Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 153 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

Souvenir de J.-K. Huysmans

 

PENDANT le séjour qu’il fit à Ligugé, à l’ombre de l’abbaye dont il suivait exactement les exercices, Huysmans publia La Cathédrale. J’avais de l’affection pour lui. Il m’avait toujours traité avec amitié. Même je lui devais de bons avis et quelque recommandation administrative. Au cours des années qui s’écoulèrent entre la publication de Là-Bas et le départ pour Ligugé, j’allais assez souvent le trouver chez lui, rue de Sèvres, ou le prendre vers cinq heures à son bureau de la Sûreté générale, rue des Saussaies. Je m’amusais de ses propos artistes et salés, des histoires extraordinaires, des recettes et des préceptes cocasses dont ses discours étaient semés. Il était le plus nerveux des hommes, prompt aux antipathies invincibles, immédiat et atroce dans les jugements, grand créateur de dégoûts, accueillant pour le pire et n’ayant soif que de l’excessif, crédule à un point incroyable, recevant aisément toutes les horreurs qui se peuvent imaginer chez des humains, friand de bizarreries et de contes comme il s’en conterait chez une portière de l’enfer ; et d’ailleurs les mains pures, parfois aussi grandes ouvertes que peuvent s’ouvrir les mains d’un homme presque pauvre ; charitable en actes, fidèle aux amis malheureux, constant dans ses admirations qu’il gardait même à des hommes dont la personne lui était devenue insupportable ou odieuse.

Je le revois si nettement que je pourrais modeler son crâne énorme et sphérique, hérissé d’un poil d’argent dur et ras, son front trop large, son nez busqué et singulièrement tordu, ses sourcils rudes et relevés à la diable vers les tempes, et cette bouche difficile dont un coin retroussé sous la forte moustache articulait des choses amères et comiques. Je l’entends dire : La bêtise de ça !… II roulait de ses mains fines et féminines des cigarettes qu’il embrasait vivement, à peine pincées par le milieu entre ses doigts minces ; il en humait profondément la fumée et il se balançait sur son fauteuil, ses cuisses maigres étroitement croisées l’une sur l’autre, la bottine suspendue battant d’impatience dans le vide. On causait. Ses yeux gris jetaient de froides étincelles.

Il émanait de lui les reflets d’une érudition vouée à l’étrange. Il y mêlait toutes les superstitions combinées des écrivains de son époque et de son groupe, celles des employés de ministère, des petits bourgeois, des dévotes très avancées, à demi hérétiques, à demi toquées. Il les blaguait et les adoptait. Il flairait des salauderies, des maléfices, des ignominies dans toutes les affaires de ce monde ; et peut-être avait-il raison. Il discernait les damnés qui sont dans le clergé ; il voyait des savants redoutables et des mages tout-puissants dans de pauvres diables à bagues lourdes et à senteurs fortes, des larves et des démons un peu partout. Quand il se mit à la mystique, il joignit avec délices, à sa minutieuse et complaisante connaissance des ordures visibles et des saletés pondérables, une curiosité attentive, inventive et inquiète de l’ordure surnaturelle et des immondices suprasensibles. Il portait à l’extrême le mépris des gens du monde, la haine des riches, des commerçants, des militaires, des politiques et des abstracteurs. On l’accusait de n’être point philosophe, mais rien ne prouve qu’on doive l’être ni qu’on puisse ne l’être pas. Il vécut dans une terreur plus ou moins avouée des charmes et des sortilèges. Il était sur ce point facile à influencer, et sa méfiance naturelle, qui était grande et toujours éveillée, ne désarmait qu’à l’endroit des sinistres sornettes dont les uns avec conviction, les autres pour se jouer de lui, l’entretenaient.

L’Art, la Femme, le Diable et Dieu furent les grands intérêts de sa vie mentale, d’ailleurs incessamment sollicitée et irritée par le détail infini des misères de l’existence. Il en recueillait toutes les peines et toutes les laideurs. Ses narines étranges flairaient en frémissant ce qu’il y a de nauséabond dans le monde. L’écœurant fumet des gargotes, l’âcre encens frelaté, les odeurs fades ou infectes des bouges et des asiles de nuit, tout ce qui révoltait ses sens excitait son génie. On eût dit que le dégoûtant et l’horrible dans tous les genres le contraignissent à les observer, et que les abominations de toute espèce eussent pour effet d’engendrer un artiste spécialement fait pour les peindre dans un homme créé spécialement pour en souffrir.

Il s’était assuré le style de ses nerfs : langage visant toujours à l’inattendu et à l’extrême de l’expression, surchargé d’adjectifs pervertis et employés hors d’eux-mêmes ; monologue travaillé, curieux mélange de termes rares, de tons singuliers, de formes triviales et de trouvailles poétiques. Il aimait de brutaliser l’ordre des mots, d’éloigner le qualificatif du nom qu’il qualifie, le complément du verbe ; et la préposition, du mot qu’elle souhaite aussitôt après elle. Il usait et abusait systématiquement des épithètes non impliquées par l’objet mais suggérées par la circonstance : moyen constant chez lui, moyen très séduisant, moyen puissant, — mais moyen périlleux et de courte vie, comme tous les moyens de l’art qui se peuvent aisément définir.