des réponses pour expliquer pourquoi cette épreuve l’accable lui et non d’autres. Il constate, à son grand étonnement, que vivre dans l’instant présent et en synergie avec ses besoins allège son quotidien.

«La douleur est inévitable. La souffrance est optionnelle.» Ce proverbe bouddhiste résume bien ce chapitre. La douleur et les épreuves accompagnent le privilège de respirer dans ce monde. La souffrance est une expérience déterminée par la signification qu’on accorde à ces douleurs et à ces épreuves. Cela dit, je ne souhaite aucunement invalider ou banaliser l’importance des difficultés auxquelles chacun est confronté. Je ne prétends certainement pas que l’acceptation soit quelque chose de facile à accomplir. Le plus grand voyage de la vie est probablement celui de l’acceptation, et je doute que nous parvenions à destination avant d’expulser notre dernier souffle… C’est en réalité le défi d’une vie entière pour chacun de nous.

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