Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 77 sur 203

Pages du PDF

Œuvres (Pléiade), tome I

A Josaphat

*

L’homme vaut-il la peine de déranger un Dieu pour le « créer » ?

*

Ce qui me frappe le plus dans la religion c’est… l’impureté. Mélange, et plus que mélange, d’histoire, de légendes, de logique, de police, de poésie et de justice, de sentiment, de social et de personnel…

Et plus que mélange, mais combinaison — mais c’est là sa force — ce qui la fait plus « naturelle », plus pareille à une végétation. Et par quoi elle offre à des êtres divers toujours quelque partie par quoi ils s’y prennent.

 

A JOSAPHAT

 

Un « esprit » séparé de son « corps », ô Timothée, le reconnaîtrait-il entre mille autres ?

Reconnaîtrais-tu ce bras ou ce crâne, que si longtemps tu nommas les tiens ?

Et ton histoire même ?

Et d’autre part, peut-on se rappeler quoi que ce soit du temps qu’on a vécu avant qu’on ait appris le langage ?

 

AMOR

 

I

Amour excite en nous ce qu’il y demeure du « primitif ». Et ce serait œuvre curieuse de montrer dans un être aussi éloigné que possible du primitif — Amour s’y insinuer et développer, avec tous ses rites, superstitions, et formations étranges — en coexistence avec l’esprit nettoyé, acéré — distinctif.

II

Femmes sont fruits. Il y a des pêches, des ananas et des noisettes. Inutile de poursuivre : cela est clair. L’amateur ne peut se résoudre à ne cueillir que ceux d’une seule espèce. Il veut se connaître soi-même dans la diversité du jardin.

III

Amour — Aimer — c’est imiter. On l’apprend. Les mots, les actes, les « sentiments » mêmes sont appris.

Rôle des livres et des poèmes. L’amour original doit être rarissime.

D’où l’on peut tirer l’idée d’un conte. Lutte dans un être, de sa conscience et intelligence contre un tourment d’amour dont il sent et voit que la puissance est d’origine conventionnelle et traditionnelle… et il n’aime pas ce qu’il n’a pas inventé.

IV

C’est l’élément d’inconnu qui donne valeur d’infini à quelque objet que ce soit, vivant ou non. Œuvres, etc.

Si cet élément disparaît — en « amour » par exemple, ce qui subsiste ne garde plus que l’intérêt limité d’une chasse, d’un divertissement — dont on connaît assez la durée, l’issue, l’après : c’est-à-dire, le zéro.

V

L’amour extrême est le sentiment de l’impossibilité d’existence de l’être aimé, tant il est touchant, ravissant, et tel qu’il excite une joie ou une avidité curieuse, une manière d’infini nerveux sous forme finie d’objet, un trésor sensible inépuisable, etc. Du même coup, cet improbable réalisé devient divinité. La satisfaction sensuelle n’est plus qu’une circonstance plus ou moins heureuse des relations de l’idole avec l’idolâtre, mais non un événement essentiel — comme il arrive dans l’ordinaire amour.

« Est-il possible que tu existes ? Tu es. Voilà qui est une merveille inconcevable. Tu es, et ceci étonne tout ce que je suis, transforme toutes valeurs, change les pierres en or autour de toi, colore les choses mortes et nulles, annule les pas qui vont vers toi et les fatigues, mesure les temps qui sont près de toi et les temps qui sont loin de toi avec des mesures bien différentes. Tout s’ordonne par rapport à toi. Ton humeur sur ton front est un météore qui transfigure toutes choses, noircit ou illumine le jour. Etc.

Qu’y a-t-il donc en toi qui te donne tant de puissance ? Point de réponse. Tu es laide (ou laid), mais tu es belle (ou beau). Tu ne dis rien que d’ordinaire, mais point de génie qui me parle plus que le moindre mot de ta bouche.

Ainsi le pouvoir étranger naît et s’organise dans l’Aimant, et il se fait comme antérieur à toute cause. Aucune cause imaginée, aucune justification ne peut le rejoindre et lui substituer une explication finie… Comme le chien court après son ombre, ainsi la présence, le contact, la possession demeurent indéfiniment au-dessous de la soif de présence, de contact et de possession.

L’idée de l’autre, son image s’est faite plus réelle que lui.

« Tu existes… Tu es », dit l’Amour, et il exprime de tous ses yeux son émerveillement, son impossibilité de croire que l’être absolument souhaité, voulu, nécessaire, soit réel, soit à la fois être et idée, création de lui-même et offrande du sort. Et l’on observe cette étrangeté qu’il faille de la foi pour croire à ce qui est, pour accepter l’existence et la présence de l’objet inappréciable, comme il en faut pour donner quelque substance et puissance à ce qui n’est que phantasme et production de l’espoir ou du désespoir.

VI

Rien de plus délicieux que le mélange de l’esprit à la vie, de la liberté et inventivité de l’esprit à l’activité fonctionnelle du régime. L’on est toujours tenté de les dissocier et opposer. Mais un repas excellent tout animé de mots et d’idées, nous fait semblables à des dieux (et peut-être supérieurs à eux). Ainsi du mélange d’amour et d’esprit.

VII

Le mélange d’Amour avec Esprit est la boisson la plus enivrante.