En attendant le psy: prendre sa santé psychologique en main un défi à la fois
Viser l’excellence au lieu de la perfection
Voici quelques réactions typiques plutôt néfastes au syndrome de l’imposteur.
La capitulation. Quand nous capitulons, notre dialogue interne se teinte de messages négatifs tels que: «Je suis moins valable que les autres», «Les autres sont meilleurs que moi», «Je ne serai jamais à la hauteur». Nous nous sentons inadéquats et demeurons donc à l’intérieur des frontières de ce qui nous est familier pour éviter de nous exposer à la critique ou à l’échec.
La surcompensation. Tout comme Ève, nous surcompensons parfois. La surcompensation peut prendre la forme de standards élevés rigides, d’une survalorisation de la performance, d’un besoin excessif de reconnaissance et d’approbation, d’une recherche de contrôle, d’une tendance à camoufler cette vulnérabilité sous une façade confiante et imposante, ou bien d’une propension à être critique et intransigeant envers soi-même et les autres.
L’évitement. Il est possible d’éviter temporairement un sentiment d’inconfort en ayant recours à une forme de consommation ou d’excès. L’autosabotage est une autre forme de fuite, comme on le voit dans le phénomène de la procrastination: nous ne complétons pas ce que nous entreprenons. Nous ne donnons pas le meilleur de nous-mêmes parce que ce serait trop confrontant de le faire et d’échouer. Inconsciemment, une partie de nous se dit: «Tant qu’à penser que je ne peux pas réussir, je ne vais pas essayer, au risque de vivre un échec.» Paradoxalement, ceci engendre un cercle vicieux néfaste pour l’estime de soi: en évitant les potentiels échecs, nous vivons par le fait même moins de réussites. Ainsi, ceci nous empêche de découvrir nos capacités et confirmera plutôt notre impression de ne pas être à la hauteur.
Viser l’excellence au lieu de la perfection Viser la perfection devient handicapant et assure que le syndrome de l’imposteur nous suive telle une ombre impossible à chasser. Cela ne veut pas dire que nous devrions renoncer à nos ambitions ou à l’idée d’aspirer à livrer le meilleur de nous-mêmes. Le parcours vers l’actualisation de soi sera toutefois beaucoup plus doux et agréable si nous ciblons des attentes réalistes au lieu de la perfection.
Le laboratoire de recherche de Patrick Gaudreau, docteur en psychologie et chercheur en psychologie de la motivation et de l’accomplissement à l’Université d’Ottawa, a récemment soulevé des différences fascinantes parmi les gens qui aspirent à répondre à de hauts critères de performance. L’équipe a fait ressortir deux types d’approches orientées vers la performance. Il s’agit du «perfectionnisme» et de la «poursuite de l’excellence». Les individus qui correspondent au profil perfectionniste s’imposent des standards très élevés, parfois irréalistes, de performance. Leurs attentes sont généralement inflexibles. Leur cheminement vers l’atteinte d’un objectif est teinté par une dimension de contrôle et de rigidité. Ils investissent énormément d’effort et d’attention pour atteindre leurs critères de performance, et ils s’autoévaluent très sévèrement. La poursuite de l’excellence, quant à elle, fait référence à la tendance à viser des standards de performance élevés, mais flexibles et réalistes. Cela implique de mobiliser de l’effort et de l’énergie d’une manière engagée et déterminée, tout en demeurant flexible. Viser l’excellence laisse donc place aux multiples facteurs qui sont hors de notre contrôle et qui influencent les résultats.
