Œuvres (Pléiade), tome I
Humanités
Sous cette ample candeur sourdement augmentée Et la fondre en un lieu sans visage et sans voix, Où le regard perdu relève quelques toits
Qui cachent leur trésor de vie accoutumée
A peine offrant le vœu d’une vague fumée.
HUMANITÉS
I
Aux victorieux — Ne vous écartez pas d’attitudes, d’allures, de manières telles qu’aucune circonstance ne vous inflige d’en changer du tout au tout. Que le vainqueur soit tel que la défaite survenant ne l’oblige à changer honteusement de visage et de langage.
Que le pauvre puisse devenir riche ; le puissant misérable, sans être, l’un plus fier, l’autre plus humble qu’ils n’étaient.
II
La suite de la vie dévore nos réserves initiales de hardiesse, de singularité, de possibilités…
III
Un seul mot, un seul geste, un regard peut suffire à ruiner tout un système de relations, une vie ou deux vies, une pièce, une croyance. Il arrive bien plus rarement qu’il en faille si peu pour créer les mêmes choses. Mais ceci arrive.
IV
— Que peut-on vouloir que de naïf ? Et si ce n’était naïf, la force de vouloir manquerait.
— Naïf ?
— Mais oui ! car qui voudrait les conséquences de ce qu’il veut ? Personne ne voudrait, ne pourrait vouloir les conséquences de ce qu’il veut !
V
Chacun est à chaque instant mené par ce qu’il voit de ses pères. Et il n’y a pas d’acte de chacun qui puisse avoir pour lui plus de conséquences que l’acte de celui qui l’a engendré.
VI
Chacun est à chaque instant mené par ce qu’il voit le plus nettement, composé avec ce qu’il voit le moins clairement.
VII
L’homme heureux est celui qui se retrouve avec plaisir au réveil, se reconnaît celui qu’il aime d’être.
VIII
Un homme était d’un parti. Mais par une étrangeté malicieuse de sa nature, il lui venait sans cesse à l’esprit les traits les plus perçants et les plus justes contre ce parti qui était le sien.
IX
Monsieur un Tel n’est pas seulement celui que vous savez, mais aussi celui que vous ne savez pas ; et ce dernier comprend celui qu’il sera et qu’il ignore lui-même.