Œuvres (Pléiade), tome I
Poésie Brute
à Victoria Ocampo.
MÉDITATION AVANT PENSÉE
I
Est-il espoir plus pur, plus délié du monde, affranchi de moi-même — et toutefois possession plus entière — que je n’en trouve avant le jour, dans un moment premier de proposition et d’unité de mes forces, quand le seul désir de l’esprit, qui en précède toutes les pensées particulières, semble préférer de les surprendre et d’être amour de ce qui aime ?
L’âme jouit de sa lumière sans objets. Son silence est le total de sa parole, et la somme de ses pouvoirs compose ce repos. Elle se sent également éloignée de tous les noms et de toutes les formes. Nulle figure encore ne l’altère ni ne la contraint. Le moindre jugement entachera sa perfection.
Par la vertu de mon corps reposé, j’ignore ce qui n’est point puissance, et mon attente est un délice qui se suffit : elle suppose, mais elle diffère, tout ce qui peut se concevoir.
Quelle merveille qu’un instant universel s’édifie au moyen d’un homme, et que la vie d’une personne exhale ce peu d’éternel !
N’est-ce point dans un état si détaché que les hommes ont inventé les mots les plus mystérieux et les plus téméraires de leur langage ?
O moment, diamant du Temps… Je ne suis que détails et soins misérables hors de toi.
Sur le plus haut de l’être, je respire une puissance indéfinissable comme la puissance qui est dans l’air avant l’orage. Je ressens l’imminence… Je ne sais ce qui se prépare ; mais je sais bien ce qui se fait : Rendre purement possible ce qui existe ; réduire ce qui se voit au purement visible, telle est l’œuvre profonde.