Les études menées par l’équipe de recherche ont démontré que la poursuite de l’excellence était associée à un niveau de satisfaction de vie plus élevé que la poursuite de la perfection. Les risques de souffrir d’une dépression seraient également plus faibles lorsque nous sommes motivés par l’excellence plutôt que par la quête de la perfection. Fait particulièrement intéressant, la poursuite de l’excellence contribuerait à des progrès plus marqués sur le plan des objectifs orientés vers la performance, à une amélioration accrue sur le plan de la réussite scolaire et à de meilleurs résultats de manière générale. L’équipe de recherche a fait ressortir l’existence d’une dynamique positive qui s’auto-entretient chez les gens motivés par l’excellence: viser des standards élevés mais flexibles de performance serait associé à de plus grandes réussites, ce qui, en revanche, alimente la motivation à poursuivre des objectifs ambitieux. À l’opposé, le perfectionnisme serait associé à une diminution de la réussite au fil du
temps90.
Il avait déjà été démontré que nos affects jouent un rôle important dans notre façon d’aborder nos objectifs. Les gens qui ont une plus grande propension aux affects positifs (qui se sentent généralement heureux ou satisfaits par leur vie) sont portés à adopter des stratégies orientées vers la tâche (par exemple: investir une plus grande intensité d’effort, définir un plan d’action, avoir recours à du soutien), ce qui optimise les chances d’accomplir leurs objectifs. En revanche, ceux qui vivent davantage d’affects négatifs au quotidien (colère, rancune, mépris, culpabilité, nervosité, etc.) sont plus enclins à utiliser des stratégies de désengagement ou d’évitement (déni, procrastination, etc.); évidemment, ceci hypothèque les probabilités d’atteindre leurs objectifs. Ainsi, les récentes études sur le perfectionnisme et la quête de l’excellence nous amènent à croire que le perfectionnisme est probablement lié à l’expérience d’affects négatifs et à l’utilisation de stratégies d’évitement et de désengagement, alors que la quête de l’excellence favorise l’expérience d’affects positifs et la mise en
œuvre de stratégies orientées vers la tâche91.
Par ailleurs, entretenir des normes d’excellence élevées mais réalistes, plutôt que des standards perfectionnistes, est associé à une plus grande ouverture à l’expérience, ainsi qu’à une créativité et à une pensée
divergente accrues 92. Naturellement, ceci peut grandement optimiser les chances de performer à la hauteur de nos attentes.
Ironiquement, nous sommes plus performants en visant l’excellence que la perfection. Nous avons plus facilement accès à diverses ressources cognitives et analytiques. Notre esprit est plus créatif. Viser l’excellence fait davantage appel à une source de motivation intrinsèque. Nous progressons vers nos objectifs parce que l’action concorde avec nos réelles valeurs personnelles. Ainsi, nous risquons moins de souffrir d’épuisement et la motivation risque moins de s’éteindre. En outre, l’ombre du syndrome de l’imposteur a des chances d’être considérablement moins agaçante. Nous pouvons donc accomplir bien des choses, mais le chemin pour y parvenir sera résolument plus agréable.
Et si vous laissiez davantage de place à une dimension sage et bienveillante de votre être? Imaginez une grand-maman symbolique intérieure, aimante et indulgente, qui ne désire que votre bonheur et qui souhaite que vous vous accomplissiez sans vous étouffer sous le poids de la perfection. Que changeriez-vous? Comment vous parleriez-vous? Pouvez-vous être plus flexible dans vos standards et reconnaître que le syndrome de l’imposteur n’est qu’une illusion projetée par vos schémas?
J’aime voir mes «Ève» cheminer vers la bienveillance et la souplesse envers elles-mêmes. Elles cessent de viser la perfection et elles choisissent plutôt de faire de leur mieux, d’agir en fonction de ce qui donne un sens à leur vie et de savourer les petits plaisirs. Elles apprennent à accueillir leur humanité, à prendre soin d’elles et à reconnaître leur véritable valeur. Elles réalisent que la beauté n’est pas déterminée par le chiffre sur un pèse-personne, mais bien par ce qu’elles dégagent. Elles développent leur capacité à faire abstraction du syndrome de l’imposteur lorsqu’il surgit. Elles comprennent que, dans ces conditions, elles ne sont pas des «imposteurs» de quoi que ce soit. Au contraire, elles atteignent merveilleusement bien les critères imparfaits d’une expérience de vie humaine.
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