Œuvres (Pléiade), tome I
Visage
Les hommes se distinguent par ce qu’ils montrent et se ressemblent par ce qu’ils cachent.
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Le plus grand nombre de nos réactions, — la plupart de nos jugements, — et toutes nos « opinions », sans exception, — impliquent de tels postulats — et si arbitraires ou si absurdes, — qu’il suffit de développer ce que nous pensons sur quelque sujet que ce soit, pour rendre cette pensée ridicule, ou odieuse, ou naïve.
Si, dans une controverse, l’un des adversaires se bornait à reprendre ce que vient d’alléguer l’autre contre lui, sans rien contester, sans rétorquer, sans qualifier, — en un mot, sans répondre ; mais en précisant de plus en plus les arguments dont on veut l’accabler, — je m’assure que cette redite approfondie qu’il en ferait, ce « grossissement » et cette rigueur suffiraient dans le plus grand nombre des cas à énerver et à exténuer la thèse et les raisons ennemies.
VISAGE
I
L’HOMME laisse visible ce qu’il devrait le plus soigneusement dérober à la vue des autres.
Que si, comme il en était à Venise au temps du carnaval, la coutume et la police permettaient l’usage ordinaire du masque, et que l’on finît par considérer comme un a ite d’importance, auquel ne manqueraient ni la solennité, ni la signification, ni la sensation du risque, ni l’émotion de la confidence, l’acte de se découvrir le visage et de l’offrir à quelqu’un, toute la valeur de cet objet essentiellement singulier serait créée et se ferait sentir.
Observons que notre visage nous est aussi étranger qu’il l’est à autrui : ses modifications et ses expressions conscientes et volontaires nous sont seules transmises. Le reste ne nous vient que des miroirs ; encore, faut-il apprendre que cette image est notre image. Il y a quelquefois de la surprise dans la rencontre que l’on fait d’un personnage, au tournant d’un lieu assez sombre. On allait s’excuser d’avoir presque heurté cet inconnu, dont le geste et l’ébauche de salut sont curieusement symétriques de la forme du mouvement que l’on se sent faire.
Ces rencontres sont rarement satisfaisantes. Est-ce donc MOI, L’UNIVERSEL, qui suis ce particulier-là ? Puis-je aimer celui-ci ? Lui attacher le prix infini qui convient à l’unique — par excellence — à l’Ego créateur de toutes les valeurs, qui se sent si étrangement seul et incomparable ?
Je pense qu’il y a plus de chiromanciens que de physionomistes professionnels. C’est, peut-être, que les visages sont apparents et que les paumes ne le sont pas. Tout le monde se croit lecteur de visages ; lecteur à vue, — cependant que les lignes de la main ne disent rien qu’il ne faille leur faire dire au moyen d’un livre ou d’une tradition reçue.
Ces deux pratiques satisfont au même désir naïf : chacun veut avoir un destin. Chacun se tient pour une importance séparée qui suit sa courbe au travers du chaos des événements, comme une mouche vole où elle veut, dans l’air d’une salle où tonne l’orchestre.
A ce désir si naturel répondent nécessairement des oracles et des avis exprimés dans les termes de la métaphysique et de la psychologie les plus primitives, qui ne sont pas, après tout, moins profondes ni moins lumineuses que les autres.
II
La face est porteuse de tous les appareils qui conviennent à la réception des émissions dont les sources sont sans contact avec notre corps. La connaissance immédiate du milieu cesse à longueur de bras ou de jambe. Au delà, ce ne sont qu’émanations et radiations de diverses espèces, d’ailleurs tout à fait incomparables l’une avec l’autre. Il est merveilleux que nous ayons de quoi accorder toutes ces sensations entre elles et ne pas même nous apercevoir que la voix d’un homme qui nous parle, et la couleur et le modelé de son visage sont des phénomènes absolument hétéroclites qui s’unissent je ne sais comment et coïncident je ne sais où.
En somme, l’affaire de la face est la distance. Elle donne et elle reçoit à distance. Elle est montée sur un mécanisme à pivots qui la présente, l’oriente dans le milieu dont les inégalités sollicitent le monstre moteur et sensitif caché dans sa caverne osseuse. Elle a sa mobilité propre qui se rapporte à l’excitation dominante dans l’instant. Le regard, cette attitude puissamment expressive, le plissement du front, le froncement des sourcils et celui des narines, la forme que prend le système des lèvres, se prononcent ; et tout cela veut, subit, attend, prévoit, juge, demande, refuse… Tout cela se modifie tantôt pour mieux recevoir ou mieux exclure ce qui vient de l’espace, tantôt pour propager ou avouer à distance ce qui vient du centre de tout espace pour chacun.