Œuvres (Pléiade), tome I
Colloques
à Félix Fénéon.
ORGUEIL POUR ORGUEIL
ANAXAGORE. – Si tu as raison, puisque tu n’es pas moi, tu ne peux pas avoir véritablement raison, ô Socrate. Il faut donc que je réfléchisse encore. Il faut nécessairement que, reprenant ce que tu m’as dit, et partant de l’état où tu as mis ma pensée, l’ayant combattue et vaincue, je trouve finalement une raison en moi qui, à la fois, contienne la tienne propre et justifie cependant mon opinion précédente. Et ceci sous peine de ma mort. Car autrement, à quoi rimerait mon existence ?
SOCRATE. – Quel orgueil ! Anaxagore… L’orgueil est le sentiment d’être nés pour quelque chose que seuls nous pouvons concevoir, et cette chose plus grande et plus importante que toute autre. Rien ne doit être plus grand que cette chose que je voudrais faire… (et ne puis).
La chose que je veux doit être toujours supérieure à celle que veut tout autre. Tel est l’orgueil. Il n’émane pas des choses faites ni de ce que l’on est. Mais mon idéal est infiniment au-dessus du tien, puisqu’il est mien, uniquement parce qu’il est mien…
COLLOQUE DANS UN ÊTRE
L’aube me dévoilait tout le jour ennemi.
A
Allons… Sors de l’instant… Compose tes puissances… Dégage qui tu es, de cette boue vivante qui gît, en forme d’homme abattu et abandonné, dans le désordre du linge de ta couche… Renais ! Il est temps. La nuit se décompose. Elle perd rapidement ses étoiles, et le poison du jour qui vient la pénètre. La lumière s’insinue dans la profonde substance des ténèbres, corrompant sa solennelle unité. Comme des produits de cette corruption, on voit apparaître, çà et là, des ébauches de choses, premiers symptômes des objets et des êtres qui vont exiger de toi des réponses et des actes…
B
Pitié ! Je ne puis pas. Tu ne demandes rien de moins que l’impossible ! Le poids de mon corps est celui de toute la terre qui est sous moi. Comment veux-tu que je me dresse, que je soulève à la fois tout l’être et tout le non-être qui sont intimement confondus en moi ? Le moindre effort, le moindre essai de l’esprit excèdent les moyens de ce moment. Laisse-moi… Ah !… Laisse-moi !…
A
Non. Je te presserai de te reconstruire.
B
Mais je te dis que suis IMPOSSIBILITÉ… Conçois-tu qu’une pierre puisse se modifier en elle-même d’elle-même, tellement qu’elle se trouve enfin de quoi rompre avec le sol et bondir prodigieusement vers le haut ?… Écoute ! Laisse-moi. Je suis comme absent dans ma présence, et à peine à demi présent dans mon absence. Il n’y a pas de liens en moi entre ce qui voit, ce qui veut, ce qui dure, ce qui change, ce qui sait et ce qui ferait… Je ne distingue pas qui je fus, qui je suis, qui je puis être… Bourreau que tu es, tu m’obliges à te répondre, et je le trouve si pénible que je me sens venir aux yeux des larmes d’impuissance et de refus…
A
Pleure, mais vis ! Sors de l’état de larve. Démêle-moi ce misérable mélange de sensations équivalentes, de souvenirs sans emploi, de songes sans crédit, de prévisions sans consistance… Rappelle à l’ordre, rallie toutes ces petites forces non orientées qui se dispersent dans ta fatigue. Ta faiblesse n’est que leur confusion. Allons, sépare-moi toutes ces espèces : rassemble tes énergies de même nature ; ne brouille plus le vrai avec le faux ; chacun doit servir à son tour ! Organise les diverses parties du temps complexe, qui te permettent de faire agir ce qui n’est pas sur ce qui est, et ce qui est sur ce qui n’est pas… Ordonne bien tes jambes et tes bras, et ressens ton pouvoir jusqu’aux extrémités de ton empire sur ces membres. Empare-toi de ton regard, et fais l’espace, au lieu de subir tous les accidents de l’étendue colorée… Dessine donc, de ce regard en mouvement, la figure nette des objets. Assure-toi aussi de ta puissance intérieure. Exige, exerce, excite la liberté générale des termes et des formes de ton langage ; réveille ses ressources de combinaison, de transposition, d’articulation des idées et de distinction des concepts…
B
Tais-toi…
A
Ce n’est pas tout…
B
Que me veux-tu encore ? Distingues-ta toi-même si tu me ressuscites ou si tu m’assassines ?
A
Ce n’est pas tout, te dis-je. Active ta pensée. Appuie sur quelque point qui commence de poindre dans ton esprit, la pointe de désir et la puissance de durée par quoi se disposeront en faveur du développement complet de ce germe, l’ensemble des similitudes, l’espace des résonances, la quantité des possibilités, infuses dans ce que tu es…
B
Tais-toi ! Le seul rappel de mes forces m’accable. Tu me contrains de mesurer la peine immense qu’il faut que l’on se donne pour cesser d’être à moitié mort… Laisse-moi, du moins, tout le temps de revenir sans trop de mal ni de regret, de la condition de chose à celle de bête, et de la bête à l’homme, et de l’homme à soi, à l’unique…
A
Je vois que le plus dur est accompli. Tu te dresses sur le coude.
