Œuvres (Pléiade), tome I
Le prince et la Jeune Parque
Il est remarquable qu’on ne puisse obtenir cette continuité et cette égalité ou cette plénitude, qui sont pour moi les conditions d’un plaisir sans mélange, et qui doivent envelopper toutes les autres qualités d’un ouvrage, que par un travail nécessairement discontinu. L’art s’oppose à l’esprit. Notre esprit ne s’inquiète pas de quelque matière : il admet tout ; il émet tout. Il vit littéralement d’incohérence ; il ne se meut que par bonds, et subit ou produit d’extrêmes écarts qui rompent à chaque instant toute ligne qui s’indique. Ce n’est que par des reprises qu’il peut accumuler hors de soi, dans une substance constante, des éléments de son action, choisis pour s’ajuster de proche en proche et tendre vers l’unité de quelque composition…
*
J’étais bien libre de spéculer ainsi, et de ne pouvoir souffrir ce qui attire et attache à la poésie la plupart de ceux qui l’aiment. Le temps vint que je m’y remis, et qu’il fallut passer à la pratique.
LE PRINCE ET LA JEUNE PARQUE
Je ne sais par quelle reprise mystérieuse, par quel retour vers ma jeunesse, je revins à m’intéresser à la poésie, après plus de vingt ans que je m’en étais détaché.
Peut-être y a-t-il en nous une mémoire périodique et lente, plus profonde que la mémoire des impressions et des objets, une mémoire ou une résonance de nous-mêmes à longue échéance, qui nous rapporte, et vient nous rendre à l’improviste nos tendances, nos puissances, et même nos espoirs très anciens ?
Je m’aperçus que je redevenais sensible à ce qui sonne dans les propos. Je m’attardais à percevoir la musique de la parole. Les mots que j’entendais ébranlaient en moi je ne sais quelles dépendances harmoniques et quelle présence implicite de rythmes imminents. Des syllabes se coloraient. Certains tours, certaines formes du langage se dessinaient parfois d’eux-mêmes sur les frontières de l’âme et de la voix et semblaient demander à vivre.
Ces commencements de l’état chantant, ces printemps intimes de l’invention expressive sont délicieux, comme est délicieux le balbutiement préalable de l’orchestre, quelques instants avant qu’il s’ordonne et s’assemble et qu’il obéisse, et quand il n’enfante encore qu’une variété vivante et contrariée de timbres qui s’essaient, qui s’enhardissent, s’interrompent, se contredisent, et préparent, chacun selon sa nature, leur prochaine et miraculeuse unité.
Peu à peu, je m’accoutumai, je m’apprivoisai à revivre mon adolescence. Je me surpris versifiant. Je reconnus en moi les soucis et les soins du poète. Je me laissai faire avec plaisir. Je confesse que j’étais las d’agiter depuis bien longtemps des questions assez difficiles. Mon esprit, occupé de certains sujets qu’il s’était donnés et dont il n’était pas aisé de se défaire en les épuisant, se trouvait s’être construit des cercles infernaux ; il repassait indéfiniment par les mêmes états de lumière et de ténèbres, de puissance et d’impuissance complémentaires.
Mais comme je me remettais à la poésie, cet esprit, toutefois, ne me quittait point ; et je ne tardai pas à reconnaître, sous les premières fleurs de ma nouvelle saison, bien des problèmes et des énigmes d’ordre abstrait. On en trouve où l’on veut, et la poésie n’en manque point ; c’est une affaire d’exigences. Après les bonheurs de l’esquisse et les promesses des belles choses qui s’entrevoient, après que l’on a été séduit à ces divins murmures de la voix intérieure, et que déjà de purs fragments se sont d’eux-mêmes détachés de ce qui n’existe pas, il faut enfin en venir au travail, articuler ces rumeurs, rejoindre ces morceaux, interroger tout l’intellect, se parcourir l’esprit, — et — attendre…
J’entrai dans ce travail. Mon dessein était de composer une sorte de discours dont la suite des vers fût développée ou déduite de telle sorte que l’ensemble de la pièce produisît une impression analogue à celle des récitatifs d’autrefois. Ceux qui se trouvent dans Gluck, et particulièrement dans l’Alceste, m’avaient beaucoup donné à songer. J’enviais cette ligne.
