Œuvres (Pléiade), tome I
Sur Phèdre femme
L’OUVRAGE lu, le rideau refermé, il me demeure de Phèdre l’idée d’une certaine femme, l’impression de la beauté du discours, — effets et valeurs durables, valeurs d’avenir en moi.
C’est que l’esprit rendu à son naturel, qui est la variété courante de sa débauche de sensations et de pensées, retient sans le savoir, parmi le trésor de ses modèles éventuels et de ses étalons de beauté, ce qui lui importera désormais d’une œuvre révolue. Cela se dégage insensiblement, infailliblement, en lui, de tous les prétextes et combinaisons d’accidents qui durent être assemblés pour que la pièce fût. La trame, l’intrigue, les faits pâlissent promptement et l’intérêt de l’appareil purement dramatique de l’affaire se dissout. Ce ne fut là qu’un crime : inceste désiré et meurtre perpétré par personne interposée, avec un dieu sans doute pour agent d’exécution… Mais que faire d’un crime, une fois l’horreur amortie, la justice apaisée, la mort également étendue à l’innocent et aux coupables, la mort qui se referme comme la mer, sur un système momentané d’événements et d’actes ? L’émotion née de la présence et de la condensation du drame s’évanouit avec le décor, tandis que les yeux fixés longtemps, le cœur saisi se divertissent de la contrainte qu’exerçait sur tout l’être la scène lumineuse et parlante.
Tous, moins la reine ; le misérable Hippolyte, à peine fracassé sur la rive retentissante, le Théramène, aussitôt son rapport déclamé, le Thésée, Aricie, Œnone, et Neptune lui-même, l’invisible, se fondent au plus vite dans leur absence : ils ont cessé de faire semblant d’être n’ayant été que pour servir le principal dessein de l’auteur. Ils n’avaient point substance de durée et leur histoire les épuise. Ils ne vivent que le temps d’exciter les ardeurs et les fureurs, les remords et les transes d’une femme typiquement aliénée par le désir : ils s’emploient à lui faire tirer de son sein racinien les plus nobles accents de concupiscence et de remords que la passion ait inspirés. Ils ne survivent pas, mais Elle survit. L’œuvre se réduit dans le souvenir à un monologue ; et passe en moi de l’état dramatique initial à l’état lyrique pur, — car le lyrisme n’est que la transfiguration d’un monologue.
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L’Amour, dans Phèdre exaspéré, n’est point du tout celui qui est si tendre en Bérénice. Seule, ici, la chair règne. Cette voix souveraine appelle impérieusement la possession du corps aimé et ne vise qu’un but : l’extrême accord des jouissances harmoniques. Les images les plus intenses sont alors maîtresses d’une vie, déchirent ses jours et ses nuits, ses devoirs et ses mensonges. La puissance de l’ardeur voluptueuse renaissante sans cesse et non assouvie agit à l’égal d’une lésion, source intarissable de douleur qui s’irrite elle-même, car une douleur ne peut que croître tant que la lésion subsiste. C’est là sa loi. Il est de son essence affreuse que l’on ne puisse s’accoutumer à elle, qu’elle se fasse une atroce présence toujours nouvelle. Ainsi d’un amour intraitable établi dans sa proie.
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En Phèdre, rien ne voile, n’adoucit, n’ennoblit, n’orne, ni n’édifie l’accès de la rage du sexe. L’esprit, ses jeux profonds, légers, subtils, ses échappées, ses lueurs, ses curiosités, ses finesses, ne se mêlent point de distraire ou d’embellir cette passion de l’espèce la plus simple. Phèdre n’a point de lecture. Hippolyte est peut-être un niais. Qu’importe ? La Reine incandescente n’a besoin d’esprit que comme instrument de vengeance, inventeur de mensonges, esclave de l’instinct. Et quant à l’âme, elle se réduit à son pouvoir obsédant, à la volonté dure et fixe de saisir, d’induire à l’œuvre vive sa victime, de geindre et de mourir de plaisir avec elle.
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Cet amour sans métaphysique est celui que décrit ou que suppose la littérature des époques où quelque âme ne paraissait guère que dans des spéculations de philosophes, où l’on ne voyait point des amants invoquer l’univers, et s’inquiéter du « Monde comme volonté et représentation » sur le bord de leur couche, entre un baiser et l’autre.
