Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 150 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

Passage de Verlaine

 

QUELQUE chose d’invincible m’a toujours retenu d’aller faire la connaissance de Verlaine.

J’habitais tout auprès du Luxembourg ; il m’eût suffi de quelques pas pour atteindre la table de marbre où il siégeait de onze heures à midi, dans un arrière-café qui s’achevait, je ne sais pourquoi, en grotte de rocaille. Verlaine, jamais seul, était visible à travers le vitrage. Les verres, sur le marbre, tenaient une onde verte, qu’on eût dit puisée dans la nappe émeraude d’un billard, bassin de cette nymphée.

Ni les charmes d’une gloire qui était alors dans toute sa force ; ni la curiosité que j’avais d’un tel poète, de qui les mille inventions musicales, les délicatesses et les profondeurs m’avaient été si précieuses ; ni même les attraits d’une carrière affreusement accidentée et d’une âme si puissante et si misérable, n’eurent jamais raison de mon obscure résistance à moi-même et d’une espèce d’horreur sacrée.

Mais je le voyais passer presque tous les jours, quand, au sortir de son antre grotesque, il gagnait, en gesticulant, quelque gargote du côté de Polytechnique. Ce maudit, ce béni, boitant, battait le sol du lourd bâton des vagabonds et des infirmes. Lamentable, et porteur de flammes dans ses yeux couverts de broussailles, il étonnait la rue par sa brutale majesté et par l’éclat d’énormes propos. Flanqué de ses amis, s’appuyant au bras d’une femme, il parlait, pilant son chemin, à sa pieuse petite escorte. Il créait de brusques arrêts, furieusement consacrés à la plénitude de l’invective. Puis la dispute s’ébranlait. Verlaine, avec les siens, s’éloignait, dans un frappement pénible de galoches et de gourdin, développant une colère magnifique, qui se changeait quelquefois, comme par miracle, en un rire presque aussi neuf qu’un rire d’enfant.

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Quelques minutes avant lui, je manquais rarement d’apercevoir un passant d’une tout autre espèce. Celui-ci avait le dos voûté, la barbe brève, le vêtement sage et sérieux, la rosette. Son regard était vide et fixe, à travers le tremblement de cristal de son binocle. Il marchait, vaguement conduit par son front lourd et penché. Le souci de ses pas incertains semblait abandonné aux puissances inférieures de son être. Le doigt distrait de cet illustre passant décrivait, le long des murs fuyant à l’inverse de sa marche, des arcs inconscients, qui trahissaient l’état profond d’un cerveau de géomètre ; et le corps de son esprit se déplaçait comme il pouvait dans notre monde, qui n’est qu’un certain monde d’entre les mondes possibles. L’éternel travail intérieur, qui conduit les penseurs à leur lumière, à la gloire, et quelquefois, indifféremment, à leur mort sous les roues d’un chariot, possédait Henri Poincaré.

Mû régulièrement, comme Verlaine, par la loi de se mettre à table, Poincaré, regagnant sa demeure, précédait Verlaine sur ce trottoir. Il me semblait prédire l’apparition du poète — à dix minutes près. Je m’amusais de ces passages au méridien d’astres si dissemblables… Je songeais à l’immensité de leur intervalle spirituel. Quelle imagerie différente dans ces deux têtes ! Quels effets incomparables la vision d’une même rue pouvait produire dans ces deux systèmes qui se succédaient de si près ! Il me fallait choisir, pour y penser, entre deux ordres de choses admirables qui s’excluent dans leurs apparences, qui se ressemblent par la pureté et la profondeur de leurs objets…

Mais, à ces deux passants, je ne trouvais enfin de commun que leur obéissance pareille aux secrètes sommations de midi.

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Ce quartier était assez peuplé de dieux et de demi-dieux, qui se manifestaient à heures fixes, les uns dans leurs chaires, les autres sur les bords de leurs soucoupes. Ils s’ignoraient entre eux. Je ne parle pas des déesses ni des nymphes ; on en voyait un peu partout. Vers deux heures, Leconte de Lisle apparaissait parmi les arbres du jardin. Il allait, avec dignité, de l’Ecole des mines à sa bibliothèque du Sénat, passait au point même où sa statue est aujourd’hui visible… Je ne dis pas qu’on la regarde ; on peut l’y voir.