Bientôt, je me heurtai à des difficultés éternelles. Un jour presque entier consumé à faire, à défaire et à refaire quelque partie de mon poème, j’en ai pris ce dégoût désespéré que connaissent tous les artistes. L’artiste serait peu de chose, s’il n’était le jouet de ce qu’il fait. Je décidai d’abandonner la partie ; je m’assurai qu’il fallait renoncer ; et voulant rompre par un acte le triste enchantement qui m’enchaînait à mes ébauches, je me suis contraint de sortir. J’ai marché assez furieusement dans les rues, à demi ébloui par les lumières désordonnées, et j’ai erré, comme une pensée brusquement jetée dans le tumulte de la Ville, égaré par le mouvement des êtres et des ombres, confondu volontairement à l’agitation générale et indistincte de la foule dans le soir, je me sentais encore ressaisi et, par instants, obsédé, au milieu de tous ces vivants en marche, des mêmes essais et des mêmes refus que je venais de fuir, et dont je cherchais à dissoudre le tourment dans cette multitude d’inconnus. J’étais une mauvaise mère qui va, loin de chez elle, perdre un enfant qu’elle ne peut souffrir.
Après une marche fort longue, je suis entré dans un café désert. Les journaux traînaient sur le marbre. Je parcourus distraitement le monde entier, dont l’image de l’incohérence de ses événements sous les divers cieux se substituait en moi au désordre des hommes dans la rue. Mes yeux, fuyant les crimes, les Parlements, la Bourse et les nouvelles qui sont statistiquement toujours les mêmes, descendirent au bas du Temps.
Je ne suis pas grand amateur de prémonitions ; je résiste à croire à ces attractions mystérieuses par lesquelles on se flatte d’expliquer tant de coïncidences remarquables qui s’observent dans toutes les vies, les modifient ou les orientent avec une sorte d’intelligence. Mais quelque chose me faisait m’attarder dans ce numéro et pressentir que j’y trouverais une substance précieuse. J’effleurai du regard le feuilleton d’Adolphe Brisson… Je lus. Je relus. Je reconnus ma voie.
C’était un article d’été. Les théâtres fermés, le critique sans proie avait pris pour sujet de son feuilleton du jour la tragédienne Rachel.
Voici le commencement de cet article :
Comment l’artiste composait-elle, jouait-elle ses rôles ? Quels étaient ses procédés, sa manière, sa mimique, le timbre de sa voix, sa façon de se mouvoir et de porter le costume ? Rachel n’apparaît pas très vivante à travers la prose lyrique de Gautier et la prose diffuse de Janin ; leurs jugements donnent une idée générale de son jeu, mais, quelquefois, ils sont contradictoires ; ils manquent de précision. Nous voudrions qu’une vigoureuse et sincère analyse, que des indications détaillées, méticuleuses, eussent fixé ces choses fugitives : la physionomie de l’actrice, l’émotion éveillée chez ceux qui l’écoutent. Or, ce document existe. Une circonstance assez singulière me l’a mis entre les mains. Durant un séjour à Ems, j’eus, naguère, l’honneur d’être présenté à un personnage considérable, apparenté à la famille royale de Prusse, le prince Georges, petit-cousin de l’empereur Guillaume I er. Il m’entretint de Rachel, dont, sans doute, — je crus le discerner à ses confidences, — il avait été amoureux. Il gardait d’elle, de ses intonations, de ses attitudes, de ses gestes, des impressions, des images d’une incroyable fidélité. Soucieux de ne les point laisser perdre, il s’était appliqué à les fixer sur le papier. Il m’offrit un exemplaire de cette brochure anonyme, imprimée pour ses amis. Ce précieux petit ouvrage renferme le commentaire, vers par vers, la description photographique, la notation musicale, le procès-verbal, si l’on peut dire, des interprétations de l’illustre artiste. La première page est un hymne en son honneur, et c’est aussi un portrait.
Rachel ! Génie incomparable, artiste sublime, vous resterez dans notre souvenir comme une flamme dans une nuit profonde. La sobriété, l’énergie et la grâce du geste, la magie du regard, la pureté de la diction, le son grave et métallique d’une voix sans égale, elle avait tout, tout ce qui charme, tout ce qui entraîne, tout ce qui exalte. Voir Rachel, c’était une des grandes émotions de la vie. Elle était pâle et mince, elle avait toute l’apparence d’une personne très délicate. Ses mains étaient d’une grande distinction : ses yeux bruns, très brillants, avaient une profondeur inouïe. Sa voix de contralto descendait jusqu’au fa dans ce vers de Bajazet :
N’aurais-je tout tenté que pour une rivale ?