Il est vrai que les dieux de ce temps-là aimaient sans plus de profondeur que les humains. Ils s’intéressaient, d’ailleurs, à nos entreprises, les favorisaient, les contrariaient, s’y engageaient aussi et s’y mêlaient en simples mortels ; mais seulement plus puissants, sans plus de tête que nous, mais moins de cœur, avec moins de scrupules, des instincts mieux armés, des caprices mieux servis, des perversions, des ardeurs que rien ne tempérait, des excès de fureur voluptueuse qui ne pouvaient épuiser ni détruire leurs substances incorruptibles. Il arrivait que ces amants sublimes fécondassent nos femelles, ce qui est une manière de prodige et qui soulève un problème de métabiologie tout à fait comparable à celui que propose un singulier verset de la Genèse, dont il existe plusieurs solutions.
C’est justement que Racine n’a point baigné de tendresse ce désir à l’état brut qu’exhale et chante Phèdre. Minos et Pasiphaé, ses auteurs, n’avaient pu guère léguer à leur enfant ce qui n’était pas dans leur nature. Ils ignoraient ce don si doux, cette naissance en nous d’une suavité profuse qui détend trop délicieusement toutes les forces de l’âme quand elle s’abandonne sans défense à la faiblesse de chérir. C’était un couple d’êtres durs. L’amour archaïque, tel qu’il apparaît dans la plupart des mythes, ne manifeste que son implacable essence instinctive. Il n’est encore qu’une « force de la nature », subie et reconnue comme telle. Sa fin n’est point l’exaltation de l’union la plus intime possible de l’Unique avec l’Unique, au delà, au moyen, au-dessus de leur plus vif émoi charnel commun : elle n’est que ce choc voluptuaire même, car la nature n’a besoin que d’un éclair. Dans l’amour simple, tout écart du terme du plaisir est contre nature. Cet amour nécessaire et suffisant considère fort peu les délicatesses singulières du cœur de la personne dont la prise de corps lui importe : il aura ce qu’il veut par ruse ou par contrainte. Le dol, le viol, le rapt ne l’embarrassent point. Les dieux d’alors, qui ne figurent que les pouvoirs de réaliser ce qui s’ébauche vainement dans les désirs de l’homme, accomplissent à leur aise ce dont les hommes ne peuvent que rêver : ils se jouent des sentiments, comme ils se jouent des lois naturelles, et forçant, trompant, corrompant s’il le faut, tirent à leur plaisir. La Fable est bestiale. Zeus se fait cygne, aigle, taureau, pluie d’or, nuage, et donc, consent à ne pas plaire par lui-même. Il lui suffit de vaincre : il ne fait pas qu’on songe de lui. Mais ces métamorphoses ne sont peut-être que des symboles de la variété des tours et stratagèmes dont se servent les hommes pour parvenir à leurs fins sensuelles, usant, selon l’occurrence et leurs facultés, de prestiges divers, de grimaces choisies, jouant de leur vigueur visible, de leur argent, de leur renom, de leur esprit, — et même des contraires de tout ceci, puisqu’il est des infortunés dont le malheur, la laideur, jusqu’à l’infirmité même, peuvent exciter une pitié de pente amoureuse, et toucher quelque cœur au point qu’il livre tout, car rien n’est impossible en fait de goût, et j’ai vu les succès les plus étranges.
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De sa Phèdre assez animale, Racine donne les formules de constitution les plus élégantes, que développe la conduite de l’action. Le cas particulier que sa tragédie expose semble, du reste, plus déplorable qu’exceptionnel. Un amour repoussé crie vengeance. Aime-moi, nous dit Dieu lui-même, aime-moi, ou je te tue éternellement. Et nous lisons dans la Bible que « Joseph étant beau de taille et de visage, il arriva que la femme de son maître porta les yeux sur lui, et lui dit : Couche avec moi ». Honnêtement refusée, cette femme de Putiphar le dénonce et le charge d’avoir voulu lui faire violence, tout comme la femme de Thésée accuse Hippolyte et le voue à l’exécration paternelle, puissante auprès du dieu. Je crains donc qu’il ne faille voir Phèdre des mêmes yeux impitoyables de l’esprit que Rembrandt a vu la Putiphar, quand il l’a gravée sur le cuivre, furieusement torse et tendue vers le Joseph fuyard. Il en a fait une eau-forte d’une vigueur d’impudicité extraordinaire. La femelle biblique, tout le ventre exposé, nu, gras, éclatant de blancheur, se cramponne au manteau de Joseph qui s’arrache à cette démente grande ouverte, dont le mouvement d’emportement entraîne, avec la lourde chair, toute la masse molle de son lit dévasté, déversant le désordre de ses linges. Ce bas-ventre en délire porte, absorbe et émet toute la puissance lumineuse de la composition. Jamais le désir effréné ne fut si brutalement peint, avec un sens plus intense de la force d’espèce ignoble qui presse une chair de s’offrir comme s’offre une gueule de monstre. La dame égyptienne n’est pas belle, et il ne faut point qu’elle le soit. Elle montre par sa laideur sa certitude que son sexe aux abois doit suffire et va vaincre. Ce n’est pas une erreur des plus rares ; ce n’est pas toujours une erreur. Mais je ne puis me figurer une Phèdre que fort belle, et même dans une plénitude de beauté, dans sa beauté, dont il sera question tout à l’heure.
