En attendant le psy: prendre sa santé psychologique en main un défi à la fois

Vite, ralentissez!

 

Les années suivant ma formation professorale de yoga, je donnais plusieurs cours par semaine dans un studio. Bien souvent, j’assistais d’autres professeurs dans la tâche d’accueillir les élèves et de les inscrire aux cours. Comme tout professeur de yoga, j’étais régulièrement ébahie par l’ironie de voir des gens arriver à la course, empressés qu’ils étaient de venir se détendre. Les gens pressés entrent à toute vitesse dans le studio, craignant d’être en retard, et vont vite s’allonger sur leur tapis, pour… respirer et relaxer. Voilà un changement de rythme radical pour le système nerveux! La contradiction est comique: vite, je dois ralentir!

Cette aberration n’est-elle pas omniprésente dans notre société? Combien de fois par jour agissez-vous à la hâte, même pour parvenir à ralentir? Vite, nous devons finaliser ce rapport pour maximiser notre pause midi. Nous effectuons nos tâches du soir au rythme d’un diable de Tasmanie, pour ensuite aller nous coucher comme si notre système nerveux ne possédait qu’un interrupteur à deux réglages: allumé ou éteint.

 

«“Vivre intensément!” est devenu le leitmotiv de l’homme moderne. Une hyperactivité compulsive

dans laquelle il ne faut pas qu’il y ait le moindre passage à vide, de peur de se retrouver avec soi-

même. Peu importe le sens, pourvu qu’on ait l’intensité. D’où le goût et la fascination pour l’exploit, l’excitation maximale des sens, la violence… Se dépasser pour aller nulle part, passer le mur du son

de l’inutile et monter le vide en épingle. Voilà qui serait vivre pleinement.»

— MATTHIEU RICARD110

 

L’évolution de la société vers la dégradation du temps de qualité

Les avancées technologiques promettaient de nous libérer du temps et de nous permettre d’avoir davantage d’espace dans nos vies pour nous consacrer à des loisirs. En étant plus efficaces dans l’exécution de nos tâches, nous allions profiter d’une abondance de temps libre, non? Nous n’avons plus à faire notre lessive à la main. Nous n’attendons plus cinq jours avant que notre destinataire reçoive notre lettre; notre message électronique se rend en une fraction de seconde. Nous n’avons plus à nous déplacer à la bibliothèque pour obtenir la réponse à nos questions… Et grâce à la reconnaissance vocale, il n’est même plus requis d’écrire notre question dans un moteur de recherche. Appuyons sur le microphone de notre téléphone intelligent, posons-lui la question et le tour est joué. Nous devrions donc baigner dans une profusion de temps libre et être en mesure de nous consacrer aux loisirs et au repos!

Malencontreusement, les progrès technologiques participent beaucoup à cette vie à haute vitesse que nous menons aujourd’hui. Avec l’augmentation de l’efficacité du temps est venue l’amplification des standards de performance et des attentes liées à la productivité. Nous souhaitons constamment réaliser un plus gros volume, aller plus rapidement et plus loin. Les frontières entre le boulot et les temps libres sont de plus en plus embrouillées: nous ne sommes plus obligés d’attendre d’être physiquement au bureau pour envoyer un message électronique lorsque nous pensons à notre travail le soir venu. Pourquoi ne pas l’écrire tout de suite? Plusieurs personnes prennent même l’habitude de vérifier leur boîte de messages avant même de sortir du lit ou d’avoir savouré leur café! Nous sommes joignables à toute heure de la journée.

De plus, malgré certains avantages qui en découlent, le virage vers le télétravail hypothèque notre capacité à faire la coupure entre le travail et la vie personnelle. En outre, il n’y a plus de période de transition entre le travail et la maison pour décanter la journée: le temps de déplacement se compte désormais en moins de 10 secondes pour ceux qui travaillent à domicile. Par ailleurs, il devient possible de travailler à toute heure.

Gardons en tête que même si nous ne répondons pas nécessairement aux appels ou au courrier électronique en soirée et pendant les week-ends, notre cerveau se remet en mode travail dès qu’il voit un message qui nous est destiné. Avec l’avènement des ordinateurs portables et des réseaux intraweb accessibles depuis notre demeure, il devient possible d’avancer des dossiers la fin de semaine. Alors que les avancées technologiques devaient nous permettre de ralentir, elles n’ont fait qu’accélérer les choses et hausser les standards. Elles ont fait de l’équilibre travail-repos un idéal plus que difficile à atteindre.