En ce temps-là, Leconte de Lisle, tout vivant et vénérable qu’il était, était déjà pour un grand nombre une ombre vaine. Il était, du moins, hors de cause ; ce qui était injuste et conforme aux lois naturelles. Les très jeunes orgueils se cherchaient des poétiques nouvelles, que les uns désiraient plus complexes, et les autres tout autres que la sienne. Ces tendances innombrables n’avaient guère de commun que l’essentiel, — la passion poétique elle-même. Il est permis, de si loin, de les voir se grouper en deux vastes classes : celle des fidèles de Verlaine et celle des disciples de Mallarmé. La division est très grossière : elle dédaigne les nuances, les mélanges, les flottements et les reprises, c’est-à-dire les individus.

Leconte de Lisle aurait pu, d’un œil philosophique et satisfait, considérer que cette postérité rebelle avait en somme pour guides, sinon pour auteurs, deux fils prodigues du Parnasse. J’ai grand’peur qu’il n’ait jamais fait que maudire, avec une certaine verve amère, ses enfants et ses petits-enfants.

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La poésie est l’ambition d’un discours qui soit chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter. Rien de plus simple à concevoir que le désir d’accroître indéfiniment cette charge de merveilles, qui se superpose, ou se substitue, à la charge utile du langage. Mais cet accroissement a des limites qui s’atteignent aisément ; l’équilibre qu’il faut maintenir dans le lecteur, entre l’effort qu’on en exige et les forces qu’on lui suggère, ne demande qu’à se rompre. L’obscurité, d’une part ; l’inanité, de l’autre ; le vague excessif, l’absurde, la singularité personnelle exagérée, tous ces dangers qui ne cessent de veiller étroitement autour des ouvrages de l’esprit menacent spécialement les poèmes et les sollicitent vers les abîmes de l’oubli. Ils succombent assez souvent à la propre masse des beautés qu’on voulut y mettre, et sous le noble faix des intentions et des ornements. L’avenir, quelquefois, se heurtera dans leurs décombres à d’incomparables débris. On ramassera les plus beaux vers du monde dans ces ruines, où il s’en trouve de si purs qu’il fallait bien que pérît autour d’eux tout le reste de l’édifice…

La poésie comporte donc de grands risques, sans lesquels elle n’existerait pas. Ces grands risques se font immenses quand l’art vient de connaître une ère éblouissante de triomphes et une série trop heureuse de réussites et de beaux coups, qui semblent avoir épuisé toutes les chances et d’avance appauvri toute génération qui suit immédiatement une génération trop favorisée. C’est un grand malheur que l’on naisse au milieu de chefs-d’œuvre récents, et qu’il faille désespérément faire tout autre chose.

Verlaine et Mallarmé, parus à un tel moment, après tant de maîtres, du vivant même de Victor Hugo et de Baudelaire, et issus de ce groupe du Parnasse qui forme une sorte de grand poète à plusieurs têtes, durent prendre la suite du jeu et s’asseoir à la place même des joueurs les plus fortunés. Ils furent conduits, chacun selon sa nature, l’un à renouveler, l’autre à parfaire, notre poésie antérieure.

Stéphane Mallarmé, génie essentiellement formel, s’élevant, peu à peu, à la conception abstraite de toutes les combinaisons de figures et de tours, s’est fait le premier écrivain qui ait osé envisager le problème littéraire dans son entière universalité. Je dirai seulement qu’il a conçu comme algèbre ce que tous les autres n’ont pensé que dans la particularité de l’arithmétique…

Verlaine, — mais c’est tout le contraire. Jamais contraste plus véritable. Son œuvre ne vise pas à définir un autre monde plus pur et plus incorruptible que le nôtre et comme complet en lui-même, mais elle admet dans la poésie toute la variété de l’âme telle quelle. Verlaine se propose aussi intime qu’il le puisse ; il est plein d’inégalités qui le font infiniment proche du lecteur. Son vers, libre et mobile entre les extrêmes du langage, ose descendre du ton le plus délicatement musical jusqu’à la prose, parfois à la pire des proses, qu’il emprunte et qu’il épouse délibérément. Rien ne le distingue plus nettement de Mallarmé, de qui le vers ne laisse jamais aucun doute sur sa qualité de vers ; il est toujours lumineusement ce qui ne peut pas être prose.