En attendant le psy: prendre sa santé psychologique en main un défi à la fois
Les réactions de la tortue et de la mouffette
«Il y a là une confusion, lourde de conséquences, entre libérer les émotions, comme on lâcherait une
meute de chiens sauvages, et se libérer du joug des émotions destructrices et conflictuelles, dans le
sens de ne plus en être l’esclave. Dans le premier cas, on renonce à toute maîtrise des émotions
négatives et on les laisse exploser à la moindre occasion, au détriment du bien-être d’autrui et de sa
propre santé mentale. Dans le deuxième cas, on apprend à s’affranchir de leur pouvoir, sans les
réprimer ni les laisser détruire notre équilibre.»
— MATTHIEU RICARD72
Les réactions de la tortue et de la mouffette
Un jour, quelqu’un m’a fait part d’une comparaison entre les réactions de la mouffette et celles de la tortue. J’ai envie de vous les faire connaître pour que vous puissiez les repérer et freiner la pulsion de les adopter. Nos réactions à la détresse émotionnelle tombent parfois dans ces catégories.
Nos réactions de tortue prennent la forme d’un repli sur soi, d’un retrait, d’un évitement, d’une distanciation ou d’une coupure émotionnelle. Nous entrons à l’intérieur de notre carapace. Évidemment, cela se ressent – les gens nous sentent alors déconnectés, froids, distants. En revanche, lorsque nous sommes en mode mouffette, nous pulvérisons notre détresse sur les autres. Nous déplaçons nos émotions sur notre entourage, nous critiquons tout, nous contre-attaquons, nous usons de représailles, nous argumentons, provoquons ou cherchons à oppresser les autres. La tension déborde sur tous ceux qui sont à l’intérieur de nos ondes de choc, tel un volcan en éruption qui cause des ravages sur son environnement. Dans les deux cas, ces réactions nous empêchent d’établir un contact avec nos émotions saines. Nous sommes en réaction, tout simplement, et notre entourage en souffre. Nous aussi, par ailleurs.
Nous avons plus souvent tendance à adopter l’une ou l’autre de ces réactions, selon notre tempérament, notre éducation, notre vécu. Dans quelle catégorie vous reconnaissez-vous le plus souvent? Je vous invite à observer vos réactions au courant de la prochaine semaine. Permettez-vous de le reconnaître lorsqu’un de ces modes s’active: «Je réagis actuellement en mouffette.» Peut-être que certaines circonstances favorisent un mode plus que l’autre. Par exemple, certaines personnes réalisent qu’elles ont davantage de réactions de mouffette lorsqu’elles ont bu un verre de trop. N’hésitez pas à «vous dénoncer» à votre entourage: «Je t’ai critiqué et ce n’était pas nécessaire. Je réalise que je ne faisais que déplacer mon inconfort sur toi. Je m’en excuse.» Aucun de ces deux modes n’est optimal, mais c’est humain d’y succomber. En prendre conscience nous permet d’effectuer des changements graduels qui auront un impact bénéfique sur nos relations ainsi que sur notre manière de nous gérer émotionnellement.
Une fois que nous avons pris conscience de nos schèmes réactionnels, nous pouvons adopter des réactions plus adaptées. On ne peut nier qu’il y a des avantages à chacun de ces modes: les réactions de la tortue limitent les dommages collatéraux. La souffrance est silencieuse, subtile, mais elle est sous-entendue. Les réactions de la mouffette, elles, nous garantissent d’être entendus, vus et sentis (haha!). Toute détresse est palpable et difficile à ignorer. Il n’est pas surprenant que ces réactions persistent au fil de l’évolution. Ces réactions viennent toutefois avec un coût onéreux. En mode tortue, nous assumons le risque que notre souffrance se perde dans la vacuité du silence, que rien ne change, que les irritants s’accumulent et moisissent en dedans. En mode mouffette, nous risquons de corroder les liens qui nous unissent à ceux qui nous sont chers.
Il est dès lors désirable de quitter ces pôles opposés pour nous établir dans une zone réactionnelle plus équilibrée et efficace. Intéressons-nous à ce qui frémit dans notre chaudron. Accueillons nos émotions sans nécessairement chercher à leur trouver une explication. Apprenons à les exprimer clairement mais respectueusement, à les verbaliser de manière authentique. Cultivons l’art de communiquer, mais aussi celui d’écouter. Tant les tortues que les mouffettes ont quelque chose à exprimer, et elles méritent d’être entendues.
OceanofPDF.com