Œuvres (Pléiade), tome I
Socrate et son médecin
Mais à présent, ami, regarde comme ce poing est dur. Il frappe la table. La même force est dans mon cœur, qui est gros comme lui, et bat en plein le temps de ma puissance ! Je suis mesure et démesure, rigueur et tendresse, désir et dédain ; je me consume et j’accumule ; je m’aime et je me hais, et je me ressens, depuis le front jusqu’aux orteils, m’acceptant tel que je suis, quel que je sois, répondant de tout mon être à la question la plus simple du monde : Que peut un homme ?
SOCRATE ET SON MÉDECIN
SOCRATE
Tu m’abandonnes ?
ERYXIMAQUE
Je vole au chevet d’une femme…
SOCRATE
Mais, par les Dieux, je souffre encore… Ma tête est pleine et vide ; mes membres sont rompus ; ma bouche amère et sèche ; et je me sens de toutes parts une agitation qui fourmille et la fatigue la plus pesante, comme si j’eusse en moi un principe funeste de toutes les contradictions …
ERYXIMAQUE
Tu iras mieux, ce soir ; et bien, demain.
SOCRATE
Je t’en supplie, demeure. Je suis sûr qu’à peine tu seras hors de portée, mes maux empireront, je ferai courir après toi… Laisse en paix ton manteau, ton bâton, ta lanterne…
ERYXIMAQUE
Un autre mal m’appelle. Quelqu’un se tord sur une autre couche et implore les Dieux que mes pas se fassent entendre. Je t’adjure, ô Socrate que j’admire au-dessus de tous les mortels, de rappeler à toi le calme sublime de ta vaste intelligence : qu’elle dissipe tes craintes, que je sais toutes vaines. Continue à prendre de l’eau tiède. Pense modérément. Demeure sur ton lit. Contemple sur le mur le jour s’évanouir, et l’équilibre de la lumière et des ombres se poursuivre insensiblement vers la nuit. Le simple temps est un grand remède. Je te dis que le combat s’achève ; tu as vaincu, et la cause de ton corps est gagnée. Tu seras frais et gai à la prochaine aurore. Donc, je fuis…
SOCRATE
Va… Mais ne va pourtant qu’ayant donné réponse à une question… Une seule. Tu ne sortiras point d’ici que tu n’aies satisfait mon esprit sur un point dont voici qu’il s’inquiète. Je suis anxieux de savoir…
ERYXIMAQUE
Vois donc combien tu vas mieux… Déjà notre sage renaît et se reprend à quelque pensée plus universelle que l’idée de la fièvre et la méditation morose des nausées.
SOCRATE
Oh ! non… Je ne vais pas si bien !… Mais le mal lui-même est en moi force pensante. Ecoute !… Que si tu me quittes sans me répondre, la question va me tourmenter, la fièvre me rejoindre, le sommeil m’accabler ou me fuir, et tes bons soins contrariés par toi-même… Ecoute, Eryximaque.
ERYXIMAQUE
Allons… J’écoute. Mais je te jure que les trois quarts de mon âme sont ailleurs.
SOCRATE
Dis-moi : Tu m’assures que je regagne la plénitude de la bonne santé, et que mon être va reprendre toutes ses vertus, comme une branche, ployée par la main d’un enfant ou le poids d’une colombe, et rendue ensuite à elle-même, revient à sa place dans l’arbre, après quelques mouvements d’incertitude…
ERYXIMAQUE
Je te l’assure.
SOCRATE
Tu me dis, d’autre part, que tu cours chez un autre mortel qui t’appelle à son aide ; et, sans doute, de celui-ci tu t’en iras sur tes pieds ailés soulager un troisième, et ainsi, et ainsi… Comment donc peux-tu si vivement prévoir chez les uns et chez les autres, et devant des infortunes si diverses, le dessin des différents maux, la croissance ou la décroissance des difficultés intestines de tous ces corps qui n’ont de commun que leurs désordres et de pareil que leurs angoisses ?
