En attendant le psy: prendre sa santé psychologique en main un défi à la fois
L’exercice du ET
Dans mon livre Calme au cœur du chaos, je mentionne brièvement l’exercice du ET. Je crois que cette stratégie mérite d’être explorée davantage et d’occuper un territoire propre à elle dans cet ouvrage. Puisque notre cerveau s’oriente naturellement vers ce qui est perçu négativement, nous perdons facilement de vue l’ensemble du contexte dans lequel nous nous trouvons. Notre dialogue interne s’enlise fréquemment dans des raccourcis de pensées (nommées distorsions cognitives), ce qui nous amène à filtrer l’information de manière à discréditer ce qui est positif et à ne percevoir que les désagréments d’une situation. L’élément qui captive notre attention embrume la perception de notre existence, laquelle devient teintée de gris. Voici un exemple tout simple: lorsque nous nous blessons le petit orteil sur le coin d’un meuble, notre cerveau se concentre naturellement sur l’orteil en douleur et non sur les neuf autres orteils intacts. La souffrance est alors au cœur de notre expérience. Ce phénomène tend à se reproduire dans diverses situations de notre vie.
Imaginez que vous êtes en forêt et que vous apercevez un pylône électrique. Votre esprit pourrait être porté à s’accrocher à ce détail et à le laisser assombrir l’ensemble de votre expérience: «Que c’est laid! Ça gâche le beau paysage!» Votre esprit pourrait vouloir résister ou combattre: «Je devrais appeler la Ville pour me plaindre.» Comment vous sentiriez-vous, au terme de votre randonnée, après avoir focalisé à ce point votre attention sur le pylône? C’est dans ces circonstances que l’exercice du ET peut nous aider à prendre du recul et à relativiser la situation. Lorsque vos pensées critiquent une facette de votre réalité, prenez le temps de dire «ET», puis nommez les autres composantes de votre expérience: «Il y a ce pylône, ET ce champ à perte de vue, ET de beaux arbres derrière, ET un ciel paisible, ET un horizon à couper le souffle, ET cet écureuil qui se faufile dans les buissons, ET ces gens de l’autre côté de la forêt qui ont de l’électricité grâce à cette ligne de transmission, ET l’air qui est si agréablement frais…» Ne trouvez-vous pas qu’avec cette prise de perspective, vous reviendriez serein et ressourcé de votre randonnée, plutôt qu’aigri et amer comme dans le premier scénario?
Connaissez-vous l’expression décoller son nez de l’arbre pour voir la forêt? Elle nous incite à prendre du recul pour mieux saisir l’ensemble du contexte. De la même façon, l’exercice du ET favorise la défusion cognitive, ce qui nous permet de prendre une distance psychologique par rapport aux pensées. L’adoption de cette technique agrémente notre satisfaction de vie en court-circuitant cette tendance naturelle que nous avons à fusionner avec les aspects que nous jugeons comme étant négatifs. Elle nous aide à reconnaître ce qu’il y a de neutre ou de positif parmi les désagréments. Cela requiert de l’entraînement et n’est pas toujours évident. En nous y exerçant, il devient possible, même dans les moments plus sombres, d’apercevoir quelques percées de soleil. Sans dire que nous éliminons les sources de la souffrance, celles-ci deviennent légèrement moins envahissantes et nous évitons de focaliser notre attention uniquement sur elles.
Permettez-moi de vous faire part d’un autre exemple simple et cocasse. Il y a quelques années, tandis que je me changeais dans le vestiaire d’une salle d’entraînement après un cours de cardio en groupe, j’entendais dialoguer un trio d’adolescentes. À un moment, l’une d’elles s’est emportée soudainement quand son élastique à cheveux s’est rompu: «Ah non! Mon élastique s’est cassé. Ma vie, c’est de la merde!» Nul besoin de signaler la sublime surgénéralisation de son discours. (Impossible de m’empêcher de sourire en l’entendant s’exclamer.) Pouvez-vous imaginer à quel point l’exercice du ET aurait pu lui être utile? N’aurait-elle pas quitté le gymnase avec une attitude moins aigrie si elle s’était dit: «Mon élastique est brisé, ET j’ai la chance d’avoir de beaux cheveux longs à attacher, ET j’ai deux bonnes amies avec qui je m’entraîne, ET j’ai un corps qui me permet de bouger librement, ET j’ai l’argent pour acheter de nouveaux élastiques, ET il y a une pharmacie à proximité…»
Cette stratégie ne vise pas à nous faire croire qu’il n’y a rien de fâchant dans notre expérience. Son objectif n’est pas d’invalider l’importance de notre mécontentement ni de notre souffrance. Ce n’est pas l’exercice du MAIS: «Je souffre, MAIS j’ai un toit, il fait soleil…», au sens de «Je ne peux pas me plaindre parce que j’ai d’autres belles choses qui comblent ma vie…». Prenons soin d’accueillir les émotions saines qui accompagnent la détresse. Néanmoins, cette technique est aidante pour empêcher que notre esprit ne s’enfonce dans un assombrissement défaitiste. En favorisant une vue d’ensemble qui correspond davantage à la réalité, notre perspective devient typiquement plus nuancée et moins démoralisante.