B
Hélas… Oui, je m’éveille… Je ne suis plus comme en équilibre entre le tout et le zéro : un rien m’eût rejeté dans le néant de mon sommeil ; un rien m’eût fait surgir, édifié en force, prêt à vivre…
A
Tu vas différer de toi-même comme d’une corde lâche diffère cette même corde tendue.
B
Peut-être. Mais je me sens d’abord étrangement la proie de mes puissances. Ma mémoire m’obsède. Mon Intellect demande, et ma vertu d’agir abonde dans mes muscles qu’elle durcit ; sans but encore… Sentir, pouvoir, vouloir, savoir, devoir… Tous ces démons du jour s’étirent.
A
Considère ce jour vierge…
B
Vierge comme la rue… A peine j’y pense, je distingue, aux premiers rayons de mon esprit, divers soucis formés, des êtres qui m’attendent ; et surtout, je ne sais quelle chose très ennuyeuse, très difficile à faire aujourd’hui même.
A
Quelle chose ?
B
Je te dis que je ne sais pas encore. Elle est encore voilée. Une certitude sans visage. Elle prendra tout à l’heure tout son appareil de temps, de lieu, de cause et de force exécutoire… Dire que j’ai gardé cela en moi toute la nuit ; que je m’éveille, et que cela s’éveille ; et qu’une journée qui n’existe pas encore, en est déjà tout empoisonnée !…
A
Attends l’événement. Peut-être, vers ce soir, seras-tu content de cette affaire finie, et peut-être, content de toi.
B
Ah… Pourquoi redevenir ? Pourquoi m’as-tu tiré de cette fange phosphorescente entre la veille et le sommeil ? Redevenir UN TEL .. Celui qui porte mon nom, qui est barré de mes habitudes, de mes gênes, de mes opinions, chargé de tant de choses qui eussent pu être tout autres, que je sens tout accidentelles, et qui pourtant me définissent. Pourquoi ? Pourquoi me rendre au soleil connu, et au Même trop connu ? Si l’on s’endort, n’est-ce pas une manière de démonstration de la parfaite suffisance d’avoir vécu le jour que l’on vient de vivre ? Une expérience de quelques heures ne dit-elle pas tout ? Intelligenti pauca… Que de fois je me sens qui me sais par cœur !
A
Voilà qui va des mieux — comme on dit chez Molière… Je vois que tu raisonnes, que tu composes des idées et donnes forme à ta pensée. L’énergie utilisable va bientôt surabonder dans ton économie, et tu répondras toi-même par des projets, des décisions, des créations et des destructions, à la question que tu me fais (ou que tu te fais), et qui ne souffre pas d’autre réponse. Il n’y a point de « pourquoi » quand il s’agit de la vie.
B
Tu as peut-être raison.
A
Tu me parais tout à fait réveillé, reconstitué, reconstruit…
B
A quoi le connais-tu ?
A
A ceci que nous sommes d’accord. Alors, il n’y a point de place entre nous pour les CHOSES VAGUES ; pour les questions qui sont des réponses, pour les réponses qui sont des questions ; pour les problèmes qui cherchent leurs énoncés ; pour les termes que ceux qui en usent croient plus riches qu’eux-mêmes ; pour la naïveté qui croit au savoir sans pouvoir… Que fais-tu ? Tu bondis hors de tes draps ?
B
Debout… Je suis debout. Je frappe du talon nu la réalité du monde sensible…
A
C’est une manière de coup d’État… Et puis ?… Tu t’habilles ?
B
A peine. La mer est à deux pas. « Je cours à l’onde en rejaillir vivant. »
A
Et puis ?
B
Et puis… Je ferai ce qu’il faut. Je me sens tout à coup une énergie extraordinaire. Je me trouve chargé de vie et presque embarrassé d’une liberté de penser et d’agir qui m’envahit, comme fortement excitée par l’imminence des difficultés et des ennuis qui m’accablaient l’âme tout à l’heure.
A
Attention ! Je m’enchante de te voir si différent de celui qu’avec tant de peine j’arrachais à l’état de vie confuse. Véritablement je jouis de ta métamorphose. Tu n’étais rien et tu ferais tout ! Mais prends garde… N’abuse point de cette vigueur. Le soir existe. Il vient toujours.
B
Crois-tu que ma lucidité ne le voie point venir ? Crois-tu qu’elle ne pense point son propre crépuscule — et même ne l’admire ? N’est-ce pas une merveille supérieure que de penser que l’on possède en soi de quoi disparaître à soi-même, — cependant que toutes les choses, comme prises, quelles qu’elles soient, dans un seul et même filet qui les traîne insensiblement vers l’ombre, — les personnes, les pensées, les désirs, les valeurs et les biens et les maux, et mon corps et les dieux, se retirent, se dissolvent, s’anéantissent, s’obscurcissent ensemble ?… Rien n’a eu lieu. Tout s’efface à la fois. Est-ce beau ? Quand le navire sombre, le ciel s’évanouit et la mer s’évapore…