ERYXIMAQUE
Ne vas-tu pas toi-même d’idée en idée ? Ne changes-tu pas d’interlocuteur et donc de tactique ? Ne sais-tu pas, (et le sais à merveille), que tu ne séduis pas Zénon comme tu séduis Phèdre ? Essaies-tu de pénétrer, de soigner et de guérir toutes les âmes selon une seule méthode et par les mêmes voies ?
SOCRATE
Attends… Ne m’interroge pas. Si ton temps est précieux, fugace est le temps de ma pensée. Si je veux savoir quelque chose, l’instant même de mon désir est aussi l’instant même où mon esprit s’imprégnera le plus heureusement des clartés qu’on lui offrira. Un esprit reçoit d’autant mieux qu’il se trouve dans l’état le plus proche de produire soi-même ce qu’il désire… Ceci n’est-il pas vrai, d’ailleurs, de toute nourriture, et ne le dit-on pas aussi de la fécondation ?
ERYXIMAQUE
Je l’ai entendu dire…
SOCRATE
Laisse donc que je t’exprime dans toute sa fraîcheur ce dont je suis curieux. Il s’agit de toi-même. Tu es celui qui me fait du bien ou qui tente de m’en faire : mais je veux maintenant ne considérer que celui qui est en possession de me faire ce bien, et d’en faire à bien d’autres que moi. C’est ton art même qui m’est énigme. Je m’interroge comment tu sais ce que tu sais, et quel esprit peut être le tien, pour que tu puisses me parler comme tu l’as fait tout à l’heure, sans mensonge et sans présomption, quand tu m’as dit, ou prédit, que je serai guéri demain, et content de mon corps dès la pointe du jour. Je m’émerveille de ce qu’il faut que tu sois, toi et ta médecine, pour obtenir de ma nature ce bienheureux oracle et pressentir son penchant vers le mieux. Ce corps, qui est le mien, se confie donc à toi et non à moi-même ; auquel il ne s’adresse que par peines, fatigues et douleurs, qui sont comme les injures et les blasphèmes qu’il peut proférer quand il est mécontent. Il parle à mon esprit comme à une bête, que l’on mène sans explications, mais par violences et outrages ; cependant qu’il te dit clairement ce qu’il veut, ce qu’il ne veut pas, et le pourquoi et le comment de son état. Il est étrange que tu en saches mille fois plus que moi sur moi-même, et que je sois comme transparent pour la lumière de ton savoir, tandis que je me suis tout à fait obscur et opaque. Que dis-je !… Tu vois même ce que je ne suis pas encore, et tu assignes à mon corps un certain bien auquel il doit se rendre, comme sur ton ordre et à tel moment que tu as fixé… Attends. Tu me regardes comme si mon étonnement t’étonnait et que je te fisse entendre une question enfantine.
ERYXIMAQUE
J’attends, ô le plus grand des sages, j’attends ; et il est vrai que je m’étonne. Mais toi, je t’en prie, n’oublie pas que chacune de tes paroles ici ajoute là-bas quelque grain d’insupportable durée à l’attente anxieuse de quelqu’un.
SOCRATE
Ecoute donc. Tu sais bien, toi qui viens si souvent prendre ta part des entretiens de mes amis avec moi-même, tu sais que mes jours se passent, une fois les choses pratiques et les affaires bien terminées, à m’interroger, soit en solitaire, soit par le détour dialectique de conversations bien dirigées, cherchant, par tous les moyens, à me faire une idée de moi-même aussi juste, aussi sincère que possible, et ne voyant d’autre objet plus digne à approfondir. Je n’en ai point trouvé d’autre qui vaille de vivre, car le but d’une vie me semble être d’en employer le temps et les forces à faire, ou à créer, ou à apercevoir quelque chose qui rendît tout inutile, et même inconcevable et absurde, le recommencement d’une existence. Vivre doit donc, à mon sens, s’ordonner contre revivre. C’est dire qu’une carrière de vie doit avoir pour désir essentiel une connaissance de soi-même si accomplie, que rien ne puisse plus, quand elle touche à son plus haut point, en modifier la structure, les formes et les modes. Ainsi en est-il dans la croissance de l’enfant, dont tous les tâtonnements et les expériences hasardeuses, depuis sa naissance, convergent à lui donner peu à peu une possession de son corps et des choses sensibles, qui ne peut plus s’accroître, ni se modifier, ni même être conçue différente de ce qu’elle est, une fois pour toutes acquise.