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Il se sécrète dans la passion de l’amour un venin de destruction tout d’abord imperceptible, vaguement agissant, aisément dissipé. Mais un rien après un rien le ravive, et il peut tout à coup se faire plus énergique que toute la force de la raison et que toute crainte des hommes et des dieux.
C’est qu’on ne vient à aimer fortement que l’on n’attache, sans le savoir, à ce qu’on aime, un pouvoir de faire souffrir infiniment plus grand que celui que l’on prête et que l’on demande à cet objet aimé de vous ravir à l’extrême du bonheur. Et si la possession de quelqu’un s’impose à la vie profonde de quelque autre comme sa condition indispensable (ce qui est la loi même de l’amour absolu), cette affection devenue vitale fait bon marché de toute vie quand le désespoir la déchire. L’idée du meurtre devient familière. Celle du suicide s’y mélange assez vite : ce qui est absurde, et donc naturel.
Phèdre, quand elle désespère, tue. Ayant tué, elle se tue.
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Phèdre ne peut pas être une très jeune femme. Elle est dans l’âge où celles qui sont véritablement, et comme spécialement, nées pour l’amour, ressentent dans toute sa force leur puissance d’aimer. Elle est à cette période que la vie se connaît pleine et non remplie. A l’horizon, la décadence du corps, les dédains et la cendre. Alors cette vie éclatante éprouve le sentiment de tout son prix. Ce qu’elle vaut engendre ce qu’elle veut dans les ombres de sa conscience, et voici qu’insensiblement tous ces trésors trop lourds se destinent virtuellement à quelque ravisseur indéterminé qui les surprenne, les exalte, les consume, et qui s’orne, déjà, sans avoir paru, de tous les dons qu’une attente anxieuse, une soif de plus en plus ardente lui confère. Le travail intime de la substance vivante ne se borne plus à cette heure à assurer la conservation de proche en proche de l’organisme. Le corps voit plus loin, plus avant que soi. Il produit de la surabondance d’être, et toute l’inquiétude mystérieuse que cause ce surcroît se dépense en rêves, en tentations, en risques, en alternances d’esprit absent et de regards trop vifs. Toute la chair se fait proposition. Comme une plante qu’accable le poids du fruit qu’elle a formé, penche et semble implorer le geste qui la cueille, la femme s’offre.
Peut-être faut-il penser ici à quelque obscur conflit entre les forces si bizarrement coexistantes en nous dont les unes ne cessent de nous produire, ce qui est nous conserver, les autres ne tendent qu’à nous reproduire. L’individu subit l’espèce. La promesse qu’est celle-ci agit insidieusement sous la pleine présence, et lui impose les effets, sur la sensibilité et l’économie générale, des énergies étrangères de l’ovule imperceptible qui mûrit, se déclare à la fois le produit, l’adversaire, le fadeur de déséquilibre, et bientôt le maître de tout le système vivant. L’injonction de survivre lutte et s’élève contre l’importance du vivre. Les sensations indéfinissables qu’un germe incomplet excite modifient à distance toute la nature mentale. Elle est prête à donner une valeur infinie dont elle a accumulé toute la puissance à l’aventure qui doit être. La venus tient la psyché en état.
Phèdre est dans l’âge de cette puberté seconde dont elle porte toute l’étrangeté et tout l’ennui.
