Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 108 sur 203

Pages du PDF

Œuvres (Pléiade), tome I

Le beau est négatif

*

L’objet des arts est ambigu : « Faire beau » et « passer grand homme ».

*

Dans l’art, l’idée de « progrès » s’est substituée à celle de « modèles ».

L’œuvre du jour dévore celle de la veille. La « mode ». Le journal.

Publicité = gloire de synthèse.

 

LE BEAU EST NÉGATIF

 

LE Beau implique des effets d’indicibilité, d’indescriptibilité, d’ineffabilité. Et ce terme lui-même ne ait RIEN. Il n’a pas de définition, car il n’y a de vraie définition que par construction.

Or, si l’on veut produire un tel effet au moyen de CE QUI DIT, — du langage, — ou si l’on ressent, causé par le langage, un tel effet, il faut que le langage s’emploie à produire ce qui rend muet, exprime un mutisme.

« Beauté », signifie « inexprimabilité » — (et désir de rééprouver cet effet). Donc, la « définition » de ce terme ne pourrait être que la description et les conditions de production de l’état de ne pouvoir exprimer, dans tels cas particuliers et de tel genre.

« Inexprimabilité » signifie, non qu’il n’y ait pas des expressions, mais que toutes les expressions sont incapables de restituer ce qui les excite, et que nous avons le sentiment de cette incapacité ou « irrationalité » comme de véritables propriétés de la chose-cause.

La propriété cardinale de ce beau tableau est d’exciter le sentiment de ne pouvoir en finir avec lui par un système d’expressions.

De l’ineffabilité : « les mots manquent ». La littérature essaye par des « mots » de créer l’« état du manque de mots ».

Beauté est donc : négation, plus soif causée par ce qui s’exprime par cette impuissance, plus « infini » de cette soif, plus x…

Ce qui est achevé, trop complet nous donne sensation de notre impuissance à le modifier.

*

L’artiste joue sa partie d’un jeu dans lequel le « hasard », le vouloir, la réflexion, la maîtrise, etc. Il est difficile d’énumérer, et d’abord de séparer, ces éléments.

Il y a de la partie de jeu et de la comédie dans son travail. Il se crée l’adversaire. Un « homme » contre la « matière », contre le « temps », contre l’une de ses idées volontaires, contre l’indéterminé, contre l’aridité de soi, contre l’ennui de tel labeur local, est en lui l’œuvre de son œuvre.

*

Ce qui n’est pas entièrement achevé n’existe pas encore. Ce qui n’est pas achevé est moins avancé que ce qui n’est pas commencé.

*

Ce qui apparaît le plus nettement dans une œuvre de maître, c’est la « volonté », le parti pris. Pas de flottement entre les modes d’exécution. Pas d’incertitude sur le but.

*

La nature de l’esprit le mène à jouer contre la nature de l’homme.

Quand on dit qu’une œuvre est bien humaine, on dit naïvement que l’effort de l’esprit s’est appliqué avec bon succès à se nier — ou à se dissimuler.

*

Le talent sans génie est peu de chose. Le génie sans talent n’est rien.

*

On dit qu’une conviction est solide quand elle résiste à la conscience qu’elle est fausse.

*

Il y a des critiques qui ne demeurent « critique » que le temps de n’avoir pas réfléchi.