Cette extrême connaissance ressentie serait aussi la dernière pensée possible, et comme la dernière goutte de la liqueur qui emplit tout à fait un vase. La mesure étant comble, la durée de ma vie me semblerait exactement épuisée.
Or, ami Eryximaque, j’ai fait de mon mieux pour suivre le chemin de cette fin. Sans doute, je ne pouvais prétendre connaître dans le détail mon corps mortel, ni me figurer tous les accidents qui le peuvent altérer. Mais je me flattais que mon âme dût toujours réduire et se soumettre, sinon toute la puissance de mon corps (puisqu’il existe des douleurs toutes-puissantes et des épreuves insupportables), mais du moins, tout ce qui, venu de ce corps, tend à l’égarer et à l’induire en erreur au sujet du Vrai ou du Beau ou du Juste. Mais voici que tu me fais éprouver de grandes craintes quant à la substance même de mon principe et de mon espérance. Si tu me montres que tu me connais mieux que moi-même, et que tu peux prévoir jusqu’à mon humeur prochaine, me voyant déjà gai et plein de vigueur, cependant que je me trouve à présent tout accablé et plein de dégoûts, ne dois-je pas en conclure que tout mon effort est puéril, que ma tactique intime s’évanouit devant ton art tout extérieur, qui m’enveloppe le corps et l’âme à la fois dans un réseau de connaissances particulières entretissées, par quoi il capture d’un coup l’univers de ma personne ?
ERYXIMAQUE
Ne me fais point si redoutable, grand Socrate… Je ne suis pas le monstre de savoir et de pouvoir que tu te crées. Mes limites sont trop certaines.
Je n’ai affaire, moi, qu’aux seuls phénomènes, dam la complication et la confusion desquels j’essaie de m’orienter, afin d’apporter le plus de soulagement possible aux humains qui me consultent ; et, ce faisant, de leur causer le moins de mal (car il faut que le médecin craigne son art et n’use pas sans réserve de ses armes).
Il est vrai que je te connais mieux que toi-même… en tant que tu t’ignores ; mais infiniment moins bien, en tant que tu te connais. Je sais bien mieux que toi-même ce qui est dans ton ventre et ce qui est entre les os mêmes de ta tête merveilleusement douée ; je puis dire, avec quelque assurance, mais non absolue, quel tu seras, et de quelle humeur, à ton prochain réveil. Mais ce que tu feras de cette humeur, et toutes les belles surprises qui en résulteront dans ton esprit et nous enchanteront le soir, tout ceci nécessairement m’échappe, sans quoi, ta gloire serait la mienne ; et même, je serais un Plus-que-Socrate au regard des hommes et des dieux… Tu t’ignores, Socrate, en tant que mortel, car ton esprit très pur s’exerce dans le temps à séparer son essence de toute condition périssable : si tu savais ce que je sais tu ne pourrais pas savoir ce que tu sais… Adieu. Je te laisse avec ton démon et ton corps aux mains favorables d’Asclépios.
SOCRATE
Mais… Il est déjà au large !… Je vois bien que le fuir est dans la nature des médecins. Il est vrai que je ne sais trop ce qu’il adviendrait de la médecine et des mortels, si à chacun d’entre eux un médecin fût attaché, qui ne le quittât de jour ni de nuit et ne cessât de l’observer à tout instant. Celui-ci m’abandonne. Il me laisse divisé entre ce qu’il sait et ce que j’ignore, et, d’autre part, ce qu’il ignore et ce que je sais… Mon esprit, encore assez trouble et mêlé de nuages sensibles, se répète comme un oracle une sentence étrange et ambiguë : TOUT REPOSE SUR MOI ET JE TIENS A UN FIL…
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