Que était dit sur le fa grave, puis sa voix montait. Quand elle disait, dans Andromaque :
Va, cours, mais crains encor d’y trouver Hermione,
cours était dit sur la note ut avec la plus grande force. Le cri qu’elle poussait dans le cinquième acte d’Adrienne Lecouvreur, après les vers d’Andromaque, était un fa aigu. Elle disposait donc de deux octaves.
Le plus souvent, elle restait, en parlant, dans cette étendue du fa dièse au mi naturel. Dans Valéria, drame d’Auguste Maquet et de Jules Lacroix, elle jouait le rôle de l’impératrice Messaline avec une voix grave, celui de Lycisca avec une voix plus élevée. Sans être très grande, elle le paraissait sur la scène. Sa surexcitation nerveuse se communiquait aux spectateurs ; on frissonnait en suivant ces scènes émouvantes ; souvent, il semblait que la force de l’émotion allait la briser. Qui l’a vue dans Marie Stuart se souviendra certainement de l’énergie terrible, sauvage, avec laquelle elle disait :
Malheur, malheur à vous, quand d’une vie austère
Vous venant quelque jour arracher le manteau,
La Vérité sur vous fait luire son flambeau !
Le mot arracher était prononcé avec une fureur inconcevable. Elle était hors d’elle, frémissante de rage. Aucune actrice ne s’est agenouillée devant la reine Elisabeth avec cette fière raideur. Je la vois encore au cinquième acte de Marie Stuart, avec son beau costume de velours noir, son bonnet blanc historique dont la pointe touchait le front, son long voile blanc et ses antiques dentelles.
Le prince mentionne jusqu’aux plus insignifiantes particularités de la diction de Rachel ; il évalue la durée de ses silences ; il note ses « respirations ».
Je voudrais assister à ta dernière aurore
Voir sombrer dans les flots ton sanglant météore.
(Respirant largement.)
Et seule
(Respirant) au bord des mers
(Respirant) respirer la fraîcheur
(Respirant)
De l’éternelle nuit.
Elle respirait à pleins poumons avant de parler, comme une personne qui se trouve au bord de la mer et qui se livre avec joie à la fraîcheur de l’élément. C’était admirable.
Etc.
*
Je ne sais expliquer à quel point cette lecture me toucha. Les remarques naïves et précises du prince allemand, l’attention tout amoureuse qu’il avait concentrée sur la diction de la grande artiste, le sentiment du vers, l’intelligence des rapports du souffle, du rythme, de la syntaxe et des accents, tout ceci que j’y trouvais m’intéressait directement, m’éclairait indirectement, me venait, à l’instant même qu’il fallait, apporter le secours désirable par la voie la plus imprévue… Quand j’y songe, je songe à cet incident qui s’est produit à Rome, au XVIe siècle, et qui est rapporté je ne sais où. On dressait, en présence du pape et de toute sa cour, l’obélisque qui est sur la place Saint-Pierre. Les machines mal calculées, le monolithe s’arrêta dans son mouvement entre l’horizontale et la verticale. Les câbles, à bout de tension, menaçaient de se rompre, et la masse de retomber et de se fracasser sur le sol. C’est alors qu’une voix naquit du grand silence imposé sous peine de mort et cria : Mouillez les cordes ! et qu’une idée mit la pierre debout…
Que l’article d’Adolphe Brisson et les notes du prince Georges de Hohenzollern me soient venus si opportunément suggérer quelque solution à mes difficultés poétiques, on pourrait n’y voir, et moi-même je n’y aurais vu, qu’un événement subjectif, — c’est-à-dire à peu près indépendant de la qualité de ces textes, et presque entièrement dépendant de mon état d’un soir. Mais il advint, quelques années après, mon ouvrage étant achevé ou sur le point de l’être, comme je le communiquais à Pierre Louÿs, excellent juge en matière de poésie, que je lui contai cette même petite histoire. Pierre s’exclama, et, courant aux cartons où il entassait tant de documents, il en tira une grande coupure du feuilleton du Temps du Ier décembre 1913, toute marquée, bordée, soulignée au crayon rouge…