Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 123 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

L’ange étonné

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Bonjour, Monsieur. Je fais mes inhumanités.

 

L’ANGE ÉTONNÉ

 

L’ANGE s’étonnait d’entendre le rire des hommes.

On lui expliqua, comme l’on put, ce que c’était.

Il demanda alors pourquoi les hommes ne riaient pas de tout, et à tout moment ; ou bien, ne se passaient pas entièrement de rire.

« Car, dit-il, si j’ai bien compris, il faut rire de tout ou ne rire de rien. »

 

ÉPIGRAMME

 

MÉDITATION, tu n’es qu’un mot.

Sensible comme la flamme aux souffles,

L’esprit est soufflé de toutes parts,

Et doit l’être,

Sinon — du fer romain,

Archimède pensant ne se gardera pas.

 

ANIMALITÉS

 

I

SI des enfants jouent à s’attraper, il arrive que le poursuivi s’avise de gagner un obstacle comme un gros arbre ou une table ronde et fixe, et de tourner autour en prenant la vitesse contraire de l’adversaire — qui ne l’atteindra jamais.

Or, jamais cette idée ne vient à un animal poursuivi (?).

Les ruses de certain gibier. Il serait curieux de chercher à tracer le cercle des idées que peuvent inventer les animaux.

II

Tout le chien est dans son regard. Il se jette sur moi avec un regard de même élan affectueux que son mouvement. Il est indivisé.

III

Les lions ont quelque chose d’hommes farouches et bornés qui ne se voit pas dans les autres animaux. Le tigre n’a rien de cet aspect.

IV

Il est des animaux dont le destin est de suivre, le nez sur la terre, le fil d’une sorte de pensée.

Ce fil est tressé de brins olfactifs et de fragments visuels qui se succèdent, liés par une attente seulement et un échange de oui et de non, muets le long de la voie.

Ce fil est dévidé par l’allure, le petit trot, lui-même prêt à être modifié sur un incident.

Ils ont leur marche pour temps.

Ce fil de l’intérêt immédiat — rompu par le sommeil, et devenu rêve.

La veille a un fil conducteur. C’est-à-dire qu’un incident quel qu’il soit n’arrive pas (par sa perception) à transformer du tout au tout les choses ; c’est là la veille.

V

Les animaux qui font le plus horreur à l’homme, qui l’inquiètent parfois jusque dans ses pensées, le chat, la pieuvre, le reptile, l’araignée… sont ceux dont la figure, l’œil, les allures ont quelque chose de psychologique. Ils agissent sur les nerfs par je ne sais quel charme sinistre et quel aspect énigmatique, comme s’ils étaient eux-mêmes de hideuses arrière-pensées. Même tués, même écrasés, ils font peur ou ils engendrent un malaise fort étrange.

Ces antipathies toutes-puissantes font voir qu’il y a en nous une mythologie, une fable latente — un folklore nerveux, difficile à isoler, car il se confond sur ses bords, peut-être, avec des effets de la sensibilité qui, eux, sont purement moléculaires, extra psychiques. Ainsi le grincement, l’agacement, l’impossibilité réalisée, certaines imitations forcées, la chatouille — toutes choses qui provoquent d’insupportables défenses (ce sont les défenses qui sont réellement pénibles).

Ce monde-là est très obscur, très important — le danger n’est pas proportionné aux réactions qu’il provoque — ces réactions constituent le réel danger.

VI

Regard de l’animal.

Ce regard de chien, chat, poisson me donne l’idée d’un point de vue, d’un être-vu-par, et par suite, d’un coin réservé, d’un intime ou quant-à-soi, d’une chapelle où ne sont pas des choses que je sais et où sont des choses que je ne sais pas.

J’ignore de quoi je suis signe dans ce coin-là. Il y a là un mode de me connaître. Et je suis forcé de me considérer comme un mot dont j’ignore le sens dans un système animal d’idées.

Le regard de l’autre vivant est la plus étrange des rencontres. S’entre-regarder. Cette connivence, collinéation. double négation virtuelle !

A voit B qui voit A.

B voit A qui voit B.

Quelle merveille ce regard mutuel !

Regardez-vous donc longtemps sans rire ! Comment supporter d’être un peu de temps inscrits l’un dans l’autre — durée d’une contradiction.

VII

L’animal en fureur, en frénésie, donne de la tête, des membres, des mâchoires, agit par chocs, par assauts, par vis viva, tellement que tout son être est comme le projectile, la massue, la pince, le bélier et les trompettes d’une excitation, laquelle a toutes ces machines pour instruments.

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