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Tout ce que je viens de dire peut passer pour une préparation à entendre pleinement cette épithète très digne de remarque qui s’inscrit dans le vers fameux :
C’est Vénus tout entière…
Ce sera donc bien Vénus la coupable, et Vénus tout entière. Comment traduire ce nom Vénus en langage non allégorique, et comment interpréter ce tout entière, où je vois une expression admirable, si parfaitement venue que j’hésite à m’y appesantir ? Mais Racine pouvait se contenter de cette perfection et procéder aussitôt, cependant que les mots cités éveillent à présent plus d’une idée que son temps ne formait pas distinctement encore. Nous pouvons aujourd’hui y découvrir plus de richesse et de profondeur que l’auteur ne pensait y mettre, et observer qu’il y a du pressentiment dans ces termes. Ceci est dû à la physiologie de la question, dans laquelle je n’entrerai pas, faute de science ; mais je crois avoir fait soupçonner le développement qu’un plus docte que moi en tirerait, et je me bornerai au peu que je puis en dire, d’assez loin.
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Phèdre dans cette phase instable que j’ai décrite, toutes les conditions d’un orage nerveux sont assemblées. Tout à coup l’événement se produit. Quelqu’un paraît, qui paraît aussitôt celui-là qui devait paraître. Pourquoi pas quelque autre ? On peut toujours douter si quelque autre capitaine de belle mine n’eût pas tout aussi bien déterminé la décision ? Mais ce fut Hippolyte. Il attire sur soi toute la charge du désir qui pesait sur l’âme inquiète. Tout, dans l’instant, se fait tout autre, et en elle ; et autour d’elle. Le jour change de couleur ; le cours même du temps cesse d’être uniforme. Toutes les régularités de l’organisme sont touchées. Le cœur, le souffle sont pris : un regard, un retard, un soupçon, un pas, une ombre les hâte ou les suspend. Les actes essentiels de l’existence ont trouvé leur maître, qui est un fantôme, un souci. Il s’installe des superstitions inouïes. La plus grande attention, les plus étonnantes négligences, les plus folles créations se produisent, et il y a des heures, des jours de stupeur sans pensée déclarée, mais avec un arrêt de l’esprit semblable à l’immobilité du blessé qui attend une immense douleur du moindre mouvement. Tous ces vains ornements, ces voiles qui pèsent tant à la reine ne font sentir leur poids qu’à une femme déjà écrasée par l’amour. Toute sa vie est comme réorganisée par une idée anxieuse fondamentale, toutes les valeurs sont à la merci d’un caprice étranger, subordonnées à la valeur infinie qui s’est attachée à un Autre, à la promesse qu’il parut être. Que si la résistance et le refus répondent à ce don total où l’être entier s’est engagé et a compromis déjà ses équilibres organiques, psychiques et sociaux, alors tout le miel de la promesse de délices extrêmes, tout le suc d’espérance d’amour dont les puissances surexcitaient la vitalité profonde, tourne en poison d’une violence incomparable. Il n’est rien que n’attaque, ne ronge, ne désagrège cette essence de haine et de fureur ; tout ce qui constitue l’établissement de l’être dans sa vie est atteint : échanges vitaux, fondions naturelles, habitudes, lois morales ou civiles… C’est Vénus tout entière à sa proie attachée. Vénus s’y attacha d’abord avec cet effet premier que le goût de vivre, la volonté de jouissance exaltée au plus haut point dussent transfigurer l’amoureuse, et son désir de plus en plus ardent tendre dans sa substance même à la rendre de plus en plus désirable. Phèdre, belle par soi, mais belle avant l’amour, comme toutes les belles, atteint à la splendeur de sa beauté au moment qu’elle déclare sa passion. Je dis splendeur, car le feu d’une action décisive brille sur son visage, brûle dans ses regards, anime toute sa forme. Mais ensuite, ce front de déesse s’altère : l’expression pathétique l’envahit. Ce front se charge, et ces yeux s’obscurcissent. La douleur, la rupture de l’âme improvisent une tout autre, une affreuse beauté : les narines se pincent, le masque se déforme et devient celui d’une Furie… Vénus enfin abandonne sa proie. Le venin de l’amour a fait son office. Une femme a parcouru les états successifs de la passion ; elle n’a plus rien à faire en ce monde. Un peu d’un autre poison, le vulgaire produit d’une officine, l’enverra au plus tôt s’expliquer aux Enfers.